50 ANS DE PECHE
CINQUANTE ANS DE PECHE
Le métier de pêcheur est celui de toutes les populations côtières ; celles-ci possèdent devant elle une vaste étendue qu'elles exploitent ; c'est la mer. La vie de pêcheur est une vie rude, mouvementée parfois car la mer ne se laisse pas arracher facilement les trésors qu'elle renferme dans son sein ; la mer est une amie que le marin aime, mais elle est aussi l'ennemie héréditaire contre laquelle il faut toujours être en garde et contre laquelle il faut toujours lutter.
Alfred Le Noiret — le père Noiret comme on dit au Crotoy — habite maintenant dans une petite maison basse près du bassin de Chasse. On appelle le bassin de Chasse, au Crotoy, un vaste réservoir qui se remplit à marée haute et dont on ouvre les vannes à marée basse pour dégager les sables du fond de l'estuaire de la somme et permettre aux bateaux de pêche du Crotoy de pouvoir entrer en tout temps dans le chenal et dans le lit de la Somme.
Alfred Le Noiret vit là avec sa femme et ses trois gars. Il a soixante ans.
C'est un rude matelot, alerte, vif et gai. Il fait le métier depuis l'âge de dix ans, dont depuis cinquante ans.
— Vous avez cinquante ans de pêche, père Noiret ! Lui dit-on. Et vous n'avez pas fait fortune ?
Le vieux marin bourre sa pipe courte — son brûle-gueule — secoue la tête et sourit :
— La mer fait vivre, répondit-il doucement, elle n'enrichit pas. Avec de la sagesse, de l'économie, on s'en tire ; si on a la chance, on peut même parfois se trouver très à l'aise. Quand à s'enrichir, jamais ! J'ai vu des années où les harengs si abondants en septembre qu'on les ramassait pour ainsi dire à la pelle. Tous les pêcheurs étaient contents ; on vendait bien, l'argent rentrait au logis. Eh bien ! Ces années étaient les pires ; ou l'hiver se montait si rude que toute pêche devenait impossible et que les mois se passaient sans gagner un sou ou bien quelque maladie épidémique se déclarait dans le pays et décimait la population ou encore vers l'équinoxe un raz de marée démolissait un grand nombre de barques et causait des avaries à presque tout le monde. Voyez-vous on dirait qu'une sortie de justice secrète existe invisible dans le monde ; quand on va devenir trop riche ou trop puissant, alors cette justice vous dépêche quelque ennui pour vous faire perdre votre richesse ou vote puissance. Moi je ne crains pas la guigne ; elle ne dure pas éternellement ; mais j'ai peur de la veine ; elle appelle toujours le malheur.
Quand j'étais jeune, je ne pensais pas comme cela je crois que mes gars ne m'écoutent pas plus sur ce sujet que je n'écoutais mon propre père ; et cependant ils ont eu sous les yeux un exemple frappant. Je n'ai plus que trois fils, mais j'en ai eu quatre ; j'en ai perdu un leur aîné. Il s'appelait Charles comme son grand-père. C'était un homme magnifique, il était beau, bien fait, sage ainsi qu'une fille. Il s'était engagé sur les bateaux d'escadre et pouvait aspirer à un avenir brillant, parce qu'il possédait une bonne instruction. Il était quartier-maître content de son sort, choyé de ses chefs, avait fait trois ou quatre fois le retour du monde et connaissait les mers du globe, tandis qu'il se trouvait à peine âgé de vingt deux ans. C'est alors qu'il revint au pays, en permission de deux mois. Sa mère était fière, vous pensez bien ; elle se promenait le dimanche à son bras et chacun l'enviait d'avoir un si beau gars ; de toutes parts on lui disait : « Eh bien ! La mère Noiret vous n'allez donc pas le marier votre fieu ? » De fait, s'il avait voulu, je crois que pas une fille du pays ne l'aurait refusé. Mais il songeait bien à cela le pauvre garçon. Il passait son temps à vivre comme nous, il ravaudait les filets, paraît la barque et s'en allait avec nous pêcher en rade et au large. Jamais je crois que nous n'avons pris autant de poisson que pendant son séjour au Crotoy. Je ne sais si vraiment il comprenait mieux la manoeuvre que moi, car on peut dire que tout ce temps il nous commandés — et moi, je le laissais faire, heureux de le voir aimer autant mon métier ! — mais positivement il avait une chance incroyable. Chaque jour notre barque rentrait au port chargés à couler. Un jour, elle rentra sans lui ! Bêtement en rade par un temps calme, comme il hélait avec nous les filets, il glissa, tomba à l'eau ne put se dépêtrer des filins et des mailles, et se noya à deux brasses du bord. Je ne connais pas d'accident plus stupide ! Mourir souvent, n'est rien, mais encore devrait-on mourir d'une mort en rapport avec sa vie. Mon fieu aurait sombré au loin sous la mitraille de l'ennemi, je l'aurais pleuré mais j'aurais compris le destin ; mais sa perte ainsi sottement, sous mes yeux, je ne l'explique que parce qu'à ce moment nous étions trop heureux !
J'ai vu des faits analogues quoique moins cruels. Je me suis trouvé ma barque étant trop pleine pour rentrer avec un gros temps, pour l'alléger, de jeter une partie de ma pêche par-dessus bord ! Je me suis trouvé ayant bien vendu mon poisson, mieux même que je n'aurait cru, obligé de dépenser plus que mon bénéfice pour réparer une avarie inopinée à ma barque ou à ma maison.
