MOINEAUX SANS NID N° 295
CHAPITRE 295
L’ ESPION DU DOCTEUR MOLLET
— Comment va notre charmante invitée ? S’écria le médecin en voyant entrer René Tonnerre dans la pièce du sous-sol qui lui servait de laboratoire.
Avant de lui répondre, René le dévisagea et remarqua, avec soulagement qu’il était d’excellente humeur.
— Madame Ramier vient de se réveiller il y a quelques minutes, précisa-t-il et elle ne paraît nullement inquiète. Elle m’a demandé de la laisser seule quelques instants pour lui permettre de voir clair et de se ressaisir.
— Je comprends ! Admit le docteur Mollet en riant, car se trouver brusquement transportée dans un décor inconnu doit certainement l’avoir bouleversée. Bon ! Cessons de parler d’elle, car nous avons autre chose à faire !
— Vous avez besoin de moi ? Demanda l’autre avec beaucoup d’empressement, espérant ainsi ne pas éveiller ses soupçons.
— Pas pour le moment, dit le médecin, cependant j’ai quelque chose à vous montrer. Je crois cette fois, toucher au but et recueillir le succès de mes longues années de recherches.
La lueur d’un orgueil incommensurable brilla dans ses yeux tandis qu’il prononçait ces paroles. Mais elles produisent l’effet le plus désastreux sur René tonnerre qui savait maintenant à quoi s’en tenir quant aux sinistres expériences de cet homme diaboliques.
— Et ... et en quoi consiste de ... cette victoire, docteur ? Demanda-t-il hésitant, s’efforçant de manifester un vif intérêt.
— Venez vite, mon ami, répliqua l’autre. A propos, je tiens à vous rassurer entièrement sur les traces que nous avions laissées sur la route en venant à la ville. Mon brave « Dragon » les a soigneusement effacées.
— Parfait ! S’écria René qui au fond se moquait complètement de ce détail.
— Venez par ici ! Dit le médecin en se dirigeant vers une petite porte située à l’extrémité du couloir.
L’autre le suivit silencieusement, mais très intrigué.
Les deux hommes pénétrèrent dans une pièce situ moins grande que la première dont les murs lisses et blancs reflétaient l’éclairage d’une forte ampoule qui répandait une lumière aveuglante.
Sur un étroit lit de fer peint en blanc, pareil à ceux employés dans les hôpitaux, était étendu « le Boiteux » qui paraissait dormir d’un sommeil paisible et profond.
Son visage bien que pâle n’avait plus cette teinte jaunâtre de la veille, maintenant il donnait l’impression d’être en vie.
René fronça les sourcils et fixa son ami.
Ce dernier sourit et se frotta les mains de satisfaction, ravi de l’étonnement de son ami.
— Eh bien ! Mon cher, qu’en dites-vous ? S’exclama-t-il en s’adressant à celui qu’il considérait comme son assistant. Ne trouvez-vous pas mon patient en meilleure condition ?
L’autre au lieu de lui répondre, examina le visage émacié et rigide « du Boiteux » puis se tourna vers le médecin. Il bredouilla hésitant :
— Vous ... vous êtes sûr qu’il vit toujours ?
Un éclat de rire résonna dans la pièce. Les yeux du docteur Mollet étincelèrent tandis qu’il déclara avec orgueil :
— Il est bien vivant, mon cher !
Tout en prononçant ces mots, il promena son index sur le front « du Boiteux ».
— Tenez ! Il transpire ! Est-ce qu’un homme mort peut transpirer ?
Il éclata de nouveau de rire ce qui bouleversa René. Il se souvint des récents propos de la malheureuse Edwige. Elle avait raison et cet homme en blouse blanche qui s’exaltait en parlant de son infortuné patient, ce médecin aux prunelles si étrangement claires et phosphorescentes était certainement fou et dangereux !
— Vous comprenez, reprit –il en se penchant à son tour sur « le Boiteux », j’ai pleinement réussi mon expérience. C’est un succès, un triomphe sans précédent dans le monde de la science !
— Tous mes compliments, docteur, s’écria René. Désormais vous n’aurez plus besoin de moi !
