APACHE ROI N° 2
La mère, éperdue se précipita sur le furieux, elle l'étreignait de ses deux bras :
— Pierre ! Pierre ! Mon grand ! Je t'en prie. Je n'ai rien dit.
Elle s'y prenait mal pour le calmer; il n'y avait d'ailleurs, rien à faire ; son grand voyait rouge.
Il s'arracha de l'étreinte maternelle si violemment que la pauvre femme faillit rouler à terre.
— Je suis chez moi, tonnerre ! Et je te dis que je lui parlerai, à ta perle !
Son accès de fureur n'avait pas balayé l'idée fixe.
Et il continuait martelant les mots en les appuyant de coups de poings sur les meubles.
— Oui ! Oui ! Je lui parlerai, je lui demanderai compte de ses retards et de sa conduite. Je veux savoir ce qui la retient dehors. Je veux tout savoir, je veux...
Il s'arrêta. On frappait à la porte.
— La voici... c'est elle... souffla maman Dary en se hâtant d'aller ouvrir pour mettre fin à ces violences qui l'épouvantaient. Tu lui parleras, si tu veux; mais j'espère que tu ne crieras plus.
Elle ouvrait la porte et, dans l'encadrement une jeune fille apparaissait jolie comme un rêve et fraîche comme tout le printemps.
A sa vue, Pierre qui avait encore le poing levé, s'était calmé subitement ; il avait ouvert la main et laissé tomber mollement son bras, tandis qu'un sourire embarrassé s'éveillait sur son visage.
Sa colère avait disparu tout d'un coup pour faire place à une sorte de timidité enfantine.
La jeune fille s'avança gracieuse et souriante, en toilette claire, un peu décolletée, les bras nus jusqu'au coude.
C'était ne superbe brune, à la porte blanche avec de grands yeux tendres, un peu langoureux, d'un bleu noir velouté. De longs cils effilés armaient ses paupières.
— Tiens ! Fit-elle en retirant son chapeau et y repiquant la grande épingle qui tout à l'heure le fixait, vous êtes là Pierre.
— Oui... oui... je suis là, répondit humblement le furieux ; je ne travaille pas aujourd'hui.
Et pendant tout le repas, il fut pour la jeune fille d'une amabilité gauche et respectueuse et, as une seconde, il n'osa lui parler de ses retards.
C'était elle qui parlait, et il l'écoutait béatement ; il buvait ce qui tombait des jolies lèvres roses.
Elle parlait de son bureau, de son travail.
A la mort de sa mère — une veuve d'officier vivant d'une pension éteinte avec elle — Jacqueline avait d'abord pensé à se aire institutrice, elle avait tous les diplômes nécessaires ; mais la première réponse qu'on lui avait faite lui avait suffi :
— Vous êtes trois mille postulantes, mademoiselle et nous avons quinze places à donner.
Cela, d'ailleurs, accompagné d'un conseil pratique :
— Tournez-vous vers le commerce ; approchez la dactylographie pour une jeune fille instruite et désireuse d'arriver, il y a là un véritable avenir.
Elle avait suivi le conseil ; elle était redevenue écolière pour deux mois, le temps d'apprendre la dactylographie et, un beau matin, le directeur du cours l'avait envoyée chez un gros commissionnaire de la rue du Sentier, qui l'avait engagée.
— J’ai travaillé beaucoup ce matin... Les affaires vont très bien, paraît-il. M. Roulisse paraît très content.
M. Roulisse c'était le gros commissionnaire.
— Il m'a annoncé qu'il m'augmenterait à la fin du mois si je restais chez lui.
Pierre qui en ce moment, portait son verre à ses lèvres, faillit le laisser tomber.
— Comment... si vous restiez.... Vous songez donc à le quitter ?
— Moi ? Pas du tout... Je suis très contente moi aussi. Seulement il peut se faire qu'on m'offre mieux encore. M. Roulisse m'a parlé lui-même d'une autre place, très avantageuse, très belle, ce véritable avenir qu'on me promettait.
— Ah !... Alors... comme ça... il vous laisserait partir de chez lui ?
