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MOINEAUX SANS NID N° 307

30 Septembre 2013, 09:00am

Publié par roman

CHAPITRE 307

UN JEUNE HOMME ENCORE INCONNU

Quelques jours après l’interrogatoire du juge d’instruction qui avait renvoyé devant le tribunal correctionnel l’affaire concernant la plainte déposée contre le marquis d’Evreux, Anna Carrel reçut la visite de Maître Jouvet. Il était accompagné de son neveu, un garçon âgé de dix sept ans

— Bonjour, chère amie ! S’exclama l’avocat, en entrant dans le boudoir de l’ex-comédienne, je suis venu vous présenter mon neveu Francis, le fils de ma sœur Jeanne qui vit à Lyon.

Anna se leva du fauteuil où elle lisait son journal et se dirigea vers les deux visiteurs.

Le jeune Francis, un joli garçon, distingué et désinvolte, serra la main de la maîtresse de maison, ainsi que celle de maria de Saint-Lazaire.

— Votre neveu est très sympathique, mon cher maître, dit Anna en fixant avec admiration le visage de Francis qui lui souriait, nullement intimidé par cette réflexion.

— Ne faites pas rougir cet enfant, Anna ! S’exclama Maître Jouvet.

— J’ai dit ce que je pensais ! Protesta Anna Carrel.

— Francis est timide et ...

— Mais pas du tout, mon oncle ! Déclara énergiquement le jeune garçon.

Maître Jouvet éclata de rire à cette réponse et les deux femmes l’imitèrent.

— Vous êtes ici pour longtemps, mon ami ? S’enquit aimablement Anna en s’adressant au neveu de l’avocat.

— Oui, intervint Maître Jouvet, car Francis est venu à Paris pour s’inscrire à la Faculté de Droit.

— ah ?

— Il a été reçu en « philo » avec mention, ajouta orgueilleusement Maître Jouvet.

— Si jeune ?

— Il veut faire « son droit » et suivre la même carrière que son vieil oncle, acheva d’expliquer l’avocat.

— Très bien !

— Je l’espère tout au moins !

— Mon ami, je lui souhaite de réussir comme vous l’avez fait ! Dit-elle avec gentillesse.

— Merci, ma chère Anna ! Répliqua Jouvet flatté.

— Cette fois, Madame, intervint à son tour le jeune Francis, c’est mon oncle que vous allez faire rougir !

Un grand éclat de rire accueillit cette réflexion.

— Décidément, s’exclama Anna en riant toujours, votre neveu n’est pas timide, cher ami !

— C’est ce que je constate, reprit Maître Jouvet, et Paris continuera à lui donner de l’assurance.

— Connaissez-vous la capitale ? S’enquit Anna en s’adressant au jeune homme.

— Non, Madame, j’y viens pour la première fois.

— Je suis certaine que votre oncle sera le meilleur des guides ! Dit Anna.

— Il me faudrait en trouver le temps ! Soupira Maître Jouvet.

— Comment, mon cher, mais il s’agit de votre neveu ? Protesta avec un accent de reproche, l’ancienne comédienne.

— Je ne le sais que trop, mais j’ai un travail insensé actuellement et je ne puis disposer d’une heure. Francis n’est pas un bébé et il saura bien découvrir seul les merveilles de Paris.

— Oh ! De temps à autre, insista anna.

— Evidemment, je trouverai bien un moment, continua Maître Jouvet, mais je ne me vois pas promenant Francis par la main et lui annonçant : « ceci est le Bois de Boulogne, voici les Tuileries, tu es devant le Louvre », etc, etc ...

— Mon oncle, protesta le jeune garçon, je ne suis pas aussi embarrassé que tu peux le penser, et je saurai, en effet, découvrir seul les trésors de Paris.

— je n’en doute pas, mon cher enfant ! Ajouta avec sympathie Anna Carrel.

— Je te demande seulement pour le jour de mon arrivée de me sacrifier quelques heures, insista Francis, ensuite, je me débrouillerai seul.

— Vous l’entendez ? S’écria l’avocat.

— Mon petit Francis, reprit Anna, si vous le voulez bien, je vous servirai de cicérone, et avec ma voiture, vous aurez vite fait de vous familiariser avec paris !

— Je ne demande pas mieux, madame, à la condition que cela ne vous dérange pas ! S’exclama Francis, enthousiasmé par cette proposition.

— Ma chère Anna ! S’écria Maître Jouvet, vous ne pouvez savoir quel service vous me rendez !

— C’est tellement naturel, mon ami !

— Je peux vous certifier que Francis est un bon petit gars, reprit l’avocat, qui semblait aimer beaucoup son neveu.

— J’en suis convaincue, répondit Anna. Et pour commencer, ce soir je le conduirai au théâtre, si vous le permettez. Et demain étant un dimanche, j’irai lui montrer Paris !

