DANS LES BAS-FONDS DE NAPLES
DANS LES BAS-FONDS DE NAPLES
Les secrets de la « Camorra » et de la « Mafia »
Le Sud de l'Italie est littéralement sous la coupe de deux associations de malfaiteurs aussi puissantes que mystérieuses. Ce sont : en Sicile a fameuse « Mafia » et à Naples le nom moins célèbre « Camorra » Les crimes qu'elles commettent sont journaliers et de toute sorte — depuis l'enlèvement et la séquestration de riches personnages, jusqu’à la simple attaque nocturne , en passant par toutes les gammes de la « traite des blanche » Mais ces crimes sont à peu près tout ce que l'on en connaît ; les affiliés sont toujours jalousement gardés leurs secrets, et les autorités italiennes, comme le public mondial, sont encore à se demander de quelle façon opèrent ce fonctionnement, en plein du XXe siècle, de telles sociétés de brigands. Voici cependant qu'un de nos rédacteurs, grâce à son habilité et à son sang froid, à pu pénétrer jusqu'au cœur de ces redoutables groupements. Il raconte aujourd’hui sa visite aux chefs de la « Camorra » de Naples.
Je viens d'aller me retremper, pendant une quinzaine, sous les chauds effluves du soleil de Naples. C'est une ville que j'affectionne particulièrement et où je me sens en quelque sorte chez moi grâce à ma grande familiarité avec les coutumes et la langue italienne, ce qui me donne l'immense privilège sur la plupart des étrangers, de ne pas être harcelé par les innombrables « officieux » qui offrent des services de toute sorte.
Or, un matin me promenant sur les quais du Basso-Porto, je remarquai un facchino assez beau gars, souriant et leste, qui tout en faisant mine de-ci de-là, de pincer la taille aux marchandes de poissons, paraissait recueillir une manière d'aumône dans une besace. Je remarquai aussi que les marchandes de poisson — peu farouche de leur nature — se gendarmaient généralement quand il s'approchait d'elles, et il me parut, qu'en fin de compte, la facchino ne faisait mine de leur courtiser que pour avoir leur aumône. Cette conduite l’intriguai. Je m'approchai d'une marchande qui venait d'être ainsi « tapée » et après avoir loué la fraîcheur de son poisson, et l'éclat de ses yeux (Il ne faut pas oublier que Naples est essentiellement le pays de la galanterie) je lui demandai, à brûle-pourpoint dans le plus dialecte napolitain.
— Qu'est-ce qu'il vous veut, ce lazaronne qui demande l'aumône ?
La marchande haussa les épaules avec colère.
— Le diable emporte la Camorra ! Fit-elle entre ses dents.
Je souris par contenance et je m'éloignai. Je n'ignorais pas que la puissance association de Camorra, connu de nom par tout le monde mais insaisissable et mystérieuse dans son organisation, opérait parfois certains perceptions sous forme d'aumône sur les ventes des marchés lorsque la caisse sociale sans doute manquait de fonds. Je savais aussi que les jours où opère le « percepteur » (ce n'est pas cet euphémisme qu'on désigne le facchino chargé de la collecte) la police — comme par miracle — se trouve occupée ailleurs. Et de ce fait ce matin-là nul agent de ville, nul gendarme ne déambulait sur le quai de Basso-Porto ; on aurai juré qu'on les avait prévenu.
Connaître un véritable comarriste est une rareté pour quelqu'un — Italien ou étranger — qui n'est pas de l’association. Surprendre même un camarriste dans l'exercice de ses fonctions quand on n'est ni affilié, ni manutengolo (ami des affiliés dont la discrétion est à toute épreuve) c'est une fois qui n'arrive jamais deux fois, car la mort survient généralement avant la seconde. Je n'hésitai pas cependant ; bien que je fusse sans autres armes que ma canne légère ; je résolus de lier connaissance avec le « percepteur »
Tout en ayant l'air de continuer ma promenade je manœuvrai de façon à me trouver sur le passage du facchino. Il ne m'avait point remarqué et m'aperçut de ma présence à deux pas seulement de moi. Nos regards se croisèrent. Je le vis hésiter, prêt à fuir. Je l'interpellai aussitôt en mettant la main au gousset :
— Par ici, voyons l'ami, il y a à glaner.
Et je montrai une pièce blanche.
Il me regarda un peu étonné, méfiant puis fit un pas vers moi et me tendit son béret retourné, du plus loin qu'il put. Certes, si j’avais fait le moindre mouvement pour l'appréhender, il aurait lâché sa coiffure et aurait eu assez d'avance sur moi pour s'échapper ; son mouvement était justement calculé. Mais je ne bougeai pas. Je déposa mon obole et lui dis en souriant :
— Le capo carosiello est donc en banqueroute ?