— Oui... pour mon bien. Il me porte beaucoup d'intérêt ; il a connu mon père autrefois, il y a une quinzaine d'années, l'époque de ses vingt huit jours. Mon père était le colonel de son régiment. Pauvre père ! Même après sa mort, il veille encore sur sa fille...
Un léger tremblement dans la voix, un regard vers le ciel, un soupir étouffé et Jacqueline recouvra son enjouement naturel.
— Non, mais voyez-vous que je gagne beaucoup beaucoup d'argent, maman Dary ! Que je suis presque riche !
— Ça vous est bien dû, ma chère demoiselle... et ça viendra, allez !
— J'y compte bien ! Je travaille pour ça et je me sens partie pour la fortune.
Elle rit montant ses dents blanches.
— Vous permettez, n'est-ce pas. Que je dise des folies... Ça délasse ?
— Mais oui, mais oui, et ce n'est pas des folies ça. Je vous dis que ça viendra, mademoiselle.
Elle allongea sa petite main jusqu'à la grosse main de Pierre.
— C'est pour vous que je me suis excusée ; il m'a semblé que vous fronciez les sourcils.
— Moi... moi...
C'était vrai qu'il avait froncé le sourcil, comme si son cœur se fut serré à cette évocation de l'avenir de fortune que Jacqueline s'amusait à voir devant elle.
Le déjeuner achevé comme elle remettait son chapeau pour retourner à son bureau, il offrit :
— Je suis libre, mademoiselle Jacqueline. On chôme aujourd'hui chez nous. Si vous voulez je vous reconduirais.
— Mais volontiers, mon ami Pierre ! Répondit-elle sans hésiter.
Le visage du chômeur s'éclaira, s'illumina :
— Ah ! Merci, mademoiselle !
Il avait craint un refus — un refus où il trouvait déjà la confirmation des soupçons qu'avaient éveillés en lui les retards de Jacqueline.
Ils sen allèrent à pied jusqu'au l'omnibus, l'Odéon-Clichy qui les descendaient au boulevard ou rue Richelieu à deux minutes de la rue du Sentier.
Il offrit de prendre l'intérieur ; elle préféra l'impériale.
— On est bien mieux là-haut par ce beau temps.
Et quand elle y fut installée.
— On voit tout d'ici, les passants, les magasins, les étalages ; c'est encore un grand cinématographe.
A cette heure les employés et les petites ouvrières rentraient prendre le collier, et c'était tout le long du chemin comme un chapelet de couples qui se disaient des choses tendres.
Jacqueline et Pierre avaient derrière eux deux bons bourgeois rigoristes qui faisaient à haute voix des réflexions cruelles.
— Plus de monde... plus de famille plus rien ! La noce... les midinettes ne pensent qu'à ça et s'en vont ainsi grossir le bataillon des filles perdues.
A chacune de ces réflexions Pierre se tournait vers Jacqueline.
Elle état devenue toute grave ; elle regardait droit devant elle, dans le vide...
A la dernière « au bataillon des filles perdues » elle baissa la tête et ferma les yeux.
Pierre s'enhardit jusqu'à constater à voix basse.
— Vous avez entendu, n'est-ce pas ? Et ça vous fait de la peine.
Elle rouvrit les yeux et répondit presque colère.
— Oui, j'ai entendu, et j'ai trouvé cela féroce.
Et la voix aussitôt radoucie :
— Il faut être indulgent pour celles qui tombent. Il y en a qui sont seules au monde, et c'est si triste d'être seule dans ce grand Paris ; et ce doit être si bon de se sentir aimée et d'avoir sa place à la table du bonheur.
Pierre ouvrit la bouche pour dire quelque chose qui se précipitait à ces lèvres ; il n'en sortit qu'un soupir.
— Ah ! Ah !
Ils étaient arrivés au boulevard des Italiens ; Jacqueline se levait.
— Nous descendons là je finirai d'arriver à pied. J'ai une petite course à faire avant de rentrer.
Et descendue :
— Merci, mon ami Pierre et à ce soir, n'est-ce pas ?
