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APACHE ROI N° 5

3 Juin 2012, 11:00am

Publié par nosloisirs

 

APACHE ROI EN TETE

 

M. Dolabelle reprit sa dictée :

« Je suis très content d'elle, c'est vraiment une merveille que vous m'avez cédée là et j'aurais à cœur de lui faire trouver chez moi l'avenir assuré que vous lui avez promis »

Jacqueline respira ; en même temps Henry s'épanouissait, éprouvait le besoin de parler, et de parler pour épaissir le bandeau que le père semblait avoir sur les yeux ; et, jouant la surprise, car il savait très bien, maintenant, comment Jacqueline était venue au Peignage, il jeta :

— Roulisse... c'est ton ami Roulisse qui t'a procuré mademoiselle ?

— Mon Dieu ! Oui, c'est le brave Roulisse, mon ami, mais pas le tiens, parait-il, répondit le père.

— Pas le mien... pas le mien... je n'ai aucune animosité contre lui.

— Possible. Tu ne détestes personne, toi tu n'as pas le temps ; mais tu évites ceux qui ont eu le tort à tes yeux, de le témoigner de l'intérêt, en essayant de te ramener dans le bon chemin et Roulisse est de ce nombre e je sais que, pour t'avoir fait au sujet de mes premiers écarts, quelques observations d'ailleurs mérités, il a dû renoncer à te revoir ; tu n'as plus remis les pieds chez lui. Mais à mon tour, j'ai tort de te rappeler cela ; je trouve une question désormais close... je reprends, mademoiselle...

Et M. Dolabelle reprit :

« Cela dit, et vous remerciant sincèrement du service que vous m'avez rendu là et pour mieux parler, du précieux cadeau que vous m'avez fait j'arrive à des choses pénibles. Vous devinez n'est-ce pas qu'il s'agit de mon fils ? »

Les lèvres d'Henry remuèrent.

— Papa.

M. Dolabelle regarda son fils.

— Quoi donc ? Tu ne veux pas assister à la dictée ?... A ton aise, va aire un tour dans les ateliers.

Et constatant qu'Henry ne bougeait pas.

— Tu reste ?... Comme tu voudras. Continuons, mademoiselle.

Et il continua :

« Il est venu nous voir, et j'ai une dernière explication avec lui ; je ne vous en dirai que la conclusion, c'est la rupture définitive... »

— Papa !

Ce fut très franchement que le mot jaillit, cette fois, des lèvres d'Henry et il ne jaillit pas seul ; l'enfant prodigue avait quelque chose à dire au sujet de cette rupture et il disait :

— Tu exagères... Il n'est jamais entré ans mes intentons de rompre avec mon père et ma mère.

— Pardon ! Je t'ai donné à choisir, entre nous et paris et tu as choisi. C'est toi qui as prononcé. Est-ce vrai ?

— C'est... oui, c'est vrai.

— Alors ?

— C'est vrai... mais.... je ne croyais pas que ce serait la rupture.... dont tu parles. Je ne suis pas un mauvais fils.... je vous aime bien.

Et se jetant tout à coup sur son père, et l'embrassant ému jusqu'aux larmes, d'une émotion qui avait pour une grande partie, sa source ailleurs.

— Mais tu le sais que je vous bien ! Tu n'en doutes pas. Tu ne peux pas en douter, malgré mes erreurs et mes fautes... que je regrette.

— Ah ! Tu regrettes ?

— Oui... Écoute, papa, écoute. Il faut me voir comme je sis, moi... un grand enfant gâté dont on a satisfait tout ses caprices. Ce n'est pas en un jour que je peux devenir l'homme que tu veux que je sois. Il faut me laisser le temps. Je deviendrai peu à peu... Je vais essayer et je m'y appliquerai tant que je pourrais... je te le jure là ! Je te le jure devant mademoiselle qui nous entend.

Il revenait à Jacqueline pour la mêler intimement au débat ; il lui faisait un rôle dans le petit drame, il s'introduisait dans la famille pour l'avoir à lui et la garder.