Le docteur Mollet le fixa, soudain méfiant puis expliqua :
— Vous vous trompez. J’ai encore plus besoin de vous qu’auparavant.
— Pourquoi ? Puisque votre expérience est terminée ! Protesta l’autre avec inquiétude.
— En effet, mon ami, mon expérience est achevée, admit le médecin, cependant il me reste encore des expériences à faire, car je ne suis pas sûr que mon patient puisse vivre longtemps. Il me faut pour l’empêcher de mourir, lui injecter de nouvelles quantités de sérum fraîchement préparé.
Son interlocuteur sursauta et une violente terreur se lut dans ses yeux. Fort heureusement le docteur Mollet se penchant sur « le Boiteux » et ne le remarqua.
René Tonnerre comprit qu’il devait agir sans tarder et s’enfuir avec Edwige de cette maison maudite.
Tout d’abord, il faillit se jeter sur le diabolique médecin et le terrasser, pensant que le moment était des plus favorables et qu’il aurait rapidement le dessus. Mais se souvenant brusquement que le »Dragon » pouvait surgir inopinément, il s’abstint de tout acte violent.
Il ne pouvait courir un tel risque et compromettre leur chance de salut pour lui et l’infortunée jeune femme à laquelle il avait promis aide et protection.
Il se domina et attendit.
— Vous comprenez, René, reprit le médecin en se tournant vers lui, je suis forcé de préparer tout de suite une dose de sérum et il m’est venu une idée de génie afin de ne pas me séparer de cette femme et avoir la possibilité de continuer mon travail !
Le cœur de René battit à grands coups. Il serra les poings et eut beaucoup de peine à se dominer, car il avait une envie folle d’étrangler ce misérable qui avec indifférence parlait de continuer ses expériences en se servant d’Edwige.
— A propos, reprit l’odieux médecin, vous m’avez bien dit, n’est-ce pas que ma gracieuse invitée venait de se réveiller ?
— Oui, bredouilla René Tonnerre.
— Alors, mon cher, je vous demande d’aller la rejoindre et de lui dire de venir me retrouver ici. Naturellement pas un mot sur mes intentions afin de ne pas l’effrayer.
— Bien ! Dit l’autre, continuant à jouer la comédie.
Mais il se disait :
« Il faut absolument qu’Edwige et moi, nous nous sauvions d’ici le plus rapidement possible ! »
— Alors, mon cher, s’exclama le docteur Mollet, qu’attendez-vous pour aller la chercher ?
Ils sortirent ensemble de la pièce et entrèrent dans le laboratoire Le médecin se dirigea vers une table longue et étroite complètement recouverte de flacons, d’éprouvettes et d’instruments scientifiques et se mit aussitôt au travail. Levant la tête et apercevant son ami, immobile devant la porte, il lui cria avec colère :
— Est-ce que vous n’avez pas compris ce que je viens de vous dire ? Allez dire à cette femme de venir. Dès qu’elle sera là, vous m’aiderez à l’immobiliser pour que je procède à une intervention.
L’autre sentit une sueur glacée lui couler dans le dos, mais il sortit de la pièce et referma la porte derrière lui.
Il s’arrêta au pied de l’escalier, afin de se dominer et monta lentement les marches tout en réfléchissant intensément.
Il n’y avait pas une minute à perdre. Il fallait fuir ! Il allait prévenir Edwige qui serait ravie de cette décision, mais il devait auparavant s’assurer que « le Dragon » ne rôdait pas dans la maison.
Il explora rapidement toutes les pièces du rez-de-chaussée et soupira de soulagement en ne découvrant personne.
Il grimpa l’escalier quatre à quatre atteignit la premier étage et courut frapper les trois coups convenus à la porte de la chambre de la jeune femme.
Elle lui ouvrit aussitôt et s’écria, inquiète :
— Mon Dieu ! Qu’avez-vous ? Vous avez une de ces têtes !
— Il faut partir immédiatement, Edwige, répondit-il en pénétrant vivement dans la chambre et en refermant doucement le battant. Vous avez raison, le docteur Mollet est un fou dangereux.
