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MOINEAUX SANS NID N° 308

3 Octobre 2013, 09:00am

Publié par roman

chapitre 308

Un reve trompeur

Pierrot s’était enfui sans réfléchir, poussé par un élan de jalousie et de découragement. Sa jeune âme, généreuse et confiante, venait d’être profondément humiliée.

Jamais il n’avait ressenti un chagrin si violent que celui qu’il avait éprouvé en apercevant Mireille au bras d’un jeune inconnu !

— Je me suis senti humilié ! S’exclama-t-il à haute voix.

Il poursuivit son chemin, avançant tel un automate, tant les larmes l’aveuglaient, heurtant les gens qui sortaient des spectacles et se pressaient sur les trottoirs.

— Faites donc attention et regardez devant vous ! Gronda une vieille dame qu’il avait légèrement bousculée.

Pierrot n’entendit rien.

En s’enfuyant comme il l’avait fait, il avait oublié son volumineux paquet de journaux, ne pensant pas que le lendemain il lui faudrait régler cette marchandise.

« Je m’en moque ! Tout m’est égal ! Tellement égal ! » Répéta-t-il tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues.

Il avança sans but, la tête vide, le cœur lourd et douloureux, se sentant à bout de forces !

Il finit par se laisser tomber, épuisé, sur un banc des boulevards en proie à une sorte de vertige.

« C’est curieux ! Se dit-il, je me sens comme ivre et pourtant je n’ai ni bu ni mangé depuis ce matin. »

Petit à petit, il réussit à se calmer. Il songea à Mireille et ne put s’empêcher de sourire au souvenir de la fillette, si jolie dans sa robe de soie blanche.

« Et ce crétin qui la mangeait littéralement des yeux, comme s’il était son fiancé ! »

Il savait que cette pensée était stupide, car Mireille avait à peine onze ans. Mais sa jalousie était si violente, qu’il ne pouvait se raisonner.

« Elle avait l’air d’une demoiselle ... et lui ... d’un monsieur, rumina-t-il, avec une amertume qui le déchirait. Et moi, qui suis-je ? Un vagabond ! Un moineau sans nid ! Mireille a parfaitement raison de s’exhiber avec un garçon si bien habillé ! »

Il éclata en sanglots, le cœur brisé par sa peine et son émotion.

— Mon Dieu ! Murmura-t-il, je ne savais pas l’aimer tellement. Et elle ? Pense-t-elle à moi, comme par le passé ?

Il était à tel point perdu dans ses réflexions qu’il ne savait même pas où il se trouvait.

Un vent froid s’était levé, agitant fortement les branches des arbres. Certainement, la pluie ne tarderait pas à tomber.

Un agent l’aperçut et s’approcha du jeune garçon. Il l’examina, apitoyé, et lui demanda avec bonté :

— Que fais-tu ici à une heure pareille, mon petit gars ? Il faut te dépêcher de rentrer chez toi !

Pierrot sursauta au son de cette voix et frissonna en distinguant l’agent de police. Il se domina et répondit avec assurance :

— Bien sûr, monsieur l’agent !

— Alors, pourquoi es-tu ici ? T’es-tu enfui de chez toi, afin de ne pas être corrigé par ta mère ?

Le garçon haussa les épaules et répliqua froidement :

— Je n’ai pas de mère !

— Je te plains, pauvre gosse ! Murmura l’agent, car c’est la pire chose au monde pour un enfant de ton âge !

Pierrot ne répondit pas et s’éloigna en direction de Clichy.

Peu après, il se mit à courir et ce n’est qu’à deux heures du matin qu’il arriva devant la maison de la blanchisseuse.

La brave femme ne s’était pas couchée et l’attendait en proie à une inquiétude qu’il est facile d’imaginer.

— Pierrot, comme tu rentres tard ! S’écria-t-elle en soupirant de soulagement dès qu’elle l’aperçut. Mais qu’as-tu, mon garçon ?

Il esquissa un geste vague de la main, indiquant qu’il ne désirait pas parler.

Bien que peinée, madame Colette n’osa pas insister. Elle pénétra dans sa cuisine, et se mit à faire chauffer du lait.

Debout dans la pièce voisine, Pierrot sembla indécis.

Colette lui jeta tout d’abord un coup d’œil hâtif et inquiet, puis sa curiosité l’emportant, elle murmura espérant qu’il lui donnerait une explication.