Elle le laissait là, elle s'en allait, sans retourner la tête.
il la regarda traversé la chaussée et disparaître au tournant de la rue Richelieu.
Et ayant cessé de la voir, il baissait la tête et s'en alla, à son tour, mais au hasard et regardant en lui-même en son cœur, où bouillonnaient des choses qu'il n'avait jamais osé dire, et se répétant les mots de Jacqueline.
« — C'est si triste d'être toute seule. Ce doit être si bon de se sentir aimée » Ah ! Elle ne sent donc pas que je l'aime, moi !
Il s'assit sur un banc, les coudes aux genoux et sa tête dans ses mains et, isolé dans la foule grouillante, sourd à tous les bruits, il resta là à écouter son cœur et à pleurer sur lui-mêmes son miserere de « ver de terre amoureux d'une étoile »
— Je l'aime ! je l'aime et elle ne m'aimera jamais, elle ne peut pas m'aimer. La mère l'a dit : Je suis trop laid, moi. Non, non je ne serai jamais rien pour elle ; mais alors, pourquoi vient elle me parler à moi, de la tristesse d'être seule et du besoin de se sentir aimée. Pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe dans mon cœur ? Est-ce qu'elle en aimerait un autre par hasard ? Est-ce que ces retards dont je n'ai pas osé lui parler... et tout à l'heure, cette hâte de me quitter pour achever de renter toute seule, cette course à faire.
D'un sursaut il fut debout, il traversa à son tour la chaussée, lancé à la poursuite de Jacqueline et refaisant le chemin qu'elle avait dû faire.
Il arriva rue du Sentier, devant l'entrée de la maison Roulisse, mais là, il s'arrêta, calmé et honteux.
— A cette heure Jacqueline est certainement rentrée ; elle es là, derrière ce mur, tout occupée de son travail, et je ne suis qu'un misérable !
Un misérable mais si malheureux, ce misérable ! A six heures du soir, il était encore rue du Sentier.
Il y avait une boutique de marchand de vins en face de la maison Roulisse ; machinalement il y était rentré, et il avait attendu des heures, devant un verre auquel il ne touchait pas, les yeux fixés sur le mur d'en face, ce mur derrière lequel Jacqueline travaillait.
Tout à coup un peu avant six heures, l'heure de la sortie de Jacqueline, il se pencha violemment en avant.
Sur le trottoir d'en face, un jeune homme blond très élégant et fort joli garçon, faisait les cent pas consultant sa montre à chaque instant, attendant manifestement quelqu'un.
— Jacqueline ! C'est Jacqueline qu'il attend !
Cela avait traversé en jet de flamme le cerveau de Pierre.
Six heures. Des employés sortaient de la maison Roulisse ; le jeune homme se rapprochai de la sortie.

Jacqueline parut ; un instant sur le seuil elle sembla chercher.
Le jeune homme vint à elle en se découvrant ; elle le vit et répondit à son salut et, comme il lui tendait la main, elle avança la sienne, en hésitant et regardant autour d'elle.
Ils n'eurent pas le temps d'échanger trois paroles.
De la boutique du marchand de vins, Pierre avait bondit dans la rue, enjambé la chaussée en s'annonçant par un cri rauque, un cri qu'il avait fait tressaillir Jacqueline.
Elle s'était retournée, elle avait reconnu Pierre et d'un mouvement brusque elle s'était écartée du jeune homme blond, pour aller à celui qui arrivait.
Et tout de suite avant que Pierre eût pu dire un mot, elle renait son bras, elle l'entraînait.
— Emmenez-moi !... Je m'en vais ! Je m'en vais avec vous.
Elle était toute pâle et tremblait ; elle avait eu peur.
Mais ce n’était pas de Pierre qu'elle avait eu peur.
— Emmenez-moi e ne me quittez pas... et merci de vous être trouvé là ; j'allais répondre à ce jeune homme, lui donner le droit de croire. Et je ne veux pas ! Je ne veux pas être la midinette dont parlaient ces hommes sur l'omnibus.
