APACHE-ROI N° 19
— Qui me dit que je n'ai pas devant moi une comédienne expérimentée, une effrontée que rien ne trouble ? Étais-ce la femme capable de jouer comme elle l'a joué le rôle du comte Ramy, ce personnage d'audace et de mensonge, n'est pas capable de tout ?
Trois coups frappés à la pore du cabinet mirent fin à ses réflexions ; on venait de lui annoncer l'arrivée des personnes auxquelles le greffier avait dépêché un inspecteur.
Il fit conduire Jacqueline dans une pièce voisine sans lui avoir répondue sans lui donner d'explications la laissant aux prise avec les suggestions de l'angoisse que son silence avait créées, et il donna l'ordre d'introduire une des personnes qu'on lui annonçait.
Ce fut M. Roulisse qui entra.
Il lui indiqua un siège, le mit au courant de la situation et arriva à l'objet de la convocation.
— Monsieur Roulisse j'ai tenu tout d'abord à avoir votre avis, Mlle Myra a été votre employée, vous l'avez vue de près, vous devez connaître son caractère, ses défauts et ses qualités. Dans l'état de l'affaire, toute preuve matérielle de culpabilité faisant défaut, il me faut consulter les antécédents. Voyons ! En votre âme et conscience que pensez-vous de cette femme et des accusations portées contre elle ! La croyez-vous coupable ?
M. Roulisse secoua résolument la tête :
— Non, monsieur le juge. Tant qu'elle es restée chez moi, Mlle Myra a mérité ma sympathie et ma confiance et j'ai la conviction absolue qu'elle n'a pas cessé de les mériter.
Et défendant l'accusée de toute l'ardeur du besoin qu'il avait de se racheter lui-même du mal qu'il avait fait à Jacqueline sous l'inexorable pression de M. Dolabelle père.
— Mlle Myra est la sincérité même et son honnêteté est au-dessus de tout soupçons, d’où qu'il vienne. Et ce n'es pas seulement pour lavoir vue chez moi que je dis cela ; je l'ai revue ailleurs, dans des circonstances cruelles qu'elle vous aura sans doute fait connaître.
— Lesquelles ? Veuillez préciser.
— Après la disparition de son enfant qu'on venait de lui enlever.
— Ah !... c'est donc vrai qu'on lui a volé son enfant ?
— Oui, monsieur. J'avais appris que le père avait cessé de la voir, l'avais abandonnée pour dire le vrai mot et j'étais allé lui apporter ma sympathie et lui offrir mes services, et je la trouvai purement admirable de dignité et de sentiment maternel... Ah ! La pauvre fille ! La pauvre victime !...Et c'est elle qu'on accuse aujourd'hui !... J'ai bondi, monsieur ce matin en lisant dans mon journal qu'on osait la soupçonner et vous n'auriez pas eu besoin de me faire appeler, je serais venu de moi-même faire mon devoir d'honnête homme. Vous dire ce que je pense, et ce que je crois être l'absolu vérité ; du jour où elle a mit le pied dans la famille Dolabelle. Mlle Jacqueline Myra n'a pas cessé d'être une victime ; elle est encore et si, comme tout semble l'indiquer, l'accusation portée contre elle, est partie des Dolabelle, je me permet de trouver que ces messieurs ont commis là une infamie et je me réserve de le leur dire...
Ce brave homme de Roulisse, ce grand sentimental comme l'appelait M. Dolabelle père avait parlé avec tout son cœur et toute sa conviction, de l'innocence de Jacqueline.
Quel effet ce vibrant plaidoyer avait-il produit sur le juge ? Il ne le manifesta pas ; il se contenta de constater.
— Vous êtes un excellent patron, monsieur Roulisse et vos employés doivent vous adorer.
Puis il demanda :
— Avez-vous l'occasion de revoir Mlle Myra depuis cette visite que vous venez de rappeler ?
— Non, monsieur, je ne l'ai jamais revue et je n'ai jamais entendu parler d'elle. Cela ne m'a pas surpris d'ailleurs avec le caractère que je lui connais ; elle n'a pu avoir qu'une préoccupation cacher son malheur et éviter qu'on parle d'elle, même pour la plaindre.
C'était la confirmation des propres déclarations de Jacqueline.
— C'est tout, monsieur, termina le juge je vous remercie.
Mais au moment de renvoyer le témoin :
— Un dernier mot. En somme vous répondriez de Mlle Myra ?
— Oui monsieur.
— Vous consentirez à la reprendre chez vous ?
— Oh ! De grand cœur...
— C'est bien; Merci... J'ai à entendre un autre témoin, mais vous pouvez assister à sa déposition, vous ne serez pas de trop, au contraire.