Le père ne répondit pas tout de suite, mais visiblement il était ébranlé et ému lui aussi ; et, quand il répondit, ce fut à Jacqueline qu'il s'adressa en lui tendant la main :

— Merci, mademoiselle. C'est à vous j'en suis convaincu que je dois ces premiers regrets de mon égaré. Oui, oui c'est à vous ! Je vous avais demandé hier de lui parler la langue du devoir, je m'adressais à votre cœur ; en invoquant la mémoire de votre père et votre grand amour filial — et votre cœur m'a répondu. Les premiers mots que vous avez échangés avec Henry ont été pour lui montrer le droit chemin ; j'en suis convaincu, vous dis-je. Je me suis aperçu tout de suite, en rentrant, qu'il y avait quelque chose entre vous.... et, encore une fois je vous remercie, et vous compter compter sur ma reconnaissance et celle de la pauvre mère qui croyait déjà son fils perdu pour elle.

Et revenant à Henry :

— C'est bien. Je prends acte de tes promesses. Tâche de les tenir, tout le reste sera oublié.

— Je t'ai juré de m'y appliquer papa... Je te le jure encore. Et tiens ! Je commence... Lève-toi, cède-moi ton fauteuil.

— Pour quoi faire ?

— Commencer, donc ! C'est moi qui vais achever la dictée de la lettre pour Roulisse. Écrivez mademoiselle... et d'abord biffez la dernière phrase, la rupture définitive.

Il avait ait lever son père et pris sa place.

— Va voir tes ateliers, va ! Et annonce ma visite. J'y descendrai tout à l'heure, moi aussi, faire le tour du maître... pardon ! Du collaborateur qui sera un jour le maître. Je commence, je te dis... Allons ! Va ! Va ! Laisse-nous travailler.

— C'est bien, c'est bien... je vous laisse.

M. Dolabelle s'éloignait, il sortait du cabinet, sur le seuil il se retourna, regarda tout à tour les deux êtres qu'il y laissait et sur son visage, le même sourire bizarre repassa qu'il avait eu tout à l'heure lorsque, rentrant, son papier à la main, il avait constaté leur trouble.

Il ne descendit pas directement aux ateliers ; i s'arrêta au premier bureau qu'il rencontra, celui du vieux postier

— Dis donc, Lejoyeux, tu vas courir au château.

— Avec plaisir patron.

— Tu annonceras à ma femme que notre parisien n'est pas reparti et qu'il déjeune avec elle...

— et qu'il dînera aussi, et qu'il va nous rester tout à fait, n'est-ce pas ? Allez-y, patron, dites tout à la fois ; il ne faut pas lui marchander la joie à notre maman.

Le vieux postier savait déjà la transformation du prince.

— C'est bien patron, c'est même très bien, et je file au château avec mes jambes de seize ans ; mais vous oubliez quelque chose.

— Quoi donc ?

— Vous me devez une chandelle, patron, c'est moi qui vous avez indiqué ce qu'il fallait faire pour retenir notre prince au Peignage.

 

APACHE-12-JAN-1908--001.jpeg


Le prince dictait à Jacqueline :

« J'ai le plaisir de vous annoncer que les chagrins sont finis, mon cher Roulisse ; Henry ne retourne pas à Paris, il nous reste, il vase mettre au travail, il y es déjà et c'est le bonheur pour nous tous. Combien durera-t-il ce bonheur ? »

Ici, Henry se pencha vers la sténographe et lui prenant la main.

— Je vous ai dicté cette question pour que vous y répondiez vous-même, Jacqueline ! Ce bonheur est dans vos mains. Vous pouvez faire de moi le lus infortuné des hommes où le meilleur des élu ; prononcez... Dites le dernier mot. Dites-le je vous en prie !

Elle répondit très bas, si bas qu'il dut deviner sa réponse au mouvement de ses lèvres.

— Je ne peux pas.

— Jacqueline !... Je vous supplie.

Elle retrouva sa voix.

— Non, je ne peux pas. Je ne peux pas accepter le rôle que vous me proposez. Je suis entrée ici pour être la dactylographe de votre père ; je ne peux être que cela, et si vous me demandez davantage, je n'ai plus qu'à m'en aller... et je m'en vais, acheva-t-elle en se levant.

Raidie en sa volonté de ne pas succomber, elle était redevenue la jeune fille froide et un peu hautaine qu'elle avait dû être le jour ou pour la première fois Henry avait osé l'aborder ans la rue.

Elle se levait, elle s'en allait.

Henry n'avait pas fait un geste pour la retenir, un moment, stupide, devant cet écroulement du monument e bonheur qu'il venait de s'édifier, il la regardait s'éloigner et ne bougeait pas.

Mais, comme elle arrivait à la porte du cabinet qu'elle la franchissait sans retourner la tête, il bondit vers elle en jetant son nom :

— Jacqueline !