La malheureuse pâlit et se mordit les lèvres, tandis qu’une véritable panique se lisait dans ses prunelles sombres.
— Que s’est-il passé pour que vous me parliez de la sorte, René ? Murmura-t-elle d’une voix tremblante.
— Rien ! Rien ! Répondit-il, n’osant lui confier la vérité, afin de ne pas l’épouvanter davantage. Mais il a tenu à me montrer l’infortuné « Boiteux ». Ce dernier vit et semble en meilleur état. Le docteur Mollet s’est lancé dans des dissertations scientifiques très compliquées qui ... que ... bref ! Il vaut mieux que nous quittions cette maison sans tarder !
— Je suis prête ! Murmura Edwige, vous connaissez déjà mes intentions !
René Tonnerre alla vers la fenêtre et regarda dans le jardin, essayant de voir si le « Dragon » s’y trouvait. Il ne vit personne mais s’aperçut d’une chose qui le contraria vivement.
— Quelle guigne ! S’exclama René Tonnerre, furieux. « Le Dragon » vient de fermer la grille !
— Ne pourriez-vous vous procurer la clé ? Demanda Edwige.
— Non ! Car cette démarche nous ferait perdre un temps précieux. En ce moment le docteur Mollet est dans son laboratoire. Il nous faut en profiter pour filer.
— Comment ferons-nous si la grille est fermée ? Insista la jeune femme.
— Nous essayerons de passer par-dessus le mur, répondit-il. Je vous aiderai ne vous tourmentez pas.
Elle affirma :
— Vous avez mille fois raison ! Tout est préférable à cette prison. Partons vite, René !
Ils quittèrent la chambre, parcoururent sans bruit le couloir et s’engagèrent dans l’escalier qu’ils descendirent en retenant leur souffle puis ils atteignirent finalement le hall d’entrée.
L’ami du docteur Mollet sourit triomphant :
— Vite ! Souffla-t-il à Edwige.
— Vous n’avez pas entendu ? Questionna-t-elle en le dévisageant blanche de frayeur.
— Non ! Quoi ?
— Il m’a semblé que quelqu’un marchait !
René prêta l’oreille, puis haussa les épaules.
— Non ! Il n’y à personne ! Vite, sortons d’ici !
Mais Edwige lui saisit le bras et il vit que ses yeux sombres exprimaient une terreur folle.
— Ecoutez ! Bredouille-t-elle d’une voix basse.
— Vous vous trompez, dit-il en souriant pour la rassurer. Vous êtes victime de votre imagination. Venez vite, Edwige. Dans quelques instants, nous serons libres !
Il se tut brusquement et tressailli. Il fixa attentivement la porte qui conduisait à l’escalier du sous-sol.
— Vous avez raison, reprit-il, il y a sûrement quelqu’un derrière cette porte.
— Qu’allez-vous faire ? Murmura-t-elle épouvantée.
— Attendez-moi décida-t-il. Il s’agit certainement du « Dragon ». Il essaye de nous espionner. Voilà l’occasion de l’empêcher de parler !
— Non ! Attendez ! Supplia-t-elle en lui saisissant le bras. Il pourrait vous faire du mal !
Un léger sourire éclaira le visage crispé de René et il agita ses deux poings sous les yeux d’Edwige.
— Ne craignez rien, murmura-t-il tendrement, avec ceci « le Dragon » ne pèsera pas bien lourd !
Edwige le vit avancer, livide de peur.
L’homme s’approcha à pas de loup de la porte, y colla une oreille, attendit quelques secondes, retenant sa respiration, puis parut rassuré.
— Il n’y a plus personne, dit-il en la rejoignant d’un bond. Vite filons ! Il a dû rejoindre le docteur Mollet, profitons de ces précieuses secondes pour disparaître.
Ensemble, ils se précipitèrent vers la sortie, René tourna la poignée de la porte, mais il eut beau l’agiter, il ne put l’ouvrir.
— Maudite canaille ! S’exclama-t-il. Il l’a fermée à clé !
La malheureuse Edwige fit un effort désespéré pour ne pas s’évanouir.
{ A SUIVRE LE 28 AOUT }