Et il donna l'ordre de faire entrer l'autre témoin.
Et se penchant vers son greffier, il murmura pour ce dernier :
— Nous y voici à la grande scène !
Le témoin c'était Henry Dolabelle et la grande scène escomptée par le juge était facile à deviner : il allait mettre en présence l'infidèle et la délaissée et s'offrir la reconstitution de leur roman.
Il avait calculé faux ; il ne connaissait pas Henry Dolabelle, l'enfant gâté qui n’avait de vie et de volonté que pour son caprice ou sa passion du moment.
Il entra tout blême d'une nuit d'insomnie, passée à attendre en vain l'annonce que sa fiancée était retrouvée et le juge lui parlant de Jacqueline, il eut l'air de ne pas comprendre et il répondit Marie — Marie le nom de la disparue. Et il ne sortit pas de là il voulait qu'on lui retrouvât Marie et qu'on la lui rende.
— Ce n'est donc as pour elle que vous m'avez fait appeler ? Tout le reste m'est indifférent... Jacqueline Myra, l'ancienne dactylographe de mon père.
— Et votre maîtresse, je crois ?
— Oui... elle a été ma maîtresse.
— Et même la mère d'un enfant dont vous êtes le père.
— Le père... oui, j'étais le père... Mas pourquoi rappelez-vous tout cela ? On a enlevé ma fiancée et c'est ma fiancée que e vous demande moi !
— J'ai le regret d'ignorer ce qu'elle est devenue mais on s'occupe de vous la retrouver et, en attendant nous nous sommes assuré de la personne de Jacqueline Myra qu'on nous a dénoncer comme l'inspiratrice sinon l'auteur du rapt. Quel est votre avis là-dessus ?
— Mon avis ?
Il n'en avait pas d'avis. Ce n'était pas lui qui avait songé à soupçonner Jacqueline ; elle n'existait plus pour lui, c'est à peine s'il se souvenait d'elle.
— Mon avis... Je ne sais pas. J'ai lu ce matin dans les journaux qu'on accusait une ancienne maîtresse ; ça m'a fait penser à Mlle Myra mais c'est tout. Je ne peux pas savoir moi, si l'on a tort ou raison de l'accuser.
— Pardon vous devez mieux que personne connaître Mlle Myra — on connaît toujours la mère de son enfant, que diable ! — et la connaissant ainsi vous devez savoir si elle est capable de commettre ce dont on l'accuse.
Henry remonte ses épaules.
— Évidemment, je devrais le savoir... mais je ne sis pas. Je ne me souviens pas... J'ai la tête perdue. Je n'entends pas ce que vous me dites... Je ne vois que le coup qui me frappe... Jacqueline Myra. Que voulez-vous que ça me fasse, à moi ? C'est fini cela, c'est oublié. Oh ! Je vous en prie, parlez-moi de celle qui a disparu ; donnez-moi de l'espoir... dites-moi... ce que vous voudrez, mais dites-moi quelque chose !
Devant ce formidable égoïsme si ingénument avoué, le juge ne put dissimuler un sourire écœuré : il avait jugé son homme.
Un gamin sans cœur, un inconscient brouillé avec le sens moral, le beau fils de famille habitué à ne se rien refuser et à ne pas attendre.
— Oui monsieur, répondit-il un peu sèchement, je vais vous dire quelque chose, je plains de tout mon cœur, si tant est qu'elle soit à plaindre, la jeune fille qui a été enlevée ; quant à vous, vous avez mérité cent fois ce qui vous arrive, et Mlle Myra fût-elle coupable et renvoyée devant la cour d'assises, il suffirait au juge de vous entendre pour acquitter cette accusée. J'ai dit, monsieur. Vous pouvez vous retirer et faire mes compliments à ceux qui vous ont élevé.
Henry resta bouché bée, comme s'il n'eût pas compris et inconscient jusqu'au bout, il ne parla que pour appeler son unique souci :
— Et ma fiancée, monsieur ? N'allez-vous pas...
— C'est l'affaire de la police ; elle vous tiendra au courant de ses recherches. Veuillez vous retirer, à moins, cependant que vous ne teniez à voir Mlle Myra ?
Le juge avait renoncé à sa grande scène ; il n'y revenait que pour éprouver une dernière fois l'égoïsme de son témoin.
L'épreuve fut concluante.
— Pas du tout, monsieur... je vous dis que je ne la connais plus !
— C'est à cause de vous qu'elle a été arrêtée.
— Arrêtée... elle est...
— Oui, monsieur.
