LA GIBECIERE
LA GIBECIERE
Sur la route, la route blanche dont la pluie venait d'abattre la poussière et de reverdir les bernes, la belle route percheronne bordée d'herbages où les grands bœufs nonchalants vous regardent passer avec des meuglements doux, le mufle appuyé sur les « limandes »le maître Rotrou se hâte vers le bourg voisin, sorti à pointe d'aube, laissant aux soins du frère Louis sa petite ferme, déjà éveillée au travail. La mine guillerette et le pas régulier, le dos rond sous la blouse des dimanches que gonfle la brise matinale, le paysan se dépêche pour arriver de bonne heure à l'étude de Maître Robbe, le notaire de Mauves. La vieille gibecière en cuir lassé par des ans et des ans de bons services, la vieille gibecière qui lui pèse à l'épaule recèle de son gousset, mal clos par un fermoir paresseux, les dix mille francs qu'il porte au notaire et qui veut rendre, enfin ! Les frères Rotrou propriétaire de l'herbage de la Saulaie, convoité depuis plus de dix ans.
Voilà deux heures qu'il marche, la route est longue ; enfin il voit à un coude subit du chemin dans une coulée des Buttes-Saint-Georges, luisant sous le soleil dans la verdure les premiers toits de Mauves. La maison du notaire à l'entrée du village, il l'aperçoit déjà ; les panonceaux flamboient sous le soleil. Dans la rue calme qui monte, large et poudreuse, personne. Les femmes à leur cuisine, les hommes aux champs. Le tombereau du boueux qui met un peu de vie dans le village assoupi, descend la route, cahotant sur ses essieux, au pas nonchalant du vieux cheval qui dort presque entre les brancards. Au bas de la côté, il se croise avec le maître Rotrou.
Un peu las, le fermier gravit à pas ralentis la pente raide qui monte au petit bourg, le regard distrait par le miroitement de la rivière qui se tortille entre les saules du val au pied d'un éboulement.
Pas de bruit. L'air est si pur qu'on distingue jusqu'au moindre détail et qu'on entend, sans en perdre une note, la chanson traînarde d'un valet de charrue qui laboure au flanc du coteau là-bas de l'autre côté de la vallée. Des fermes s'entrevoient, ça et là grises dans le vert des arbres, avec des poules « accouflées » sur le bas de porte des écuries. Des coqs chantent, des abois de chiens se répondent dans les lointains. Le cahotement continu de la voiture du boueux tic-tac que toujours distinct et clair, malgré l'éloignement assourdi seulement lorsque des hérissements de frondaisons s'interposent.
Lentement le maître Rotrou reprit sa marche mais, comme il allait sonner à la porte du notaire, il blêmit soudain. A demi suffoqué d'angoisse, il dut s'accoter au, mur. Il n'avait plus sa gibecière. Il fallait bien se rendre à l'évidence. Le maître Rotrou avait perdu sa gibecière.
C'était un homme pratique, il réfléchit ; il n'avait rencontrer personne sur sa route ; il ne devait raconter sa mésaventure à personne, pour conserver quelque chance de rentrer dans son bien. Il revint donc sur ses pas et lentement, minutieusement brin d'herbe à brin d'herbe, pierre à pierre, il scruta la route, de ses regards fouilleurs.
Tout en cherchant il songeait ; la gibecière était soutenue à son flanc par une lanière en cuir, bien vieille qu'il avait dû le matin consolider avec des ficelles. Le cuir avait cédé, c'était certain et entraînée par son poids, quatre mille francs en or, la sacoche était tombée. Pourtant la chute aurait dû faire du bruit. Comment le tintement des louis ne l'avait-il pas averti ? Elle avait dû tomber dans l'herbe des bords de la route. Il était donc à moitié endormi ou quasiment fou, quand le malheur était arrivé ? — Bon sang de bonsoir !
Un détail lui revint. Il s'était assis un moment sur une « levée » pour se reposer. L'herbe épaisse du tertre avait tenté sa fatigue. C'était là, parbleu que sa lanière brisée, la sacoche avait glissé au revers, mais doucement, jusque dans le fossé gazonné. Il la trouverait là.
Elle n'y était pas. Elle n'y était plus. Sa trace se devinait encore dans le froissement du gazon. Quelqu'un était venu, l'avait prise, quéqu'brigand dont il releva la piste fraîche parmi l'herbe écrasée.