Et il y avait un tel déchirement dans ce cri, que Jacqueline hésita une seconde.

Une seconde et ce fut assez. Henri été déjà sur elle, il lui prenait les mains, la forçait à revenir sur ses pas.

— Ce n'est pas vrai ! Non ! Non ! Ce n'est pas vrai que vous puissiez vous en aller ainsi. Votre bouche me condamne elle m'a toujours condamné mais vos yeux la démentent, vos deux yeux me pardonnent.

Elle essaya de s'arracher.

— Laissez-moi.

Et comme elle n'y parvenait pas, elle lâcha durement le mot décisif, celui après lequel Henry n'aurait pus qu'à s'incliner.

— Je ne veux pas être celle que vous voulez ; je ne la suis pas, je ne la serai jamais ! Vous avez cru que je pouvais vous aimer ; vous vous êtes trompé, je ne vous aime pas. Si vous insister pour me retenir je vais vous mépriser.

Elle n'avait pas fini que ses mains étaient libres ; Henry s'écartait d'elle , la laissait s'en aller et ne contentait de murmurer avec un accent brisé.

— Je n'insiste pas. C'est fini. Vous venez de tuer ce qui restait de bon en moi... et de me condamne moi-même. Je ne vous en veux pas. L'amour ne s'impose pas et vous ne pouvez pas m'aimer. Adieu ! Soyez heureuse. Trouvez ailleurs, dans l'amour d'un autre, ce bonheur que je croyais trouver en vous moi, que j'aurai payé de la fortune de mon père, de ma vie et qu'il n'eût été si doux de vous donner à mon tour. Ah ! Jacqueline !... Ah ! Jacqueline.

Il est arrivé au fauteuil de son père, il s'y écroulait et son dernier mot, le nom de l'adorée, s'échappait de ses lèvres dans un sanglot et il restât là, effondré en larmes.

Un long moment se passa.

Henry pleurait toujours son visage dans ses mains.

Soudain un léger bruit le fit tressaillir.

Il écarta les mains, regarda et poussa un grand cri.

Jacqueline était revenue s'asseoir devant le bureau ; elle avait repris son carnet de dactylographe et murmurait les yeux baissés et la joue humide, pleurant elle aussi.

— Voulez-vous que nous terminions la lettre pour M. Roulisse ?

Et arrêtant un élan fou d'Henry.

— Chut ! Soyez raisonnable. Je reste parce que je ne veux pas que vous souffriez pour moi, ne me faites pas regretter.

Il joignit les mains.

— Un mot !... un seul, dites-moi que vous me permettez de vous aimer !

— Je reste, répondit-elle et je ne veux pas que vous pleuriez.

— Mais elle répéta sa prière.

— Ne me le faites pas regrettez. Songez à ce que je suis et à ce que vous êtes. Je n'ai qu'une fortune moi, le nom de mon père.

De nouveau, il s'était rapproché d'elle, il avait pris ses mains, il les portait à ses lèvres.

— Je vous jure de le respecter de vous aimer comme vous méritez d'être aimée, comme la plus noble et la plus pure des jeunes filles !... Je vous jure de tout dire à mon père, et de lui demandez de faire mon bonheur en me promettant de vous donner mon nom e de partager avec vous tout ce que l'avenir me réserve.

A cette promesse, à ce serment, elle paraît transfigurée ; ses yeux humides se séchèrent, la flamme jusqu'ici contenue y éclata, et, de ses lèvres le nom de l'aimé jaillit :

— Henry !... Henry !...

Elle succombait enfin, elle s'abandonnait, conquise et libre d'aimer.

— Vous m'aimez !... Vous m'aimez ! Jacqueline !...

Les lèvres d'Henry étaient déjà sur les siennes ; elle eut une suprême résistance, elle se dérobait à ce baiser après lequel elle appartiendrait toute à son vainqueur.

— Laissez-moi... j'ai peur encor... Ne m'égarez pas davantage... Ne me perdez pas !

Et se réfugiant dans le travail.

— Terminons cette lettre... Nous en étions... Attendez ! Je vais relire.

Elle relut oppressée.

— Voici ! C'est le bonheur pour nous tous. Combien durera-t-il ce bonheur !

Et malgré elle elle dit le dernier motet l'écrivit, y livrant son cœur et sa vie, et toutes ses aspirations et tout son besoin d'être aimée et heureuse !

« Toujours »

 

 

( A SUIVRE LE 6 JUIN )

 

REVUE NOS LOISIRS DU 19 AVRIL 1908

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