APACHE-ROI N° 17
Là-dessus elle s'élança dehors car la police devait commencer à s'impatienter et elle alla à la grille, très vite.
— Je vous demande pardon, messieurs. J'achevai de m'habiller pour me rendre à Paris.
Elle avait devant elle trois hommes que leur mine eût suffi à trahir.
— Vous désirez, messieurs ?
— Mademoiselle Jacqueline Myra, répondit un des hommes.
C'était elle qu'on cherchait et non pas sa bande — et d'abord cela la troubla.
Elle ne s'attendait pas du tout à cette réponse, ce main pressée de s'assurer de l'exécution de son dernier arrêt et de voir devant elle, à sa discrétion, l'innocente rivale qu'elle avait fait enlever la veille elle avait quitté son hôtel de la rue François 1er sans avoir lu les journaux elle ne savait rien des soupçons qui pesaient sur elle.
— Et si je ne m'abuse, mademoiselle Myra, c'est vous ajoutait l'honneur.
Elle n'hésita pas.
— Oui, c'est moi. Qu'avez-vous à me dire ?
— D'abord vous prier de nous recevoir, mademoiselle.
— Pas avant que vous m'avez fait connaître qui vous êtes et l'objet de votre visite... Je suis seule ici et je ne saurais recevoir ainsi.
— C'est bon... C'est bon... Nous sommes des agents de police.
Préparée à la chose, elle eut un mouvement de surprise très naturel.
— … Porteur d'un mandat d'amener décerné contre vous.
— Contre moi !
— Oui, voici le mandat.
L'homme exhibait le papier.
Jacqueline y jeta les yeux.
— C'est bien de moi qu'il s'agit... Je suis bien celle que vous cherchez... mais pourquoi... pourquoi ?... que me veut-on ?
— On vous le dira à Paris. Ce n'est pas notre affaire. Nous avons un mandat à exécuter, nous l'exécutons les yeux fermés... la discipline... la loi.
— Oui, monsieur, oui... et ce n'est pas la fille du colonel Myra qui trouveras mauvais que vous obéissez aux ordres de vos chefs.
Elle parlait pour parler pour se donner du temps de réfléchir de trouver la décision à prendre.
La situation était terrible pour elle, elle n'avait le choix qu'entre se livrer elle-même ou faire massacrer les agents de police par ses apaches.
La décision vit, et ce fut le souci de sa vengeance qui la lui dicta.
En se livrant elle sauvait ses apaches, elle assurait même leur sécurité dans cette villa où la police sembler ignorer leur présence, et leur donnait au moins le temps d'exécuter son arrêt suprême.
— Je vous suis, messieurs !... Je suis prête. Comme je vous l'ai dit, j'allais partir pour Paris.
Elle sortait et refermait sa porte les policiers qui n'avaient mandat que de s'assurer de sa personne, la laissaient faire.
Ils s'abstenaient même de toute brutalité ; leur attitude, rogne au début, s'était faite presque respectueuse. Jacqueline avait été bien inspiré en invoquant le nom de son père devant ces hommes qui sortaient de l'armée et en gardaient le culte. Pour eux la fille d'un colonel, même coupable avait droit à des égards ; elle était avant tout de la grande famille de l'ordre.
— Oui, messieurs, je vous suis sans difficulté ; je vous adresserai pourtant une prière...
— Dites, mademoiselle.
— Je suis comme ici, je désirerais qu'on ne s'y aperçut pas que vous êtes venus pour m'arrêter, moi, la fille du colonel Myra.
Elle s'était rendu compte de l'effet qu'avait produit sa première invocation ; elle le renouvelait et ajoutait, regardant bien en face le chef de l'expédition.
— Vous avez été soldat, vous l'êtes restés, je m'adresse à votre cœur.
L'appel porta encore ; le policier éprouva même le besoin de s'excuser :
— Certainement … Certainement... C'est à regret que nous remplissons un devoir pénible... et nous ne demandons pas mieux que de cacher la chose. Soyez tranquille, on ne s'apercevra de rien ; vous allez monter en voiture avec moi, en me parlant comme à un ami ; mes deux camarades s'en iront par un autre côté, comme des promeneurs ordinaires.
— Merci monsieur... Vous êtes un brave homme et un homme de cœur.
Et prenant le bras du chef :
— Veuillez me conduire à la voiture.
Tout cela avait pris deux minutes à peine, mais deux siècles pour ceux qui, restés dans la villa attendaient l'oreille éperdument tendue et ne percevant qu'un murmure confus.
Ils ne respirèrent qu'en entendant s'éloigner la voiture qui avait amené les trois agents et, tranquillement ils engainèrent les couteaux qui avaient jailli tout seul.