— Alors, c'est donc qu'elle est coupable ! Ah ! La misérable ! Mon père me le disait bien... Mais puisque vous la tenez, vous allez la faire parler, lui arracher l'aveu de ce qu'elle a fait de ma fiancée. Vous allez...
— Oui, monsieur. Je vais faire ce qu'il faut, tout ce qu'il faut... Retirez-vous. Retirez-vous bien vite. Vous me retardez inutilement.
Et, agacé au comble de l’écœurement, le juge montra la porte et Henry se retirant il se tournait vers Roulisse et prononçait :
— Décidément monsieur, c'est le cœur qui a toujours raison et, dans cette affaire, c'est vous qui êtes le cœur... Causons un peu, cela me soulagera de ce que je viens de subir de la part de ce jeune malfaisant. Vous m'avez dit n'est-ce pas ? Que vous répondriez au besoin de Mlle Myra.
— Oui, monsieur le juge.
— Que vous consentiriez à la reprendre chez vous ?
— De tout mon cœur, je le répète et trop heureux si je peux racheter un peu du mal qui lui a été fait.
— C'est bien ; merci monsieur Roulisse... Greffier faites entrer Mlle Myra...
Jacqueline reparut.
Elle n'avait plus son air calme et tranquille qui impressionnait tout le monde ; enfermée seule, au sortir de son entrevue avec le juge, elle avait réfléchi et s'était laissé envahir par la peur de ne pas pouvoir en finir assez vite pour se trouver se soir au rendez-vous donné à ses hommes.
Au fond c'était cela surtout qui lui importait, être à ce rendez-vos, assister au couronnement de sa vengeance. A cette heure, sous l'empire de ce besoin qui la tenait toute, elle eût peut-être tout avoué contre la promesse d'être remise en liberté jusqu'au lendemain.
A la vue de Roulisse elle eut un sursaut nerveux et un recul marqué.
Pour elle, Roulisse n'était plus l'ancien patron qu'elle savait bienfaiteur et bon comme un père, c'était l'homme des Dolabelle, celui qui avait connu le vol de son enfant, et qui avait peut-être concouru à ce vol — et elle se disait que Roulisse était venu là, envoyé par ses accusateurs pour renforcer leurs accusations et lui porter, à elle, quelque coup dont elle ne se relèverait plus.
Mais les premiers mots du juge la rassurèrent :
— Mademoiselle, remerciez M. Roulisse ; il est venu ici plaider votre cause et il l'a si bien plaidée qu'il l'a gagnée.
Et Roulisse venait à elle, les mains tendues, les larmes aux yeux.
Ce n'était pas une épreuve le juge ne l trompait pas.
Elle donna ses mains.
— Merci !... Merci et pardon !... Je vous accusais vous aussi... Je vous croyais avec ceux à qui je dois toutes mes souffrances.
— C'est fini de souffrir, mademoiselle. Du moins je l'espère pour vous et M. le juge va vous dire ...
Roulisse tournait vers le magistrat des yeux suppliants, et ce dernier reprenait :
— Sans me prononcer définitivement, mademoiselle, sans vous mettre tout fait hors de cause, je crois pouvoir me dispenser de vous retenir plus longtemps. Vous êtes libre... Attendez ! Vous êtes libre mais vous restez à ma disposition, sous la caution de M. Roulisse qui va vous offrir l'hospitalité jusqu'à ce que j'aie rendu mon ordonnance. Vous acceptez, n'est-ce pas ? Le geôlier que je vous donne.
Elle ne répondit rien au juge, mais elle prit nerveusement le bras de Roulisse :
— Merci !... Merci !... Emmenez-moi... je ferai tout ce qu'on voudra... Je vous obéirai comme à un père, mais emmenez-moi...
Elle entraînait son sauveur et le juge autorisait.
— Allez, monsieur Roulisse et moi aussi je vous remercie.
Dehors, elle changea brusquement. Elle eut un geste de suprême insouciance quand Roulisse crut devoir lui dire pour la rassurer complètement :
— Le juge vous a donné à entendre que son dernier mot n'était pas dit ; mais son siège est fait, allez ! Vous êtes tiré de là. Il ne vous rappellera plus que pour vous exprimer ses regrets.
— Oh ! C'est secondaire ! Répondit-elle.
Roulisse crut que c'était les regrets du juge qu'elle traitait ainsi, et il ne comprit pas davantage quand elle ajouta :
— L'important c'est que je ne couche pas en prison, ce soir.
— Vous coucherez chez moi. Dieu merci, rappela-t-il.
Elle ne répondis rien ; elle se voyait ailleurs, au rendez-vous donné à sa vengeance.
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— Il est vraiment dégoûtant ce petit Dolabelle ?