C'est à peu près tout ce que je savais de l'association ; que l'argent chargé de la garde des fonds se nomme capo carosiello.
L'expression parut l'amadouer. Il s'approcha en souriant.
— Vous êtes un ami, dit-il, excusez ; j'ai cru que vous étiez de la police.
— et quand même, repris-je, plaidant le faux pour savoir la vérité, est-ce que la police n'en est pas ? Les gendarmes et les agents le prouvent par leur absence.
Il parut à ces mots avoir plus de confiance encore.
— Oh ! Fit-il, si toute la police était à nous, on pourrait travailler utilement ; mais nous y avons encore beaucoup trop d'ennemis. Qu'est-ce que vous faites ? Ajouta-t-il ?
— Je suis médecin, répondis-je avec intention car ma qualité de journaliste, c'est-à-dire d'indiscret et surtout du journaliste étranger, eut immédiatement mis en garde mon homme, tandis que celle du médecin qui implique un strict secret professionnel parut une garantie, en l'espèce, ce fut un personnage providentiel, si j'ose dire.
— Vous êtes docteur ! S'écria-t-il. Ah c'est la madone qui vous envoie. Voulez-vous m'attendre ici sur le marché ; je vais finir ma perception et je viendrai vous prendre pour vous emmener, si vous le voulez bien, soigner un homme malade.
— Quel est cet homme malade ?
Mon frère. Il a reçu un coup de couteau cette nuit.
— Comment se fait-il que vous ne l'ayez pas conduit à l'hôpital ?
— Les hôpitaux sont trop près de la « maison ».
je n'insistai pas. Quelle était cette maison à laquelle il faisait allusion. Je n'osai le demander de peur de me compromettre.
Il me quitta et je le vis poursuivre sa collecte un instant interrompue.
Je continuai de mon côté à flâner en l'attendant. J'étais intérieurement ravi de mon aubaine. J'avoue que je ne pensais pas un seul instant que le facchino pouvait, sous prétexte de me conduire auprès de son frère, m'attirer dans un guet-apens.
Environ vingt minutes après qu'il n'eut laissé seul, le facchino revint.
— Je n'ai pas été trop long, scio dottor ? Dit-il. Allons, venez.
D'un pas rapide, il prit une des rues étroites qui débouchent sur le quai. Je l'accompagnai résolument ; cependant je dois confesser que j'eus une certaine appréhension en pénétrant dans ces petites ruelles grouillantes d'une population de matelots bronzés pieds et jambes nus, aux faces terribles, de femmes belles plus que jolies sous le fazzoletto jeté négligemment sur leurs cheveux d'ébène et d'enfants presque nus et barbouillés. Dieu sait comme. Tout le monde me jetait des regards anxieux. Quelle aventure courait ce monsieur en pareille compagnie ?
Je m'étais au demeurant pas très rassuré. Je sentais que sur un simple signale donné par mon guide j'aurai certainement disparu dans cette mer de lazaroni,englouti pour toujours aussi bien qu'en plein océan. Et qui eût pu jamais rechercher mon cadavre dans ces bas-fonds de Naples où le soleil lui-même ne pénétré pas, tant que les rues sont étroites et tortueuses. J'étais à n'en pas douter — je le sentais à mille détails impossible à décrire — dans le véritable repaire des camorristes Mon guide traversait hardiment la foule ; il pinçait les tailles des femmes et tapotait les joues des enfants, bourrait les côtes des hommes en lançant des lazzi d'un goût déplorable et en riant aux éclats. Car c'est un détail curieux à noter ; cette population que je traversais est certainement la population la plus immorale que l'on puisse rêver ; elle est imprégnée e tous les vices, elle commet tous les crimes, certainement, mais elle est saine, elle est gaie ; elle vit de peu ; d'un poisson sec, d'une gousse d'ail et d'un quignon de pain (de macaroni les jours de fête) mais elle se montre contente de son sort ; elle est misérable mais non malheureuse. En l'espèce elle n'en était pas moins dangereuse pour moi ; elle m'eût certainement envoyé dans l'autre monde tout en plaisantant.
La maison de mon guide était une de ces maisons à sept ou huit étages, étroites et minces comme toutes celle de ce quartier. Elle était tout empuantie d'ail et sale et déjetée à faire frémir. Le facchino vivait là avec sa vieille mère impotente, sa sœur, une brune ardente de dix sept ans et son frère, un gars bien découplé qui paraissait avoir une vingtaine d'années. C'était celui qui avait reçu le coup de couteau.