— Jamais tu n’es rentré si tard, mon petit Pierrot !

— C’est vrai ! Murmura-t-il distraitement.

Mais lorsque la brave femme plaça sur la table le lait chaud et des tartines de pain, Pierrot les repoussa brusquement.

— Je n’ai pas faim ! J’ai mal à l’estomac, ronchonna-t-il d’une voix lasse, et je vais me coucher immédiatement.

Très inquiète et légèrement vexée, madame Colette garda le silence.

Pierrot se dirigea vers sa chambre et tout de suite s’étendit sur le lit.

Il aurait voulu s’endormir pour oublier l’incident qui venait de lui faire tant de mal, mais mille pensées, plus douloureuses les unes des autres, ne cessaient de se presser dans sa tête.

« Mon Dieu ! Se dit-il en étouffant ses sanglots sous son oreiller, Mireille ne m’aime plus ! »

Brusquement il se rappela ce qu’elle lui avait dit devant l’autre garçon :

— C’est mon frère !

Malgré cette affirmation, il ne pouvait oublier qu’il l’avait vue tenant le bras de ce godelureau !

« Jamais, non jamais, je n’ai éprouvé un tel chagrin ! se répétait-il désespéré. Les coups de « l’Araigne » et les brûlures subies au cours de l’incendie ne m’ont pas occasionné de telles souffrances !... Et le pire, c’est que mon mal ne fait qu’empirer ! »

— Qu’as-tu Pierrot ? Es-tu souffrant ? S’écria madame Colette qui, de sa chambre l’entendait continuellement remuer dans son lit.

— Non ! Madame Colette, s’empressa-t-il de répondre.

— Je crois que tu n’es pas bien, mon petit, reprit-elle. Tu cherches à me tromper, mais je te préviens que je ne suis pas dupe !

Pierrot garda le silence.

Madame Colette prêta l’oreille et s’assit sur son lit. Puis, résolument, elle rejeta ses couvertures, chaussa ses pantoufles, enfila la robe de chambre posée auparavant sur une chaise, courut à la chambre de Pierrot, frappa et entra sans attendre une réponse.

La pièce était plongée dans l’obscurité, mais Colette l’éclaira tout de suite et regarda Pierrot qui les yeux grands ouverts, fixait le plafond en proie à une détresse infinie.

L’expression désespérée de ce jeune visage serra le cœur généreux de la brave femme ; elle s’approcha du lit, prit une chaise et resta quelques secondes à observer son jeune ami.

Enfin, réalisant qu’il ne s’était même pas aperçu de sa présence, elle secoua doucement une de ses épaules.

— Pierrot, appela-t-elle en soupirant, qu’as-tu, mon petit ? Pourquoi cet air triste ? Tu n’as donc plus confiance en moi ? Dis-moi ce qui te tourmente, mon cher enfant !

Un faible sourire erra sur les lèvres de Pierrot et comme s’il s’arrachait à un songe, il tourna la tête et fixa la blanchisseuse.

— Rien du tout, je vous assure, madame Colette, répondit-il.

— Je ne te crois pas, répliqua énergiquement sa logeuse, je suis même sûre du contraire.

Pierrot se tut de nouveau, tandis que ses lèvres frémissaient.

Colette attendit quelques instants, espérant qu’il se déciderait à lui confier ce qui pesait si lourdement sur son jeune cœur, mais devant son silence obstiné, elle murmura :

— Bon ! Tâche de dormir à présent, mon petit, nous reparlerons de tout cela demain matin !

Elle se leva, rangea la chaise contre le mur, fixa une fois de plus avec inquiétude le visage inquiet de Pierrot, se pencha et effleura tendrement de ses lèvres le front fiévreux de l’enfant.

Ensuite, elle se dirigea vers la porte, éteignit la lumière et sortit de la chambre.

Elle se hâta de regagner son lit et se coucha en se demandant ce qui avait bien pu frapper de la sorte le jeune garçon. Enfin, elle finit par s’endormir.

Hélas ! Il n’en fut guère de même pour Pierrot.

Le jeune homme ! Mireille ! Le testament !... Tout cela s’agitait sans trêve dans sa tête, empêchant le sommeil d’apaiser sa fièvre.

« Je suis sûr que Mireille finira par préférer ce jeune homme chic et distingué ! » Se dit-il en retenant avec effort les sanglots qui montaient à sa gorge.