— Parfait, ma chère ! Dans ce cas, je vous le confie dès à présent, décida l’avocat, ravi de l’intérêt que témoignait Anna à Francis.

— Tout est bien ainsi, je vais vous quitter, ma petite Anna, car je suis forcé de passer au palais !

— Alors, partez, et ne vous tourmentez pas au sujet de Francis !

Maître Jouvet se leva, baisa la main de la maîtresse de maison, adressa un geste affectueux à son neveu et quitta rapidement la pièce.

Après le départ de son oncle, Francis s’approcha d’une carte ancienne ornant un mur du salon, tandis qu’Anna écartait les voilages de la fenêtre pour regarder dans la rue.

— Je trouve que Mireille est en retard, soupira-t-elle avec inquiétude.

— Mais, Anna, il est à peine midi trente et son cours s’achève juste à midi ! Fit doucement observer maria de Saint-Lazaire.

— As-tu envoyer la femme de chambre la chercher ? S’enquit Anna.

— Naturellement, ma chérie !

A cet instant précis, plusieurs coups de sonnette retentirent, faisant sursauter les deux femmes.

— La voilà ! Annonça Maria en souriant.

En effet, une seconde après la fillette entrait dans la pièce.

La fille de Valérie Labeille portait un joli manteau rouge cerise et ses magnifiques cheveux blonds étaient retenus pad un ruban de velours de la même teinte. Elle était ravissante et très grande pour son âge ; on lui donnait facilement treize ans, alors qu’elle en avait à peine onze.

— Bonjour ! Murmura-t-elle en s’arrêtant stupéfaits et en fixant le neveu de Maître Jouvet qu’elle n’avait pas remarqué tout de suite.

— Bonjour, Mademoiselle, répondit Francis.

— Ma Mireille ! Présenta Anna en lui prenant le bras et en s’approchant du jeune homme.

— Ah ! Mademoiselle est sans doute votre fille !

— Non, répondit Anna, mais je l’aime comme si elle l’était.

— Qu’elle est jolie ! Reprit Francis avec admiration.

— C’est vrai, reconnut Anna ravie, et elle est aussi une fillette adorable et bonne !

Le beau visage de Mireille s’empourpra.

— As-tu été interrogée ce matin ? Questionna vivement Anna qui avait remarqué son embarras.

— Oui, et je ne me suis pas trop mal dé »brouillée ;, nous avions à traiter des questions d’algèbre.

— Ah ! Dit Anna.

— Bigre ! S’écria Francis je n’ai jamais rien compris à l’algèbre moi.

— Tandis que moi ça me plait beaucoup ! Répliqua Mireille.

— Allons déjeuner mes enfants, leur dit Anna en voyant la femme de chambre apparaître.

Ils passèrent dans la salle à manger et s’installèrent autour de la table dressée avec le plus grand soin.

— Je crois que Lyon est une ville agréable ! Dit Maria en s’adressant à Francis.

— Oui, elle n’est pas mal, répondit avec désinvolture le neveu de Maître Jouvet.

— Je sais qu’on y apprécie beaucoup le théâtre ! Ajouta Anna.

— C’est vrai et nous avons toujours d’excellentes troupes, reconnut le jeune homme.

— Et cette ville, poursuivit Anna, possède de magnifiques églises.

— Ce que vous dites est très juste, affirma Francis, car les églises lyonnaises font l’admiration de tous ceux qui les visitent !

— J’espère que vous aimez Paris ! Déclara Anna Carrel.

— J’en suis persuadé ! S’écria avec élan le neveu de Maître Jouvet. Je l’ai tant entendu louer que j’avais une envie folle de le connaître !

— Demain, vous nous raconterez vos impressions, reprit l’ancienne comédienne.

— Bien sûr !

— D’ailleurs, tout à l’heure, je vous conduirai au Bois de Boulogne et nous redescendrons ensuite l’avenue des Champs-Elysées jusqu’à la Concorde. Après je vous montrerai notre fameuse Tour Eiffel, lui dit gentiment Anna.

— Je vous remercie infiniment, Madame, et je suis ravi de votre choix, répondit courtoisement le jeune garçon.

Aussitôt le repas terminé, Mireille les quitta pour retourner à son cours.

Anna s’entretint quelques instants avec Maria de Saint-Lazaire sur différentes questions concernant la maison. Ensuite, elle sortit avec Francis et le conduisit au Bois qui offrait les splendeurs de ses premières teintes automnales. Ils prirent l’avenue Foch où d’élégantes Parisiennes montraient leurs toilettes et atteignirent l’Arc de Triomphe près duquel Anna arrêta sa voiture pour permettre à Francis de l’admirer de tout près. Ils descendirent peu après les Champs-Elysées jusqu’à la place de la Concorde qui arracha une exclamation d’enthousiasme au neveu de Maître Jouvet.

