MOINEAUX SANS NID N° 300
CHAPITRE 300
EXPLOIT DANGEREUX
Robert Montpellier commença à s’inquiéter sérieusement de ne pas voir arriver Valérie Labeille et son père. Soudain, un jeune garçon entra dans le hangar, vêtu d’une salopette bleue. Il agita une grosse clé anglaise dans sa main droite et demanda :
— Pardon, sergent, où faut-il poser cet instrument ?
En entendant cette voix chérie, robert sursauta et ne put retenir un cri de joie ... car il venait de reconnaître Valérie Labeille.
— Oui, c’est moi ! Murmura-t-elle tout bas, en lui souriant tendrement.
— Et ton père ? S’enquit-il inquiet.
— Il est là aussi !
En effet, Michel Labeille venait d’entrer, à son tour, revêtu également d’un bleu de mécanicien.
Robert lui sourit affectueusement, puis se pencha vers la jeune femme.
— Ma chérie, lui souffla-t-il à l’oreille, enduis-toi le visage de graisse. Ainsi, tu n’auras aucune crainte à avoir.
Bien qu’habillée de la sorte, elle eut l’aspect d’un jeune garçon, ses jolis traits auraient pu la trahir et c’était ce que Robert cherchait à éviter.
— Là, sur cette caisse, il y a un petit bidon d’huile lourde, ajouta-t-il en le lui désignant du doigt.
Valérie saisir le bidon, s’en versa quelques gouttes sur le bout de ses doigts et s’en barbouilla le visage. De son autre main, elle prit un morceau de charbon dont elle se servit comme d’un démaquillant.
Maintenant Valérie ressemblait à n’importe quel mécanicien, après une journée de dur labeur, autour des moteurs d’avions.
L’aube s’était levée et le terrain d’aviation commençait à s’animer. De nombreux soldats le traversaient se rendant à leurs occupations.
Montpellier accompagné de Valérie et de son père, s’approcha de l’appareil qu’il devait piloter.
— Ne bougez pas d’ici, recommanda-t-il, et ayez l’air de vous affairer sérieusement à vos préparatifs de départ.
Michel Labeille se mit à contrôler l’appareil qui devait lui permettre de tirer des photos, tandis que Valérie, une clé anglaise à la main, semblait examiner attentivement les boulons de l’avion, tel un mécanicien expert.
Légèrement rassuré, Robert les quitta pour aller chercher son ordre de mission.
— Tout est prêt, mon Commandant ! Annonça-t-il d’une voix claire.
— Très bien ! Répondit l’officier.
— Puis-je partir, mon Commandant ? S’enquit Robert, le cœur battant à se rompre.
— Vous connaissez bien toutes les instructions je pense ? Questionna l’officier.
— Certainement, mon Commandant !
— Vous allez emporter six bombes que vous jetterez en visant les objectifs les plus importants qui sont indiqués sur vos plans. Si elles n’atteignent pas leur but, elles serviront tout au moins, à semer la panique chez l’ennemi !
— Je ferai de mon mieux, mon Commandant !
— Surtout, rapportez-moi des photos intéressantes des principaux points stratégiques, recommanda encore l’officier.
— Oui, mon Commandant.
— Je ne vois pas autre chose à ajouter. Partez, Fuchs, et bonne chance ! Prenez garde aux batteries anti-aériennes de l’ennemi et ne descendez pas à trop basse altitude !
Quelques minutes après ce bref entretien, muni d’un ordre de mission, Montpellier quitta le bureau du commandant et courut vers l’appareil, près duquel l’attendaient Valérie et son père, impatients de le voir revenir !
En l’apercevant ils poussèrent un soupir de soulagement !
Remarquant leur inquiétude, Robert se méprit et demanda à la jeune femme :
— Tu as peut-être peur de savoir que je pilote cet avion, ma chérie ?
— Oh ! Non, Robert.
— Alors pourquoi es-tu si angoissée ? S’enquit-il avec tendresse.
— Je suis tellement impatiente de partir d’ici ? Murmura-t-elle.
— Nous allons nous envoler sans tarder, déclara Robert.
Michel Labeille intervint :
— J’ai remarqué que l’on plaçait des bombes dans l’appareil, dit-il au jeune artiste.
— Je le sais, répondit robert, mais je n’ai aucune intention de m’en servir.
Il aida la jeune femme et Michel Labeille à monter dans l’appareil puis il les imita.
Il s’installa au poste de pilotage, examina son tableau de bord avec soin, et mit les gaz.
L’hélice commença à tourner, puis accéléra, faisant frissonner l’herbe de la piste ... L’avion se mit à rouler lentement puis de plus en plus vite sur la terre battue. Il fit quelques petits bonds, quitta finalement le sol et monta dans le ciel en effectuant une grande courbe.
Valérie qui était placée derrière Montpellier, lui tapa légèrement l’épaule, désignant du doigt d’édifice de la Mairie.
— C’est là où j’ai passé les heures les plus pénibles de ma vie !
Robert ne répondit pas. Il poussa son avion et pénétra dans une véritable mer de nuages. Peu après, il en ressortait et un merveilleux panorama s’offrit à leur vue.
La douce campagne française s’étendait à l’infini, déployant ses tapis verts, roux et bruns, longés de fleuves et de rivières qui ressemblaient à de longs serpentins argentés, avec ça et là des bouquets sombres de forêts.
« Bientôt, songea Robert Montpellier, nous serons loin des lignes allemandes »
Il avait à peine eu cette pensée qu’une terrible angoisse lui serra le cœur, car il n’ignorait pas que la défense anti-aérienne française allait prendre son avion comme cible.