C'était le greffier qui parlait ; resté seul avec le patron il éprouvait le besoin de renchérir pour faire a cour. D'ordinaire, le patron souriait et répondait par quelque ironie que le vieux scribe encaissait comme argent comptant :
— Je suis enchanté que vous soyez de mon avis.
Cette fois il ne sourit pas, le patron ; et même il hocha la tête.
— Heu !... Heu !... J'ai peut-être été un peu raide pour ce pauvre garçon.
Et s'expliquant :
— Je l'ai jugé à travers l'insurmontable écœurement de son attitude ; maintenant qu'il n'es plus là, je le vois mieux et je me rends compte que je l'ai traité trop sévèrement... Non pas que son attitude m'apparaisse moins odieuse, mais c'est un irresponsable et l nous a dit la vérité ; il a oublié il ne connaît plus sa victime ; il est tout à l'autre et il n'en revient pas qu'on l'ai enlevé et que nous n'ayons pas encore trouvé le moyen de la lui rende. Non, ce n'est as lui, le coupable ce sont ceux qui l'ont élevé, pourri ; c'est sa mère, quelque inconscient comme lui, et son père surtout, un autoritaire qui ne voit que sa volonté se brise tout ce qui y fait obstacle. C'est ce père-là que j'aurais voulu avoir devant moi... quand au fils....une loque le fils, une chiffe... au fond il fait plutôt pitié. Le juge n'eût pas regretté ce second jugement si ce soir, à onze heures, il eut pu voir Henri Dolabelle entrer chez lui, brisé de fatigue et l'air fini donnant bien l'impression de la loque de la chiffe.
Toute la journée depuis le moment où il avait sorti du cabinet du juge d'instruction, Henry avait fait la navette entre Paris et Suresnes, entre la Préfecture de police et les parents de sa fiancée ; à cette heure on n'avait encore aucune nouvelle de la disparue, les recherches n'avaient rien donné, la police en était encore à découvrir quelqu'un qui eût aperçu les ravisseurs, quelqu'un qui pût fournir leur signalement et indiquer le chemin où ils avaient pris.
Et pourtant dix, vingt, trente personnes et henry lui-même les avaient vus passer les ravisseurs et cela, alors qu'ils venaient de faire leur coup et qu'ils s'en retournaient en emportant la fiancée !
Seulement ils passaient si vite dans ne automobile lancée à cent à l'heure et ils soulevaient un nuage de poussière qu'il était impossible de distinguer e qui montaient la machine et l'eut-on pu qu'on n'eut rien vu de leur visage masqué de grosses lunettes de chauffeurs.
Les hommes de Jacqueline avaient opéré avec autant de bonheur que d'audace ; tout avait été pour eux et les avait si bien servis qu'on eût pu se demander si, dans leur besogne criminelle, ils n'étaient pas les instruments d'une souveraine justice.
Ayant à peine eu le temps de préparer leur coup — c'était la veille à minuit que Jacqueline leur avait dit : « A demain ! » — Ils s'étaient arrêtés à ce plan que le moindre incident pouvait faire avorter.
— Nous avons à Suresnes, à la villa en question ; l'un de nous se présente à la jeune fille en se donnant pour le chauffeur de son fiancé et lui annonce que ce dernier a été victime d'un petit accident et la réclame. Elle n'hésite pas à suivre le chauffeur, elle monte dans notre auto et le tour est joué... C'est bien simple.
C'était très simple, en effet, mais pour que cela réussit, un tel concours de circonstance heureuses était nécessaire que le succès restait des plus douteux.
D'abord il fallait que le fiancé ne se trouvât pas à la villa de Suresnes et qu'on l'y attendit ; il fallait ensuite rencontrer la jeune fille seule et que sur l'heure et sans consulter personne, elle consentit à suivre ce chauffeur qu'elle ne connaissait pas, alors qu'elle devait connaître celui de son fiancé et enfin et surtout, il fallait pouvoir monter en auto et filer sans être remarqués et ne pas rencontrer le fiancé où les parents de la jeune fille au moment du départ.
Il fallait tout cela et tout cela avait répondu à l'attente des ravisseurs.
Henri Dolabelle n'était pas à la villa et il y était attendu et il venait en auto.
La fiancée était seule dans le jardin de la villa, à la grille même, surveillant la route où allait apparaître l'auto du fiancé.
Le chauffeur n'avait eu qu'à réciter sa leçon.
— M. Dolabelle empêché... Un accident à cinq cent mètres d'ici... il vous supplie de venir...
Elle avait couru à l'auto :
— Vite ! Vite !
(A SUIVRE LE 18 JUILLET)