— Vraiment, ce n’est pas exagéré de l’appeler la plus belle place du monde ! S’écria-t-il avec admiration.

Ensuite, ils allèrent voir la tour Eiffel qui amusa beaucoup le jeune Lyonnais.

Ils rentrèrent pour dîner et le soir, ils se rendirent tous les quatre à la Comédie Française où l’on jouait le « Gendre de monsieur Poirier ».

Francis fut enchanté du spectacle ainsi que Mireille. La fillette avait étrenné pour la circonstance une robe de mousseline de soie blanche qui lui seyait à ravir et suscitait l’admiration de creux qui la regardaient.

— La ravissante enfant ! Murmura un vieux monsieur décoré.

— Dans trois ou quatre ans, elle sera une jolie femme ! Renchérit son épouse.

Francis offrit galamment à sa jeune compagne un paquet de chocolats.

— Merci beaucoup, Monsieur ! S’écria-t-elle ravie.

— Appelez-moi Francis, Mireille, demanda le jeune garçon.

— Aimez-vous cette pièce, Francis ? S’enquit Anna.

— Beaucoup, Madame. Les acteurs sont tous remarquables et le décor est merveilleux !

Après le spectacle, Anna s’appuya au bras de Maria et Francis passa en riant le sien sous celui de Mireille. Les deux femmes se dirigèrent vers la voiture d’Anna, stationnée place du Palais Royal. Les enfants suivaient se frayant un passage parmi les spectateurs qui se dépêchaient de regagner autobus et métro.

Francis se retourna brusquement en voyant un jeune garçon portant un paquet de journaux sous le bras.

— L’édition du soir ! Criait-il, le dernier communiqué du front et l’arrestation des coupables du crime de la rue Molitor.

— Un journal, s’il vous plait ! Demanda Francis en cherchant de la monnaie au fond de sa poche.

Le jeune vendeur lui tendit un journal. Soudain, il fit un bond en arrière comme s’il venait d’être piqué par une guêpe.

— Mireille ! S’exclama-t-il stupéfait.

— Pierrot ! Répondit-elle en lâchant le bras de Francis.

Mais le vendeur de journaux plus pâle que la mort, venait de jeter par terre son volumineux paquet et avait saisi le neveu de Maître Jouvet par la manche de son vêtement.

— Qui es-tu ? Demanda-t-il d’une voix rauque et menaçante.

— Qu’est-ce qui vous prend ? S’écria Francis en fixant avec mépris ce gamin qu’il ne connaissait pas.

— Eh bien ! Réponds ! Reprit Pierrot dont les yeux scintillaient de colère. Je t’ai demandé qui tu étais !

— Un garçon comme toi, tu le vois bien ! Répliqua Francis goguenard.

— C’est tout ce que tu trouves à die ? Insista Pierrot en le défiant du regard.

— Allons ! Dit Francis, file si tu ne veux pas avoir des ennuis !

— Dis donc pour qui me prends-tu ?

— Je te trouve bien prétentieux et je ne veux pas t’écouter davantage. Partons, Mireille ! Ajouta-t-il en se tournant vers la fillette, qui avait assisté à cette scène sans oser prononcer un seul mot.

Mais lorsque Francis essaya de la prendre par le bras, Pierrot intervint, menaçant.

— Je te défends de toucher à Mireille ! Hurla-t-il cramoisi de colère.

— Comment ? S’écria Francis suffoqué.

— Mireille est ma petite sœur ! Cria Pierrot. (Puis se tournant vers la fillette plus blanche que sa robe, il lui prit une main et lui demanda) : Dis lui que je suis ton frère, Mireille !

— C’est vrai ! Affirma l’enfant, tu es mon frère !

— Tu as entendu, n’est-ce pas ?

A cet instant précis, Anna et Maria accouraient, inquiètes de ne pas voir les enfants les rejoindre.

— Que se passe-t-il ? S’exclama l’ancienne comédienne en remarquant le bouleversement de Francis.

— Oh ! Rien, Madame !

Anna tourna la tête.

— Pierrot ! S’exclama-t-elle stupéfaite en apercevant son jeune protégé.

Très embarrassé, Pierrot baissa la tête.

— Que se passe-t-il ? Répéta Anna Carrel, chagrinée.

Pierrot garda le silence.

La jeune femme s’apprêtait à renouveler sa question, lorsque Pierrot disparut dans la foule.

Mireille alors éclata en sanglots.

— Pierrot ! Appela-t-elle désespérée, Pierrot !

Mais le garçon était déjà loin.

Emue, Anna s’approcha de la fillette qu’elle embrassa tendrement.

— Ne te désole pas, ma petite chérie, murmura-t-elle d’une voix douce. Il reviendra, tu verras !

Elle entraîna Mireille vers sa voiture. Contrarié de cet incident, Francis les suivit sans prononcer un mot.

{ A SUIVRE LE 3 OCTOBRE }

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