En vérité, ce n'était pas seulement ses esclaves que Jacqueline venait de sauver en se livrant ; entrés vivant dans la maison, les policiers n’en seraient sortis que morts.
La voiture roulait vers Paris. Une heure après elle pénétrait dans une des cours du Palais de Justice, le policier en descendait et en faisait descendre Jacqueline pour la conduire directement au cabinet du juge d'instruction qui devait l'attendre.
Sa prisonnière se laissait toujours faire avec ne admirable docilité, et son beau visage avait repris toute sa sérénité.
Au cours de la route, elle avait achevé la conquête de l'agent et elle s'était fait dire ce qu'elle avait besoin de savoir.
— Mais enfin, que me veut-on ? De quoi suis-je accusée ?
Elle s'en doutait ; elle était allée tout droit à la vérité, à une partie de la vérité du moins.
C'est à Jacqueline Myra qu'on en a et c'est la disparition de la fiancée qui me vaut cela. On a conclu à une vengeance, on a demandé au fiancé s'il ne soupçonnait personne et il m'aura nommée.
Elle s'en doutait mais elle voulait une certitude ; l'agent la lui avait donnée.
— Eh bien ! Voici mademoiselle... Je ne devrais pas parler, mais franchement vous me paraissez être si peu celle qu'on croit... je sens si bien la gaffe. Voici :
Et il avait lâché tout ce qu'il savait, et il savait à peu près tout ; déjà l'avant-veille, il avait été de la descente de police au « Paradis de Mahomet » et il connaissait les motifs et le but de cette descente.
Et d'abord en apprenant ainsi qu'on la chargeait non seulement du rapt de la fiancée, mais aussi de tous les méfaits commis par sa bande dans le Nord, Jacqueline s'était sentie prise à la gorge et elle n'avait pas pu faire entendre la moindre protestation.
C'était la vérité en somme qu'on avait découverte, la vérité toujours accablante pour les criminels d'occasion comme elle.
Mais aussitôt, elle se ressaisissait ; l'instinct de conservation et aussi l'âpre désir de ne pas disparaître sans avoir vu sa vengeance couronnée, lui avait donné la force de se raidir et de faire tête.
Devant un juge d'instruction qui l'eût, à ce moment, regardée dans les yeux elle eût été perdue ; avec ce policier impressionné par son air d'innocence, elle s'en tirait sans avoir rien compromis.
En vérité, l'homme de la police l'avais sauvée en parlant, on lui avait pour le moins, donner le temps de se préparer à l'assaut du juge et de s'habituer à l'accusation qu'il allait lui jeter à la face.
Et l'instant après, elle était prête à affronter le juge et la vérité, et surtout résolue à vaincre.
— Et je vaincrai ! Accuser ne suffit pas il faut prouver. Et je défie qu'on produise une preuve ! Je suis sûre de ne pas m'être trahie ; seuls, les hommes de mon brave Pierre pourraient me confondre et je suis aussi sûre d'eux que de moi-même.
Le juge d'instruction était dans son cabinet et il y était pour Jacqueline.
Chargé de l'affaire du rapt, il s'y était donné tout entier. C'était l'affaire du jour , la grande affaire parisienne, c'était même mieux que cela. Roman d'amour, vengeance délaissée, apaches mobilisés pour exécuter cette vengeance et quels apaches ! Une bande qui allait devenir légendaire — il y avait là tous les éléments d'une cause célèbre.
Les juges sont des hommes ouverts à toutes les petites faiblesses humaines ; celui-là n'était pas seulement un homme, c'était le juge parisien, sceptique et très bon garçon à la fois, et de conscience très froide, mais amoureux des choses du boulevard et les suivants de près et attendant son heure, celle où il y jouerais un rôle éclatant.
L'heure et le rôle étaient venus ; Jacqueline n'avais qu'à se bien tenir. Son juge avait accepté les suggestions parties de Tourcoing, puisqu'il avait décerné le manda d'amener conte l'héroïne présumée des exploits d'apaches, et il ne lâcherait pas cette héroïne sans avoir constitué tout le roman de ces exploits.
Ce matin, en attendant qu'on lui amenât sa cliente, il relisait les notes qu'on lui avait transmises et il souriait dans sa barbe en murmurant pour son greffier :
— Elle est vraiment très intéressante, cette affaire, et nous n'allons pas nous ennuyer... Je vois là quelques scènes, une surtout...
— Laquelle, monsieur le juge ?
— Celle qui s'impose, parbleu ! Une scène capitale.
Il s'interrompit ; on venait lui annoncer l'arrivée de sa cliente.
Il eut un petit surtout de plaisir.
— Ah ! Elle est là... qu'on l'introduise tout de suite.
Et au greffier :
— Vous avez fait le nécessaire, n'es-ce pas ?
