MOINEAUX SANS NID N° 296
CHAPITRE 296
A LA MERCI D’ UN FOU
Le docteur Mollet quitta des yeux l’éprouvette sur laquelle il se penchait et fixa, l’air contrarié. « Le Dragon » qui s’approchait de lui, en proie à une violente agitation.
Des sons inarticulés sortirent des lèvres du vieillard, tandis qu(‘il agitait ses mains vers la porte.
— Tu ne vois donc pas que tu me déranges, « Dragon » s’exclama le médecin. ? Je t’ai défendu de venir pendant mon travail !
Mais l’autre reprit sa pantomine. Il agita ses bras en imitant le vol des oiseaux et en poussant de nouveau, une série de sons rauques, puis il tira soudain le docteur Mollet par la manche de sa blouse.
Ce dernier l’examina alors plus attentivement. Soudain, il crut comprendre et s’écria :
— Tu veux me dire qu’ils cherchent à fuir ?
« Le Dragon » secoua plusieurs fois la tête affirmativement et sourit à son maître, ravi de s’être fait comprendre.
L’autre jura, rangea soigneusement son éprouvette, essuya ses mains à un torchon, puis courut à une petite table placée contre le mur, ouvrit un tiroir et en retira un revolver.
— Viens ! Dit-il au « Dragon »
Il ouvrit la porte et bondit dans l’escalier, sa main droite étreignant la crosse de l’arme, les yeux étincelants de colère.
L’infirme le suivit comme son ombre.
Un instant après, le docteur Mollet ouvrit la porte donnant sur le hall et, son arme à la main, rejoignit René et Edwige, pétrifiés d’épouvante devant la porte d’entrée.
— Ah ! Ah ! Ricana sinistrement le médecin, c’est de cette façon que vous vous disposiez à m’aider, René ?
— Mais que croyez-vous, mon cher ? S’exclama l’autre, comprenant que seul un mensonge intelligent pouvait les sortir d’une si critique situation.
— Je n’imagine rien, je constate, répliqua le fou en s’approchant du couple, toujours figé à la même place. Ainsi au lieu de m m’obéir, vous vouliez aider cette charmante personne à prendre la clé des champs ?
— Vous vous trompez complètement, docteur ! Déclara René froidement. Madame avait seulement manifesté le désir de descendre au jardin respirer un peu d’air pur et m’avait prié de l’accompagner. C’est tout !
Il avait prononcé ces paroles avec une telle spontanéité et une telle assurance que l’autre parut ébranlé. Il hésita, sourit, puis se tourna vers Edwige.
Est-ce vrai ? Questionna-t-il en attachant sur son visage encore pâle le regard pénétrant de ses prunelles claires et impressionnantes.
Edwige elle aussi, avait réussi à se dominer et lui répondit avec un calme surprenant :
— En effet, docteur. Je me suis réveillée tout à l’heure mal à l’aise et j’ai éprouvé le besoin d’aller respirer un peu d’air pur. J’ai prié Monsieur de ne pas me refuser le secours de son bras, car j’ai la tête qui tourne.
Le docteur Mollet, perplexe, regarda son domestique et s’écria furieux :
— Crétin ! Si tu recommences de pareilles sottises, tu auras affaire à moi !
« Le Dragon » baissa la tête, humilié. L’impossibilité de parler l’handicapait fortement. Il essuya cette injuste colère sans manifester son ressentiment.
Son maître lui tourna le dos, glissa son arme dans la poche de sa blouse et s’approcha de son ami en lui tapant amicalement sur l’épaule.
— Excusez-moi, mon cher René, je reconnais mes torts. Ne m’en veuillez pas, je vous en prie. J’espère que vous comprenez qu’en de telles circonstances, il est naturel que je me sois méfié.
— Certainement, docteur, et n’en parlons plus ! Répliqua l’autre en souriant. Que faisons-nous maintenant ? Comme Madame ne se sent pas bien, puis-je l’accompagner pour faire quelques pas dans le jardin ?
Le docteur Mollet hésita,, puis subitement pris d’un doute, secoua la tête négativement :
— Non, répondit-il sèchement. Je ne veux pas courir de risques. On ne sait jamais ! Tout en croyant aux explications que vous m’avez fournies, il se peut que le »Dragon » ne mente pas entièrement.
Le muet fit alors entendre des sons inarticulés, pour exprimer sa satisfaction. Son maître furieux, cria durement :
— Tais-toi ! Va dans le laboratoire et attends-moi !
Effrayé le « Dragon » s’empressa d’obéir et disparut rapidement.
René Tonnerre, indécis regarda Edwige. Il lut une telle détresse dans les yeux de la pauvre femme qu’il décida d’agir immédiatement et il devait saisir cette occasion, car « le Dragon » ne remonterait pas avant que son maître ne l’ait rejoint.