Vers l’aube, terrassé par la fatigue, il s’endormit.

Alors, il rêva de Mireille.

« Elle était dans la voiture de ce jeune homme élégant et distingué. Ils descendaient l’avenue des Champs-Elysées. L’inconnu la tenait par la taille tous en conduisant, et Mireille appuyait confiante, sa tête sur son épaule.

« Jamais Pierrot ne l’avait vue si belle dans sa jolie robe de mousseline blanche.

« — Mireille ! Ne put-il s’empêcher de crier.

« Elle le regarda et lui adressa un sourire méprisant.

« — Tu ne m’aimes plus, Mireille ? Lui demanda-t-il avec angoisse.

« La fillette agita lentement sa jolie tête encadrée de magnifiques cheveux d’or et répondit d’une voix ironique :

« — Je n’aime pas fréquenter les garçons de la rue !

« Alors, le cœur ulcéré de douleur, Pierrot se plaça devant la voiture pour l’empêcher d’avancer, mais l’auto continua sa route et lui passa sur le corps !

« Le pauvre Pierrot ne ressentit aucun mal. La souffrance de son âme était si grande qu’elle dépassait tous les maux ! Il se releva en murmurant :

« — Il faut que je parte ! Que j’aille très loin pour ne jamais la revoir !

« Il fit quelques pas. Soudain, un homme en manches de chemise, portant une pioche sur son épaule, lui barra le chemin.

« — Tiens, prends cela ! Dit-il en lui tendant la pioche.

« L’enfant, le dévisagea avec stupeur.

« — Que voulez-vous que j’en fasse ? Questionna-t-il étonné.

« — Tu vois bien que c’est une pioche ! Expliqua l’homme, c’est fait pour creuser la terre !

« — Vous voulez que je creuse la terre ? S’exclama Pierrot.

« — Oui, répliqua l’inconnu, si tu veux être riche un jour, tu dois travailler !

« — Je le sais ! Bougonna l’enfant.

« — Alors, n’hésite pas. Prends cette pioche et travaille ! Le travail a toujours anobli les hommes !

« L’inconnu acheva de prononcer ces paroles en jetant la pioche aux pieds de Pierrot et il disparut.

« Pierrot restait seul en pleine campagne !

« — Cet homme a raison, murmura-t-il. Je vais suivre immédiatement son conseil !

« Ce disant, il ramassa la pioche et commença tout de suite à creuser la terre. Bientôt son trou s’approfondit considérablement. Malgré sa fatigue et la sueur inondant son visage, l’enfant poursuivit sa tâche harassante.

« — Il faut que je continue ! Je veux devenir riche ! Dit-il pour se donner du courage.

« Soudain, il fut forcé de s’arrêter, car la pointe de sa pioche venait de heurter un corps étranger provoquant une résonance métallique. Pierrot se pencha avec curiosité et aperçut une petite boite de fer blanc.

« Un cri de triomphe lui échappa ... la boite était la sienne !

« Il l’ouvrit. Ses mains tremblaient d’émotion ; elle contenait le testament laissé par son père !

« Un nouveau cri de joie sortit de ses lèvres »

Alors Pierrot se réveilla.

Ce n’était qu’un rêve ... un rêve trompeur, comme le sont généralement tous les rêves !

Il était toujours le même Pierrot ! Un petit moineau sans nid ! Un enfant qui ne possédait rien ... absolument rien !

« Tiens, c’est dimanche ! Se dit-il en soupirant de soulagement, et je ne travaille pas aujourd’hui ! »

Il bondit hors de son lit, fit vivement sa toilette et sortit de sa chambre.

Madame Colette faisait ses courses, Pierrot gagna la rue sans même boire une tasse de café.

Lorsque la blanchisseuse fut de retour, quelques instants plus tard, elle fut déçue de constater l’absence du garçon.

— Mon Dieu ! Il est déjà parti ! S’exclama-t-elle désolée. Il est sûrement arrivé quelque chose à cet enfant ! Il n’est plus le même depuis hier !

Elle s’affaira dans la maison et s’occupa de préparer le déjeuner tout en continuant à penser avec inquiétude à Pierrot.

« Que peut donc avoir ce petit ? » Soupira-t-elle tristement.

{ A SUIVRE LE 6 OCTOBRE }

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