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LOULOU

10 Septembre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

L O U L O U

Fantaisie par Pierre MILLE

SCENE I

MONSIEUR ET MADAME

MONSIEUR —Il faut que tu ailles voir la Femme du grand Fonctionnaire aujourd'hui, tu entends ? Tu ne tiens donc pas ton carnet de visite à jour ? A quoi ça sert-il que je t'ai acheté un carnet de visites avec toutes les lettres de ; l'alphabet et tous les jours de la semaine marqués dessus ?

MADAME — Ça m'ennuie trop d'aller chez elle.

MONSIEUR — Tu n'es qu'une petite fille, une ridicule et paresseuse petite fille. Ça t'ennuie de faire des visites ? Mais si tu n'en faisais pas, malheureuse, à quoi pourrais-tu passer d'une façon honnête ? Le seul travail qu'on t'ai jamais demandé pendant toute ta vie, tu le refuses à l'accomplir seigneur, faites que le règne de socialisme arrive ! On te fera travailler quatre heures par jour ; tout le monde travaillera quatre heures par jour, et toi aussi. Et ça ne t'en fera mourir

MADAME innocemment — Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même ?

MOBSIEUR un peu vite — c'est trop embêtant.

Ils se regardent et se mettent à rire gentiment parce que au fond c'est un bon ménage.

MADAME vaincue — Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

MONSIEUR — Tu lui parleras de son chien. Il remplit l'appartement, il déborde sur l'univers, son chien.

MADAME sentencieusement — Voilà ce que c'est que de ne pas avoir d'enfants !

MONSIEUR — On ne te demande pas de paraphraser Fécondité. Ta comparaison est injurieuse pour les chiens. Et puis, elle est très gentille, cette bête.

MADAME indignée — Oh !

SCENE II

Le salon de la Femme du grand Fonctionnaire. Canapés moderne style où l'on peut s'asseoir presque confortablement, une personne et demie. Le reste en harmonie. Les chaises ont d'une façon inquiétante, l'air de bêtes qui veulent vous pincer le derrière. Dans un fauteuil qui ressemble à la fois à une cathédrale et à une guillotine, la Femme du grand Fonctionnaire — Autour d'elle beaucoup de dames respectueuses dont celle de la scène première.

Un silence. On a déjà parlé du temps de l'affaire du théâtre Français, et même du conflit anglo-boer, ce qui prouve que la situation est grave. Et tout ça n'a pas rendu.

Alors à contre-cœur :

LA VISITEUSE — Et votre chien, madame, comment se fait-il que nous ne l'ayons pas encore vu ?

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE — O cet amour ! Mais il est là, à côté, il est là !

Elle ouvre la bouche pour appeler.

UNE DAME pour retarder l'inévitable martyre — Comment s'appelle-t-il.

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE — Il s'appelle Loulou dans l'intimité ; mais son vrai nom c'est Louis Blanc.

LE CHŒUR — Quel drôle de nom.

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE — Mais oui. C'est un enfant trouvé, ce chien. Nous l'avons recueilli dans la rue, et alors, comme c'était un caniche il était blanc...

Et puis, vous savez, c'est sous M. Méline, ça n'avait pas d'importance.

UNE DAME PINCÉE — Mais avec le gouvernement d'aujourd'hui... Vraiment si le ministre savait.

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE — Mais le ministre sait, je vous assure ; il a entendu appeler Louis Blanc, dans les bureaux et il a daigné sourire.

LE CHŒUR — Ah ! Le ministre a daigné...

Tout le monde sourit.

LA VISITEUSE pour dire quelque chose — Quel âge a-t-il ?

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE — Mais nous ne pouvons pas savoir puisque c'est un enfant trouvé.

Ici une histoire touchante, ça devient odieux.

UNE DAME — A-t-il perdu ses dents du fond ? S'il a perdu ses dents du fond, c'est qu'il a plus de cinq ans..

LA FEMME DU GAND FONCTIONNAIRE — Il n'a plus de dents du tout, le cher bébé ; il n'en a plus que pour le faire souffrir

LE CHŒUR — Vraiment ! Pauvre bête (A part) Et dire qu'il n'y a pas d'enfer pour les chiens, quel malheur !

LA DAME PINCÉE — Il paraît que cette race-là ce n'est pas intelligent !

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE indignée — Si l'on peut dire ! Mais il est très intelligent, il n'a pas son pareil, il ne lui manque que la parole. Du reste vous allez voir !

Le chœur reproche d'une façon muette à la Dame Pincée le supplice qu'il va subir.

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE à la cantonade — Loulou, venez, mon mimi, venez, venez dire bonjour aux madames. Vous aurez du bon susucre. menez, mener, mener, mener.

LOUIS BLANC — Ouah ! Ouah !

LE CHŒUR d'une voix — Laissez-le, ne le dérangez pas.

Mais la Femme du grand Fonctionnaire voyant que Louis Blanc ne veut pas sortir, apporte la niche dans le salon. Nouvelles objurgations.

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE — Voyons, chéri. Voyons moumou ! Oh ! Qu'il est gentil. Il ne veut pas sortir, le petit méchant ! Oh qu'il est méchant.

Puis perdant patience, elle renverse la niche et la secoue. Mais Louis Blanc, deuxième du nom est sourd à toutes les prières. On aperçoit seulement par l'ouverture de la niche la queue touffue qui s'agite avec désespoir : tel Henri IV cramponné dans un tonneau ce qui aurait fourré son panache blanc au derrière.

LE CHŒUR entraîné par la situation — Voyons Loulou ! Ici Loulou ! Bé bé bé bé. Té té té ! Etc.

Enfin :

LA FEMME DU GRAND FONCTIONNAIRE illuminée — Ah ! Je comprends, je comprends, je sais, c'est qu'il ne m'a jamais vue avec cette robe-là.

Et l'on dit qu'il n'est pas intelligent.

Ah ! Mon amour, mon amour, mon amour, l'amour des amours !

Rideau.

REVUE NOS LOISIRS DU 8 NOVEMBRE 1908

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