— Pour...
— Les personnes dont j'ai besoin...
— Oui monsieur le juge. Un inspecteur est parti les chercher.
— Très bien... très...
il resta bouche bée devant Jacqueline qui entrait.
Était-ce la grande beauté de sa cliente ou son air comme il faut et tranquille qui lui produisait cet effet ?
Il la regardait de tous ses yeux, muet et immobile, comme paralysé soudain.
Il recouvra la parole pour répondre au policier qui lui faisait ce rapport verbal?
— Nous avons trouvé Mlle Myra à l'adresse indiquée et notre mission s'est accomplie sans incident. Mlle Myra n'a fait aucune résistance et nous a suivie sans difficulté.
Il esquissa un geste qui congédiait :
— Bien. Retirez-vous mais rester à ma disposition.
L'agent sortit, il se reprit à regarder encore Jacqueline dans les yeux et, un long moment, il parut réfléchir et chercher quelque chose qui lui échappait.
Enfin il indiqua un siège.
Le juge parisien restait là, avec cette femme ce qu'il eût été ailleurs, un homme bien élevé ; il y mettait même une certaine coquetterie et quelque exagération.
— Voulez-vous me faire le plaisir de vous asseoir, mademoiselle ? Je vais me permettre de vous poser quelques questions touchant votre état civil.
Et il commença son interrogatoire d'identité.
Jacqueline répondit à toues les questions, à la dernière, ce fut elle qui interrogea :
— Je suis prête, monsieur le juge, à vous renseigner également sur ma vie entière, du jour de ma naissance celui qui me vois là, devant vous mais je voudrais bien savoir pourquoi j'y suis.
Le juge lui donna satisfaction ; il répéta ce qu'elle avait déjà appris de la bouche du policier et il termina obligeamment :
— Je dois ajouter mademoiselle que vous n'êtes que soupçonnée...
— Permettez-moi de trouver que c'est déjà trop, répondit-elle simplement.
Et ce fut son unique protestation ; mais elle demanda encore :
— Et sur quoi se base-t-on pour me soupçonner ?
Le magistrat se déroba :
— Ici, mademoiselle, nous sommes dans la discussion des faits, et je ne saurais l'aborder hors de la présence de votre avocat... Veuillez en désignez un...
— Je n'en connais pas et je ne veux pas attendre et je n'ai besoin de personne pour me laver de ces soupçons. Je vous prie de passer outre.
— C'est vous qui le voulez mademoiselle. Aussi bien nous ne serons quitter pour reprendre tout cela devant votre avocat... s'il a lieu de vous en donner un. Voyons ! Vous me demandez la base des soupçons qui pèsent sur vous... La voici. Vous avez été pendant près d'un an, la secrétaire dactylographe de M. Dolabelle à Tourcoing.
— Oui, monsieur.
— De M. Dolabelle père et en même temps vous êtes devenu la... la maîtresse de M. Dolabelle fils.
— Oui, monsieur, sa maîtresse et la mère d'un enfant dont il est le père ; et vous n'avez pas besoin de m'en dire plus long, je vois où sont partis les soupçons ; je dois même vous déclarer pour être sincère que je l'avais deviné. La fiancée de M. Dolabelle fils disparaissant, c'est moi, la maîtresse abandonnée qu'on a sur-le-champ accusée de cette disparition et l'on ne s'en est pas tenu là ; c'est encore moi, toujours moi, qu'on accuse des vols ou des sinistres qui ont atteint M. Dolabelle père dans sa fortune, et même, car vous me l'avait dit, du cambriolage dont a été victime le futur beau-père de M. Dolabelle fils. Et comme personne ne saurait admettre que je puisse être, moi-même, l'auteur de tous ces crimes , on a imaginé de faire de moi la reine d'une bandes d'apaches.
— C'est en effet tout cela qu'on vous reproche... Qu'avez-vous à répondre ?
— Que c'est parfaitement raisonné, monsieur le juge !
Le magistrat eut un mouvement de surprise, presque de regret ; les choses allaient trop vite et trop bien.
— Vous reconnaissez ?
— Oui, monsieur je reconnais et je proclame qu’on a bien mesuré la vengeance tirée des Dolabelle père et fils, à l'indignité de leur conduite à mon égard et que ces deux êtres, atteints l'un dans sa fortune et l'autre dans ses projets de mariage étaient fondés à voir ma main dans les coups qui les frappaient...
Mais cela dit, elle ajouta aussitôt :
— Je m'explique, monsieur le juge, car je m'aperçois à la façon dont vous me regardez que vous prenez ce que je dis,là pour un aveu.
— Pas absolument, mademoiselle, mais...
(A SUIVRE LE 12 JUILLET)
