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LES DESSOUS DE LA MAINE

2 Octobre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

LES DESSOUS DE LA MAINE

Nouvelle par Léo LAROUIER

J'avais été chassé de mon cabinet par le désir de marcher au soleil, de participer un peu à la belle matinée d'octobre et j'allais sans but, foulant les feuilles mordorées qui jonchaient le sol et l'admirable jardin du Luxembourg.

C'est un bruit divin que celui des frondaisons tombées, le seul qui puisse accompagner le rêve, et je cheminais lentement faisant à pas un froufroutement de traîne.

Je suivais une mélancolie allée d'arbres une allée de terre et de feuilles mortes, et je regardais de temps en temps au-dessus de ma tête, l'allée immatérielle que formait le ciel léger limité par les cimes des marronniers gaufrés d'or et de vermeil.

J'étais paisible et je tenais à la main un journal fermé que j'avais acheté par contenance car l'homme seul ne sait que faire de ses mains. Il faut quelles soient actives, qu'elles serrent quelque chose, et il y a une sorte de malédiction sur leur immobilité, une malédiction que nous sentons vaguement et qui nous trouble. La canne est un prétexte, peu de gens ont vraiment besoin d'un bâton pour s'aider à marcher ; les gants sont un prétexte et les poches du pantalon n'ont été inventées que pour cacher les mains honteuses de ne point travailler.

En souriant le méditais cette idée qui me traversait l'esprit et je choisissais pour y rêver, un banc de marbre chargé d'inscriptions naïves, lorsque je fus salué par M. Calixte Lozère le vieux tribun. Calixte Lozère, député d'une circonscription voisin du village où je suis né.

Le grand orateur veut bien me témoigner quelque amitié ; nous sommes pays et il m'a vu grandir.

— Asseyez-vous un instant sur ce banc où vous allez sans doute attendre les divines Muses, me dit-il de sa belle voix émouvante aux sonorités de bronze.

Il posa son large chapeau de feutre sur la pierre, cachant ainsi un cœur traversé d'une flèche et une ligne de caractères affirmant que Pierre aimait Jeanne pour la vie ; puis ayant passé, d'un geste familier sa main dans ses longs cheveux gris, rejetés en arrière, il me demanda si j'avais lu les journaux.

J'avouai que je n'avais pas encore déplié la feuille que je tenais.

— Eh bien, ne la lisez pas encore, fit-il c'est inutile, et par une inexplicable saute de pensée, le vieil orateur me dit « Avez-vous jamais pensé sérieusement à la haine ? Quel beau sujet pour un roman. Suivre un jeune homme depuis l'adolescence jusqu'à la vieillesse et expliquer sa vie par la haine, éclairer sa route avec ce rouge flambeau qui peut vaciller, mais qui ne s'éteint jamais ! Qu'en pensez-vous ?...

Tenez, j'ai besoin de me confesser, ce matin. Surtout n'allez pas, vous broder sur ce thème, et tâchez que je ne lise point cela quelque part.

J'espère que vous ne doutez pas de la sincérité de mes opinions actuelles. Je vous jure que je donnerais mon sang pour mes idées, mais croyez-vous que j'ai toujours pensé ainsi, que je n'ai pas été poussé par des causes qui n'avaient rien à voir avec tout ce qui est ma vie présente.

Ah jeune homme, jeune homme, le destin est un étrange maître. Je suis député, je suis un vieux démocrate et, puisque qu'on l'affirme , un orateur passable , parce que je ne me suis pas marié, et qu'un autre a épousé la jeune fille avec laquelle j'aurais pu vivre. Voilà toute l'histoire.

Par un jour semblable à celui-ci il y aura bientôt quarante ans, j'arrivais à Paris pour y faire assez sérieusement mon droit.

J'avais encore là-bas, ma vieille femme de mère ; ici j'avais quelques camarades jeunes, pauvres et comme moi, pleins de désirs et d'illusions.

Aux vacances je donnai congé à la propriétaire de la mansarde que j'habitais à un septième de la rue Souffliot et je filai vers nos châtaigniers et nos collines.

Un matin de mai, la concierge glissa sous ma porte la lettre que m'écrivait régulièrement ma mère. Je reconnus la grosse écriture chérie.