Il écarta brusquement Edwige et avant que le docteur Mollet ait eu le temps de réaliser ce qui se passait, il lui sauta dessus avec violence.
Le médecin chancela sous ce choc imprévu, tomba à la renverse et heurta si malencontreusement de la tête le carrelage qu’il s’évanouit.
René se tourna vers Edwige d’un air triomphant, mais bouleversée par ces récentes émotions, elle perdit connaissance à son tour.
Il la souffleta légèrement.
— Pour l’amour du Ciel ! S’écria-t-il, vite, remettez-vous !
La pauvre femme fit un effort inouï pour se dominer, respira profondément à plusieurs reprises puis murmura :
— Ca va mieux ... beaucoup mieux ! Partons vite !
— Il faut absolument que j’arrive à ouvrir cette porte, sinon comment sortirons-nous d’ici ? S’exclama Tonnerre.
— Ne perdons pas de temps, conseilla Edwige, filons par une fenêtre.
— Impossible, toutes celles du rez-de-chaussée sont munies de barreaux de fer !
— Alors, montons au premier et nous en redescendrons à l’aide de mes draps de lit, proposa la jeune femme.
Cette idée ne sembla pas mauvaise à René. Il saisit sa compagne par la main et ils se précipitèrent vers l’escalier.
— Vite ! Vite, dépêchons-nous avant que le « Dragon » ne revienne, ne voyant pas arriver son maître.
Ils pénétrèrent tels deux bolides dans la chambre d’Edwige. Tandis qu’elle courait ouvrir une fenêtre. René prit les couvertures, arracha les draps qu’il noua solidement l’un à l’autre, puis s’approcha d’une fenêtre et mesura du regard la distance les séparant du sol.
— Ca suffira, murmura-t-il en poussant un soupir de soulagement. Agissons sans perdre une minute, ajouta-t-il en s’adressant à Edwige.
Il se pencha sur elle et attacha autour de sa taille l’une des extrémités de cette corde improvisée et l’aida à enjamber le rebord de la fenêtre.
— Je vais vous descendre, Edwige, n’ayez pas peur, dit-il tendrement.
Elle ferma les yeux et se laissa aller. Son compagnon la maintint solidement en lâchant le drap avec des précautions infinies afin qu’Edwige ne heurtât pas le mur de la maison.
Une minute après, elle toucha la terre ferme et se hâta de dénouer les draps entourant sa taille.
René toujours penché au-dessus d’elle lui sourit et remonta vivement la corde providentielle. Il tira ensuite le lit contre la fenêtre, attacha solidement une des extrémités à l’un des barreaux de fer, et commença à descendre.
Edwige l’observa avec anxiété et impatience.
Il était beaucoup plus lourd que la jeune femme et soudain, elle entendit un craquement sinistre.
— Attention ! René, cria-t-elle, effrayée.
Le drap se déchirait. Il regarda sous lui ; il n’était qu’à deux mètres de terre, il préféra sauter.
Il se reçut sur la pointe des pieds sans se faire le moindre mal.
Il saisit aussitôt Edwige par une main et tous deux coururent vers le mur qui entourait la propriété.
De nombreux arbres l’effleuraient de leurs branches. René grimpa sur l’un d’eux et essaya d’atteindre le sommet du mur.
Il l’atteignit de sa main, mais au moment où il se préparait à enfourcher la branche voisine qui lui semblait plus solide, il entendit un rugissement derrière lui.
Il tourna vivement la tête et blêmit en apercevant Edwige solidement maintenue par « le Dragon » qui la bâillonnait pour l’empêcher de crier. Auprès d’eux, le docteur Mollet, livide, les yeux étincelants de haine, braquait sur lui le canon de son revolver.
— Ainsi tu as cherché à me rouler, canaille ! Rugit-il fou de rage. Descends immédiatement si tu ne veux pas que je t’abatte comme un chien que tu es !
Terrorisé par cette menace, René Tonnerre fut contraint de s’exécuter. Dès qu’il fut sur le sol, le docteur Mollet bondit sur lui et l’assomma de la crosse de son revolver.
L’infortuné glissa à terre sans un cri, privé de connaissance.
Edwige essaya vainement de se débattre pour se dégager de l’étreinte « du Dragon ».
— Emmène-là au sous-sol ! Ordonna son maître.
Le muet emmena la malheureuse femme qui hurlait, tandis que le médecin fixait René, étendu inerte sur le gazon du jardin.
— Canaille ! S’exclama-t-il haineusement. Tu regretteras bientôt et très amèrement de m’avoir trahi !