Je l'examinai. Sa blessure n'avait rien de grave. Je le pansais du mieux que je pus m'aidant des souvenirs de ma courte vie d'étudiant en médecine, de cette vie calme et gaie que je regrette parois d'avoir abandonner pour l'existence aventureuse, mais pénible du reporter.
Pendant que doctoralement je prescrivais du repos et des compresses mon facchino s'était éclipsé. Je m'en montrai très inquiet. On se hâta de me rassurer ; il était aller remettre à ses chefs — à nos chefs me dit-on — le produit de sa collecte ; il avait commis sa sœur pour me sortir du dédale des ruelles où je me fusse infailliblement perdu ? Je remerciai de l'intention, je promis de revenir et je partis avec la jeune fille.
Je revins, en effet plusieurs fois. Je finis même par être assez habitué dans le quartier pour qu'on ne fit pas attention à moi. J'eus par contre d'autres ennuis ; comme ma qualité de médecin, c'était répandue, je fus harcelée de demandes de consultation ; je tâchai de m'en tirai sans trop d'invraisemblance et, sous prétexte que l'hygiène et les simples étaient supérieures à toute la pharmacopée, j'esquivai les ordonnances.
J'en arrivai ainsi à connaître les principaux camorristes et à comprendre le fonctionnement de leur redoutable association.
On a beaucoup discuté sur les origines de la Camorra. Je la crois, personnellement beaucoup plus ancienne qu'on ne pense en général. On prétend qu'elle s'est constitué il y a un siècle environ — alors que les Bourbons régnaient sur les Deux Siciles et que leur gouvernement singulièrement indécis et arbitraire favorisait la corruption e la moralité. C'est peut-être en effet à cette époque que la Camorra s'est manifestée en tant qu'association et malfaiteurs ; ce serait à cette époque que sa décadence aurait commencé, si ma théorie est juste.
Je crois que la Camorra est le vestige , informe hélas ! Aujourd'hui d'une ancienne association mystique et ésotérique comme il s'en es constitué plusieurs au moyen âge. J'ai eu l'occasion d'assister à leurs cérémonies ; j'ai vu que les associés recevaient successivement l'initiation à trois grades et que chacun de ces grades n'était conféré qu'après des épreuves subies selon un rituel qui semble incomplet. Le profane est d'abord reçu garzone di mala vita, puis tamurro et enfin picciotto di sgarro ; c'est alors seulement qu'il est réellement camorriste. Le garzone, c'est l'apprenti ; il est chargé maintenant d'accomplir des besognes secondaires d'exécuter les vengeances peu importantes. Le tamurro c'est le compagnon. Qu'était-il jadis chargé de faire ? Je ne sais. Aujourd'hui ce grade est presque toujours conféré avec le suivant. Le picciotto c'est le maître. Il a seul le droit de parler dans les assemblées et les garzoni et les tamurri lui doivent obéissance. Chacun de ces grades à ses secrets ; mots de passe et signes de reconnaissance que l'affilié a juré, sous peine de mort, de ne pas révéler. L'association est divisée de douze paranze ou sections, et chaque section subdivisée en plusieurs groupes. Ces groupes et ces paranze fonctionnent assez mal entre eux ; où sent qu'une tête manque en ce moment à la Camorra. Chacun d'eux vole, pille, assassine, trafique à sa guise ; et ne manifeste son affiliation que par la solidarité ; s'il s'agit de faire sortir de la maison (de la prison) un frère, tous les autres offriront spontanément leur concours mais c'est à peu près tout ; il n'y a aucune homogénéité. Celle-ci à dû disparaître lorsque l'association de purement ésotérique et philosophique (héritière peut-être des anciennes Sociétés d'Isis qui existaient dans l'antique Pompéïa) est tombée au rôle de groupements de malfaiteurs.
Je fréquentai une dizaine de jours presque consécutifs la paranza à laquelle appartenait mon facchino. J'eus l'occasion ainsi de causer avec de vieux camorristes qui regrettaient le temps où les autorités étaient plus commode set qui se souvenaient de certains rôles politiques qu'on leur avait fait jouer alors qu'ils étaient garzoni et que l'Italie s'agitait pur une unité et son indépendance.
Cependant je n'osai pas trop insister ; outre que le temps de mon séjour à Naples tirait à sa fin, je ne voulais pas indéfiniment mettre à l'épreuve la patience et la perspicacité de mes amis du Basso-Porto, je redoutais de me trahir et j'avais de bonnes raisons pour croire qu'ils ne me le pardonneraient pas. Un beau matin je filai à l'anglaise vers Rome et vers Paris.
REVUE NOS LOISIRS DU 1er NOVEMBRE 1908