Et, comme Pierre s'arrêtait pour revenir au jeune homme et lui tomber dessus :
— Non, non ! Restez avec moi... Vous lui feriez du mal et je ne veux pas. Il n'est pas méchant il est bon et il m'aime. Oui, oui, il m'aime, il me l'a dit, depuis des jours déjà, mais il n'est pas pour moi et je ne l'aime pas, moi, je ne veux pas l'aimer. Venez ! Venez !
Un autre que Pierre n'eût pas eu besoin d'en entendre davantage pour démêler ce qui se passait en Jacqueline, le combat qui se livrait au fond de son être vierge, entre son cœur déjà conquis et son honnêteté native restée entière.
Elle aimait ce jeune homme qui n'était pas pour elle et c'était de lui qu'elle avait peur, de lui et d'elle-même surtout, des défaillances de ses vingt ans.
Lui, Pierre, âme simple ne vit, n'entendit ne comprit qu'une chose ; il prit au pied de la lettre ce que lui disait Jacqueline.
— Je ne l'aime pas, je ne veux pas l'aimer.
Et, du coup soulagé, il redevint l'agneau soumis qu'il était toujours avec elle.
— C'est bien, c'est bien, mademoiselle Jacqueline ; la mère à raison, vous êtes le modèle, la perle et je ferai tout ce que vous voudrez.
Il était tout à fait tranquillisé et presque heureux, il avait Jacqueline à son bras, elle lui parlait comme au meilleur ami, elle lui disait des choses qu'on ne dis à personne.
Ce soir-là il retrouva pour sa mère des tendresses d'enfant ; il se coucha de bonne heure et, toute la journée du lendemain ; il s'occupa de trouver du travail parce que Jacqueline lui avait dit en partant :
— Maman Dary s'inquiète de vous voir chômer et nous serions bien contentes toutes deux que vous trouviez une autre maison.
Il la trouva l'autre maison ; il ne voulait pas revoir Jacqueline sans pouvoir lui dire :
— C'est fait, je travaille demain.
Il n'était pas rentré déjeuner chez la mère.
Vers six heures du soir, ses courses terminées, son engagement décroché, il se retrouva rue du Sentier pour prendre Jacqueline et lui annoncer la bonne nouvelle.
Une satisfaction l'y attendait.
Le jeune homme de la veille n'était pas là.
— Allons ! Pour elle aussi, c'est fait, se dit-il. Elle lui a collé son paquet, ce matin à déjeuner et il se l'est tenu pour dit.
Il entra chez le marchand de vin, se fit sertir un verre sur le pouce, l'avala de bon cœur et revint se poster sur le trottoir.
Les employés de la maison Roulisse sortaient, le jeune homme blond restait toujours invisible.
— Oui, oui, il ne l'est tenu pour dit, mais que fait-elle donc, elle ?
Elle, Jacqueline ne se montrait pas, non plus, les employés s'étaient tous sortis, elle ne sortait pas.
— Je vois ce que c'est ; elle craint que le jeune homme se soit obstiné. Si j'allais la prévenir qu'elle peut sortir sans crainte ? Allons-y !
il traversa la chaussée, entra délibérément chez Roulisse.
Les bureaux étaient vides ; il n'y avait plus là qu'un garçon qui balayait.
Sa première idée fut qu'il était arrivé trop tard, alors que Jacqueline était déjà partie, et il allait sen retourner sans rien demander, et courir au métro.
Le garçon l'interpella :
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— rien je venais prendre Mlle Jacqueline mais je vois qu'elle ne m'a pas attendu.
— Je vous crois ! Elle est partie depuis ce matin à déjeuner.
— Hein ? Vous dites ? Partie... et pas revenue ?
— Non et elle ne reviendra plus. Elle a trouvé ce qu'il lui fallait.
Et le garçon de bureau acheva, goguenard :
— Si c'était votre bonne amie, il faudra en faire votre feuil, mon garçon.
Pierre n'entendit pas la fin ; il était déjà dehors il fonçait dans la rue, hagard et rugissant :
— Elle l'a écouté ! Elle l'a suivi ! Perdue ! Elle est perdue ! Tonnerre de D... ! Elle est perdue !
{A SUIVRE le 28 mai}