Il le saisit par un bras et le traîna, non sans peine vers la villa puis l’abandonna devant le perron, s’empressant de descendre au sous-sol
Pour rejoindre son domestique qui avait fait asseoir Edwige sur une chaise à laquelle il l’avait attachée à l’aide d’une courroie.
— Remonte vite ! Ordonna le médecin et reviens avec cet imbécile !
Le domestique obéit.
Le docteur Mollet alors se plaça devant Edwige et l’examina longuement en souriant de satisfaction.
La pauvre femme tremblait, essayant vainement de se défaire de ses liens. Elle ne réussissait qu’à se blesser au contact rude du cuir qui meurtrissait sa peau.
— Ah ! Ah ! Ricana sinistrement le redoutable médecin. Tu croyais petite sotte, te débarrasser de moi ? Désormais, tu seras à mon entière et complète disposition !
Il se pencha davantage sur elle et caressa doucement sa joue, tout en la fixant de ses yeux clairs et cruels.
Edwige hurla de toutes ses forces, mais il l’interrompit en plaquant sa main sur sa bouche et en éclatant d’un rire affreux.
— Inutile de crier comme ça, ma petite Edwige, lui dit-il en hochant la tête, car personne ne peut t’entendre ni te secourir. Je t’avertis que j’ai une sainte horreur du bruit et si tu recommences, je saurai trouver le moyen de t’imposer le silence !
Cette menace atterra l’infortunée. Elle se raidit sur son siège. Elle comprit qu’elle devait éviter de contrarier cet odieux individu et se tut.
Le médecin sourit et retira sa main.
— Je vais donner un coup de main au « Dragon », dit-il mais je ne tarderai pas à revenir.
Il quitta la pièce, monta l’escalier et arriva dans le hall juste au moment où son domestique courbé sous le poids de sa charge le traversait péniblement.
Son maître s’empressa de l’aider. Ensemble, ils descendirent le malheureux dans le laboratoire et le déposèrent à terre, tout près d’Edwige qui le fixa avec épouvante, convaincue qu’il était mort.
— Vous l’avez tué ! Vous êtes un assassin ! Bredouilla-t-elle d’une voix étranglée, en adressant un regard plein de haine et de mépris au médecin.
Ce dernier ricana, se pencha sur son ami, l’examina avec beaucoup d’attention, puis se redressa en disant :
— Il n’est pas mort ... pas encore tout au moins ... Je crois que je vais pratiquer sur lui les expériences déjà commencées sur « le Boiteux ». Ainsi j’aurai la confirmation absolue du succès de mes recherches.
Edwige poussa un cri terrible en entendant ces paroles.
— Tais-toi ! Dit durement le diabolique médecin en s’avançant vers elle. Je t’ai déjà dit que j’ai horreur des cris !
Il s’approcha tout près de la pauvre femme à demi morte de peur et caressa délicatement sa magnifique chevelure sombre et soyeuse sans qu’elle pût s’y opposer, malgré la répugnance que provoquait en elle le contact de cet être odieux.
— Allons ! Allons, calmez-vous, chère amie, reprit-il avec une grande courtoisie. Sachez que vous ne courez aucun danger sous mon toit, je vous le jure. Vous n’êtes d’ailleurs, bien trop précieuse ! Je ne désire pas vous perdre, tout au contraire, je tiens à votre vie et à votre santé !
L’infortunée Edwige frissonna et ne put retenir ses larmes qui semblèrent toucher vivement le misérable car il sortit un mouchoir de sa poche et essuya avec infiniment de délicatesse les joues ruisselantes en murmurant :
— Voyons ! Ne pleurez pas comme ça ! Je vous affirme que je ne vous ferai aucun mal. Je vous répète, chère Edwige, que je tiens beaucoup à vous pour continuer mes expériences et que je continuerai à prendre le plus grand soin de votre charmante personne !
— Je pense que vous n’avez pas oublié que grâce à votre intervention, j’ai sauvé « le Boiteux » d’une mort certaine. Il va beaucoup mieux à présent et repose tranquillement dans la pièce à côté. Aimeriez-vous le voir ?
Edwige secoua négativement la tête avec horreur.
Le docteur Mollet lui donna une petite tape amicale sur l’épaule puis sortit de la pièce et revint quelques minutes après, portant sur un plateau une bouteille de cognac et un verre.
Il posa le tout sur une table, remplit le verre d’alcool et s’approcha des lèvres d’Edwige.
— Buvez-en une gorgée, ça vous fera beaucoup de bien ! Murmura-t-il d’une voix étrangement gentille et presque affectueuse. Vos nerfs ont subi un choc violent ... uniquement par votre faute, car je vous répète que vous ne courez aucun danger dans cette maison.
