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LE VEAU AUX CAROTTES

30 Août 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

LE VEAU AUX CAROTTES

Nouvelle humoristique par Alphonse ALLAIS

Ses deux vieilles tantes étaient véritablement délicieuses.

Comme l'une avait été fort jolie voilà bien longtemps, si jolie et depuis si longtemps on l'appelait la Belle-Lurette.

L'autre vous avait des façons si simples et un tant cordial accueil que le nom lui était venu tout seul de la Bonne-Franquette.

La Bonne-Lurette et la Bonne-Franquette ne se marièrent jamais ; leur famille ne consistait plus qu'un un neveu, un brave garçon de neveu, chef de contentieux dans une grande maison de sacs de cordes.

Un jour le neveu se maria.

Il épousa une charmante demoiselle, un peu niaise mais bigrement tout de même gentille.

Tous les dimanches ce neveu que nous appelons désormais pour la clarté du récit pour éviter toute perte de temps, Fernand, tous les dimanches dis-je, le neveu allait avec sa jeune femme dîné chez ses vieilles tantes.

— Ma chère Lucie, disait le neveu... car pour les mêmes raisons que nous avons baptisé le neveu Fernand, bien que ce ne soit pas son véritable nom, nous appellerons désormais la jeune dame Lucie.

— Ma chère petite femme, disait le neveu, tu es aussi jolie que le fut ma tante, la Belle-Lurette ; il ne te reste plus qu'à acquérir les qualités de bonne ménagère qui distinguent ma tante la Bonne-Franquette.

— J'y tâcherai, répondit la petite simplette.

— Ainsi, ne pourrais-tu pas me préparer le café aussi chaud que chez mes tantes ? A la maison il est à peine tiède.

— Je ne sais comme cela se fait... je l'achète pourtant chez le même épicier qu'elles.

Le triomphe culinaire de la Bonne-Franquette c'était un veau aux carottes, un de ces veaux aux carottes dont les véritables amateurs s'écrièrent : Je ne vous dis que ça !

La pauvre petite jeune femme avait mille fois tenté d'en cuisiner un pareil, mais toujours en vain.

Sans relever nettement du domaine de l'incomestible, son veau aux carottes n'était pas digne de dénouer les cordons des souliers du veau aux carottes de la Bonne-Franquette.

Et pourtant, la jolie petite dame suivant exactement ou à peu près, les conseils de la vieille tante.

Mais tantôt elle oubliait un menu détail, tantôt elle commettait une légère infraction ; bref, c'était toujours raté.

Et chaque dimanche soir, en rentrant à la maison se renouvelait la même soirée entre les époux.

— Tu as vu, encore aujourd'hui ce veau aux carottes .

— Oui.

— Il était bon, hein ?

— Délicieux.

— Pourquoi n'en fais-tu jamais de pareil ?

— J'y tâcherai.

Pauvre petite femme ! C'était sa seule réponse à tous les reproches : J'y tacherai.

Le plus comique ; c'est que régulièrement chaque semaine, la Bonne-Franquette s'évertuait à inculquer sa recette.

— Tous les dimanches, sur le coup de deux heures, je mes ma rouelle avec mes carottes , du sel, du poivre, des épices, du persil, de la ciboule, des champignons hachés tout cela dans une casserole sur un petit feu couvert de cendres pour que ça mijote, mijote, mijole tout doucement. Après quoi nous allons aux vêpres. En revenant des vêpres etc...

— Ça n'est pourtant pas bien difficile, nom d'un chien ! S'impatienta le neveu. Tu essaieras encore jeudi. Et arrange-toi pour que ce soit bon !

— J'y tâcherai.

Hélas ! Ce jeudi-là, l'infortuné veau aux carottes n'aurait pu rencontrer une appellation digne de lui dans n'importe quel vocabulaire humain.

Et comme le monsieur se mettait en violente colère :

— Ce n'est pas ma faute, sanglotait la petite femme, ce n'est pas de ma faute.

— Ce n'est pourtant pas la mienne je suppose.

— C'est la faute à personne. Aujourd'hui je n'ai pu suivre à la lettre la recette de ta tante Franquette.

— Pourquoi pas ?

— Il n'y a pas de vêpres le jeudi !

LE VEAU AUX CAROTTES
LE VEAU AUX CAROTTES
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