Sans passer par l'étude, le maître Rotrou s'en fut quérir le tambour de ville pour lui faire « battre » la précieuse gibecière promettant à qui la rapporterai une énorme récompense « deux mille francs peut-être plus » propos alléchant que le tambour reçut l'ordre de répéter — non pas comme une annonce officielle — mais en causant avec l'un et l'autre, vous savez ben comme ça.
Sa mésaventure défrayait les conversations du petit bourg. C'était jour de marché et colportés de bouche en bouche, dès le soir elle avait fait le tour du pays.
Affolé il rentra chez lui, conter l'histoire ressassant les détails, cent fois, à son frère épouvanté qui ne risqua cependant aucun reproche. Seulement après le repas du soir, tandis que le maître Rotrou qui n'avait rien pu avaler, dormait un sommeil coupé de cauchemar, le gars Louis partait pour Mauves, à grandes enjambées.
— Comben que j'y baillerons, à c'ti-là qui nous la ferait r'trouver ?
— La gibecière ! Tu sais ou qu'elle est ?
— Là, là, tout bêtement, j'demande seulement comben qu'y faudra donner ?
— Cent pistoles, oui cent pistoles, je le dis ben !
— Cent pistoles c'est beaucoup ? Enfin tu sais ben c'qui faut, tai... Écoute.
Et le gars Louis raconta que la veille au café, il s'était laissé dire que le boiteux de mauves avait ramassé sur la route une vieille gibecière en cuir qu'il avait jetée dans son tombereau sans même regarder ce que c'était. Ça pourrait ben être notre affaire.
— Où qu'il demeure ?
— Là-bas dans la vallée, à deux bornes portée de fusil d'ici.
— Allons-y Louis. Ah ! Nom de d'là si c'est notre gibecière, ben sûr que j'y donnerai une pièce de huit cent francs pour sa peine au gars boueux ! Ah ! Nom de d'là.
Sur la route pourtant, silencieux le maître Rotrou réfléchissait allongeant le pas talonné par l'espoir.
— Sais-tu ben, fit tout à coup son compagnon que le boueux est core hen honnête, car enfin notre argent, il est en billet et en louis d'or... si ce gars n'avait ren dit qui qu'c'est qu'aurait pu prouver que c'était à nous.
— Ben sûr que ça vaut une récompense, répondit-il avec un soupir. Ben sûr que faut y donner quelque chose pour la peine, mon Louis.
— Ça vaut toujours ben... une pièce de deux ou trois cent francs.
— Ben sûr ! J'peux pas aller à l'encontre.
— Tiens ! V'là la chaumine, là-bas au pied du bois. I'n's'attend pas à notre visite.
— Ah ! Ça va être une bonne affaire pour lui, mais c'qu'est dit est dit, je ne m'en dédis pas pour une pièce ed'cent francs, j'en verrai la farcequoi ! Ah ! Il le mérite ben. ÇA vaut bien ça.
— Ben sûr, répond l'autre.
Assis sur un banc en bois, le dos au soleil le bonhomme les regarder venir. Le maître Rotrou l'interrogea, fiévreux.
— Une vieille gibecirère, répondit-il tout de suite. Tenez, la v'là !
Il ne l'avait pas ouverte, il ne savait pas ce qu'elle contenait ; telle qu'il l'aait ramassée sur la route en rentrant, sans plus s'inquiéter de sa trouvaille. Il l'avait jetée sur son tombereau.
La gibecière du rese portait les traces de ce dédain. Elle gisait, lamentable toute maculée de boue.
Fiévreusement, le maître Rotrou l'ouvrit, feuilleta la liasse de billets, compta les pièces d'or pas un louis ne manquait à l'appel.
Alors il éclata :
— En v'la un sans-soin ! C'est-y torché ! C'est-y propre ! R'garde-moi ça, gars Louis ! On ne sait tant s'ment pas par quel bout la prendre.
Le vieux, timidement, essaya de s'excuser. Il ne savaitg pas, il la croyait vide, sans importance, de rebut.
Mais plus le bonhomme s'humiliait plus montait la colère du paysan.
— En v'là-t'y un sagouin !
— Ben sûr ! Dit le frère.
— Quiens ! Allons-nous-en, gars Louis. La colère me prend, j'y dirais des sottises, à ce vieux saligaud-là !...
Et ils partirent.
REVUE NOS LOISIRS DU 1er NOVEMBRE 1908