La même pensée occupa l’esprit de Michel Labeille.
Robert prit de la hauteur. Soudain il s’aperçut avec effroi qu’à sa gauche un point noir grossissait à vue d’œil.
L’espace d’une seconde, il espéra être le jouet de son imagination mais il comprit très vite qu’il ne s’était pas trompé ... Un chasseur français l’avait repéré et n’allait pas tarder à lui tomber dessus !
Comment prévenir ce compatriote qu’il n’avait aucune intention d’engager le combat ?
Hélas ! Leur avion était un appareil allemand portant l’emblème de la croix gammée.
Le chasseur français allait ouvrir le feu et il était dans l’impossibilité de se défendre !
Il fallait absolument qu’il fasse quelque chose pour Valérie, pour monsieur Labeille et pour lui-même !
Il décida de fuir et, apercevant de gros nuages noirs s’amoncelant sur sa droite, il s’y enfonça en toute hâte, échappant ainsi à la vue du dangereux oiseau de proie.
C’est alors qu’une difficulté le fit trembler. Il volait maintenant à l’aveuglette. Manquant d’expérience pour un vol sans visibilité, il ne parvenait pas à garder sa route et il se demanda comment se diriger !
Brusquement, il sortit du grand rideau d’ouate sale et se pencha hors de son avion. Il ne put retenir une exclamation de stupeur en découvrant l’immense étendue bleue et scintillante qui s’étendait d’un bout à l’autre de l’horizon.
« La mer, se dit-il, la Manche certainement. Où atterrir à présent ? »
Tout à coup, il eut la sensation terrible que ses commandes se bloquaient.
— Mon Dieu ! S’écria-t-il, alarmé.
— Que se passe-t-il ? Demanda Valérie en s’approchant de lui.
— Mes commandes ne répondent plus et je ne sais que faire ! Expliqua-t-il.
— Il faut te poser !
— Impossible, nous sommes au-dessus de la mer !
— Alors il faut continuer à voler.
— Je ne sais si cela me sera possible, murmura-t-il.
— Sais-tu au moins, où nous sommes ? Interrogea-t-elle avec anxiété.
— Sur la Manche ou la Mer du Nord !
Valérie garda le silence, fixant cette immense étendue mouvante qui étincelait de mille feux sous les rayons éblouissants du soleil.
Petit à petit, l’avion perdit de la hauteur et vola à trois cent mètres à peine au-dessus de la crête des vagues, soulevées par un vent très violent.
« Si nous pouvions atteindre les côtes anglaises ! » se dit Robert Montpellier dont les nerfs étaient tendus à l’extrême.
Il scruta attentivement l’horizon, espérant apercevoir les îles Britanniques mais il n’y avait que de l’eau, toujours de l’eau et son angoisse augmenta.
Un quart d’heure s’écoula de la sorte, lorsqu’il entendu un cri terrible derrière lui qui, l’espace d’un éclair, couvrit le bruit de son moteur. Le jeune homme tourna vivement la tête et ne vit plus Valérie.
Il comprit tout de suite que c’était Michel L abeille qui avait hurlé. Son sang lui parut se figer dans ses veines.
— Ma fille ! Cria le malheureux dont le visage était empreint d’un désespoir impossible à décrire.
— Où est Valérie ! Que s’est-il passé ? Hurla à son tour Robert, croyant être en proie à un cauchemar.
Michel Labeille désigna du doigt l’immensité de la mer.
Montpellier épouvanté ne put apercevoir que la crête blanche des vagues. Il se mordit les lèvres au sang pour retenir le hurlement qui montait à sa gorge.
— Elle s’est jetée à la mer ! Cria l’infortuné Michel Labeille, en tenant sa tête entre ses mains.
Robert sentit une infinie détresse l’envahir et désira, lui aussi, en finir !
Sans qu’il s’en rendit compte ses mains lâchèrent les commandes et l’avion recommença à perdre de la hauteur se rapprochant rapidement de l’eau.
Quelques mètres à peine le séparaient des vagues ; soudain, Robert réagit par instinct de conservation.
— Mon Dieu ! Qu’ai-je fait ? S’exclama-t-il.
Ses mains se crispèrent nerveusement sur les commandes et maintinrent l’appareil. Mais il comprit, rapidement que cela ne pourrait pas durer longtemps car l’avion effleurait les vagues de ses roues et des gerbes d’eau jaillissaient de chaque côté de la carlingue.
Robert tenta de remonter son appareil. Il s’éleva de cinq à six mètres mais de nouveau l’avion redescendit, comme si un aimant irrésistible l’attirait.
Cette dangereuse manœuvre se répéta à plusieurs reprises. Finalement Robert s’écria, épouvanté :
— Je ne puis plus rien ! C’est la fin !
Tout à coup, il poussa un cri de stupeur ... non loin d’eaux, il voyait un canot à moteur approcher rapidement.
Sans doute était-il repéré par un bateau qui lui envoyait du secours.
Robert s’adressa à Michel Labeille qui semblait changé en statue.
— Savez-vous nager ? Cria-t-il.
— Oui !
— Alors, sautez à la mer !
— Non !
— Je vous ordonne de sauter !
— Je ne veux pas ! Je me moque de la vie ! Je veux mourir et rejoindre ma fille ! Sanglota le pauvre homme.
Robert alors n’hésita plus. Il bondit hors de son siège, saisit monsieur Labeille aux épaules, le souleva et le précipita à la mer où il se jeta à son tour.
Une seconde après, l’avion s’enfonçait dans l’eau ...
{ A SUIVRE LE 12 SEPTEMBRE }