Les quatre pages m'annonçaient qu'on avait envoyé un paquet de provisions à mon adresse, qu'il y avait un saucisson, des pots de confiture et les premières cerise du jardin dans la caisse et la lettre, après m'avoir fait part des morts et des naissances du temps, me disait que Berthe, la demoiselle de M. Desplas le notaire, épousait un médecin de la ville nouvellement arrivé.

Elle n'ajoutait rien, la sainte vieille mais je sentais qu'elle était déçue, ayant toujours rêvé de me voir épouser la jeune fille.

D'ailleurs le village entier y comptait aussi. J'avais entendu des choses comme ça : « Le fils Lozère devait épouser mademoiselle Berthe... Ils sont de la même taille. Vraiment ils semblent fait l'un pour l'autre » etc, etc.

quand nous nous rencontrions nous rougissions tous les eux et, mon Dieu, sans en avoir jamais parlé, je me faisais à cette idée.

Mais un bon parti s'était présenté, j'étais absent et je m'étais jamais déclaré... Envolée mademoiselle Berthe qui avait la même taille que moi... Je ne pensais pas à elle très souvent avant mon mariage lorsque qu'ont l'eut annoncé j'y pensais toujours.

Mes études terminées, je revins au pays. Je m'installai... j'eus quelques succès aux assises... ma mère mourut, le temps passa.

Un soir d'automne en allant chercher mes journaux à la gare, je vis arriver Berthe. Elle était en cache-poussière de voyage, épanouie, fraîche, un peu engraissée, elle donnait la main à deux beaux enfants et son mari M. Jean Thalet-Galon portait quelques menus paquets d'un air vainqueur.

Il venait d'être élu au conseiller général.

Le lendemain je rencontrai Berthe toute seule dans un verger qui m'appartenait. La propriété de son père touchait ce morceau de terre et comme il n'y avait pas de clôture, elle avait, sans s'en douter pénétrer chez moi.

Je la saluai en souriant. Elle ne m’avait pas entendu marcher, elle eut peur, s'excusa et je ne l'ai revue qu'une autre fois.

Je vins à Paris, je fis de la politique et vous savez que je suis député de mon arrondissement depuis vingt ans.

Mais 'l'année même où je fus élu, Jean Thalet-Galon, le mari de Berthe, fut également élu aux élections législatives dans son département.

Il était riche, habile, avait une intelligence claire... Il fut ministre... Je le renversai... Il faut vous dire que parce qu'il siégeait au centre je fus immédiatement m'asseoir à l'extrême gauche.

Quelques jours après,cette interpellation fatale pour M. Thalet-Galon je le rencontrai à l'Élysée dans une soirée. Berthe était à son bras, encore belle et toujours fraîche et blonde. Ils eurent l'air de ne pas m'apercevoir.

Peu à peu, je devins le vieil apôtre que je suis que je serai toujours et cela sérieusement de toute la force de mon être, mais je vous prie de réfléchir à la cause puérile qui décida de ma vie.

Je n'ai jamais désarmé. Thalet-Galon m'a fait attaquer par ses journaux, ne me pardonnant pas sa chute, et la haine est née, a grandi chaque jour. Pourtant je ne lui en veux pas et je jure même de le laisser désormais tranquille. Je n'ai plus aucune raison à présent... la vie est une drôle de chose.

Le vieux tribun remit son chapeau de feutre sur ses cheveux griset me quitta.

Je suivi un moment du regard cette silhouette célèbre, ce vieillard dont la belle vie simple et noble faisait l'admiration de tous, lorsque le grand tribun dont la voix sonnait sur toute la France eut disparu, j'ouvris le journal que j'avais posé sur le banc.

Je compris alors les dernières paroles du vieux lutteur. « Je jure même de le laisser désormais tranquille... je n'ai plus aucune raison à présent... La vie est une drôle de chose... » et je lus avec surprise ces quelques lignes au bas d'une colonne : « Nous apprenons la mort de mme Jean Thalet-Galon née Berthe Desplas et femme du député, ancien ministre de l'intérieur.

Mme Thalet-Galon était âgée de 48 ans. Il ne sera envoyé aucune lettre de faire-part et l'on se réunira demain vendredi, à la maison mortuaire à midi »

REVUE NOS LOISIRS DU 15 NOVEMBRE 1908

LES DESSOUS DE LA MAINE
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