Il insista jusqu’à ce qu’elle eût avalé deux gorgées d’alcool puis il éloigna le verre en déclarant satisfait :
— Là ! C’est très bien ! Soyez obéissante avec moi et je vous jure que vous n’aurez pas à le regretter.
Il alla poser le verre et la bouteille de cognac sur le plateau et se tourna ensuite vers la pauvre femme qui ne le quittait pas de ses yeux toujours empreints de terreur.
— si vous acceptez de m’aider, Edwige, poursuivit-il très aimablement tout se passera bien et vite ! Même votre séjour chez moi en sera écourté. Mais si vous persistez à me résister, vous perdrez inutilement votre temps. Me comprenez-vous ?
— Si au contraire, vous êtes raisonnable, je vous récompenserai généreusement de votre ... collaboration ... (Il s’interrompit, puis reprit avec chaleur) : Je suis riche, très riche Edwige. Je pourrai par la suite vous remettre une jolie somme. Qu’en dites-vous ? Acceptez-vous mon offre ou préférez-vous que je fasse appel à mes poings ? Acheva-t-il en lui désignant René Tonnerre, toujours évanoui sur le sol. (Puis il ricana) : Ne l’imitez surtout pas ! Il a été tellement stupide ! Il n’a pas su discerner où était son intérêt, car s’il avait continué à m’aider, je l’aurais récompensé lui aussi !
— Je n’arrive vraiment pas à comprendre ce qui lui est arrivé !
Une idée subite lui traversa l’esprit. Il éclata d’un rire ironique et murmura :
— Je crois avoir deviné la raison pour laquelle il s’est révolté de la sorte ... Je parie qu’il s’est épris de vous !
Edwige ferma les yeux, adressant une muette et fervente prière au Ciel, tandis que de grosses larmes recommençaient à inonder son visage.
Cette fois le docteur Mollet ne les remarqua pas, car il continua à parler avec agitation.
— Je vous ai déjà indiqué quel était votre intérêt, ma chère. Je vais vous détacher. Inutile de vous recommander de ne plus vous rebeller car vous avez pu constater ce qui est arrivé à ce traître !
En finissant de prononcer ces paroles, il éclat d’un rire bruyant et sinistre.
— Puis-je compter sur votre aide, ma petite Edwige ? Reprit-il après un imperceptible silence. Me promettez-vous à présent de m’obéir sagement ?
Elle ouvrit ses yeux brillants de larmes et murmura d’une voix tremblante :
— Docteur, je vous supplie de me laisser partir. De me reconduire à Paris !
— Je vous y accompagnerai moi-même, je vous en fais la promesse. Il ne s’agit que de patienter encore quelques jours !
— Non ! Non ! Je veux rentrer tout de suite chez moi ! Hurla-t-elle en sanglotant. Je n’en peux plus. Je ne veux plus me soumettre à vos expériences et vous défends désormais de me toucher !
Le docteur Mollet la fixa cette fois avec un sourire cruel sur ses lèvres minces, tandis que ses yeux s’assombrissaient.
Il écarta les bras et adressa un signe au « Dragon ».
Le muet s’approcha de la malheureuse et commença à délier la courroie de cuir qui la retenait à la chaise.
Durant quelques secondes, la pauvre femme crut que le diabolique médecin avait décidé de lui rendre l’entière liberté de ses mouvements et respira plusieurs fois profondément.
Mais le docteur Mollet et son domestique la saisirent brutalement l’entraînèrent dans la chambre voisine et l’approchèrent de la table de consultation sur laquelle ils l’étendirent bien qu’elle se débattit comme une forcenée en poussant des hurlements ... sans aucun résultat vu que le docteur Mollet l’immobilisait de ses mains, tandis que « le Dragon » rapidement et avec une grande dextérité l’attachait de nouveau très solidement.
Maintenant l’infortunée ne pouvait bouger que la tête.
Le médecin le fixa et éclata d’un rire ironique et méchant. Puis il murmura d’une voix glaciale :
— Vous l’avez voulu, ma belle ! Tant pis pour vous ! Assez de temps perdu comme ça ! Au travail !
Lui tournant le dos, il alla à une armoire peinte en blanc, l’ouvrit en retira une seringue, ainsi que d’autres instruments chirurgicaux. Puis il porta le tout sur la table tout proche, tandis qu’Edwige épouvantée, ne perdait pas du regard son moindre geste.
De l’autre côté du lit « le Dragon » surveillait la malheureuse prêt à intervenir au moindre signe de son maître.
Le redoutable médecin revint lentement vers sa patiente, tenant la seringue dans une main, un coton imbibé d’alcool dans l’autre main.
L’amie de Marius poussa un cri et s’évanouit.
{ A SUIVRE LE 31 AOUT }