Une autre fois, tenez, pendant l'été, je me trouvais en pleine rade, seul, mes gars étaient encore trop petits pour m'accompagner. Je venais de retirer mes filets un peu hâtivement parce que le temps menaçait et je me disposait à rentrer au Crotoy. Tout à coup j'aperçus une barque dont l'allure me parut suspecte. Je naviguai, malgré le vent contraire de façon à m'en rapprocher . Je vis alors que la barque était en perdition. Elle était montée par des parisiens, en villégiature à Saint-Valery qui avaient voulu pêcher dans la baie de la somme pour s'amuser. Aucun d'eux n'était marin. Le temps se gâtait rapidement et je compris qu'ils allaient fatalement sombrer. Je me dirigea sur eux et, en effet, dès que je fus à portée de la voix, j'entendis des femmes crier au secours. Je parvins à les accoster, à monter à leur bord et, après avoir mis ma propre barque à trainer de la leur, je pris la direction de celle-ci. Mais elle était beaucoup trop chargée, elle manœuvrait mal. Le vent portait franchement vers le Crotoy ; nous ne pouvions songer à regagner Saint-Valéry ; il eut fallu tirer les bordées contre la tempête qui venait, tandis que la prudence commandait de fuir devant elle. Je mis le cap en plein sur les dunes et la plage près des bains de Crotoy. Mais la marée montait et les vagues étaient énormes. Je ne pus aller jusqu'au bout de ma tâche. La barque peu à peu s'emplissait d'eau. J'avais bien commandé aux Parisiens de vider le plus possible mais,ils s'y prenaient maladroitement et de plus, ils se trouvaient tout abominablement malades. La situation était critique. J'avais pensé d'abord pouvoir m'échouer à la côte. Je n'en eus pas le temps; à deux encablures nous coulâmes. Heureusement on nous avait vus, on vint à notre secours et on put nous secourir. Les Parisiens prirent terre, fort malmenés mais tous sains et saufs. Or voyez le résultat ; dans l'aventure je perdis ma barque, elle était toute neuve. Je me trouvais en fonds des temps-là et j'avais voulu posséder un bateau plus grand et plus beau. J'ai été puni.
— Mais non, père Noiret, s'écria-t-on, vous êtes simplement un héros qui s'est sacrifié pour sauver des vies humaines.
— Un héros ! Fait-il en haussant les épaules, allons donc ! Ne dites pas de bêtises ; c'est bien simple, vous voyez quelqu'un en détresse, vous courez sur lui pour le secourir, on fait cela tous les jours.
« On fait cela tous les jours ! » C'est bien là le mot des matelots. Jamais on ne fera croire à ces gens qu'ils sont héroïques dans leur résignation contre le sort et dans leur dévouement désintéressé. Voilà pourquoi ils dédaignent les récompenses et les médailles de sauvetages.
Ce sont les âmes simple stout unies comme la surface de la mer. Ces hommes aiment leur métier, parce que c'est un métier de liberté, qu'ils ne se connaissent pas de patron, qu'ils travaillent à leurs heures d'un travail pénible certes — car ils opèrent par le froid, par le chaud en butte à mille dangers — mais en somme d'un travail sain, d'un travail de plein air.
La psychologie du pêcheur est amusante ; leur raisonnement est meublée de raisonnements très profond sous une apparence fruste ; ils possèdent une philosophie calme, douce, résignée; ils ont des mœurs naïves et une forme de sentiment toute empreinte de poésie.
Puis ils sont industrieux ils savent combiner le fer et le bois pour confectionner mille petits bibelots ; ce sont eux qui font ces réductions de trois mâts que l'on voit suspendre en guise d'ex-voto dans les nefs des églises des côtes ; ce sont eux qui font ces navires surprenant par maints détails, dans une bouteille en introduisant petit à petit patiemment des brindilles de bois par le goulot ; ce sont eux qui font encore des châteaux de coquillage et des paysages en bouchon. Ils sont artistes dans leur genre.
Leurs femmes font les filets et en raccommodent les mailles après la pêche ; elles assaisonnent aussi ces délicieuses soupes de poissons qui pour en porter les noms les plus divers, n'en n'ont pas moins toujours les mêmes et toujours délicieuses !
Les populations maritimes sont, à tout prendre, heureuses ; elles ne s'enrichissent peut-être pas mais en fait elles ne manquent de rien. La mer c'est leur bien, elles l'exploitent. Cependant à notre époque, avec les besoins constamment plus grands des estomacs, la pêche individuelle ne fournit plus assez ; aussi la pêche collective s'organise-t-elle. La pêche collective fait du matelot non plus un homme libre, mais un ouvrier maritime. Les armateurs, en ce cas, pour réaliser des bénéfices plus considérables, ont une tendance à la moins payer. On assiste alors à ces scènes d'enrôlement si souvent décrites, à ces embarquements pour l'Islande et Terre-Neuve, à ces croisières dans les mers lointaines qui apportent à peine de quoi vivre au pauvre pêcheur.
Mais celui qui peut rester libre et pêcher encore pour son compte, celui-là est un homme enviable.
REVUE NOS LOISIRS DU 15 DÉCEMBRE 1907