FILMER en 4 épisodes
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FILMER Nouvelle par H.G. WELLS
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Mais il ne faut pas croire que ces interviewer suivirent de près la proclamation que lança Filmer de l'achèvement de ses recherches. Un intervalle de près de cinq ans s'écoula, pendant lequel il demeura à la tête de la manufacture de caoutchouc essayant à tort et à travers d'informer un public parfaitement indifférent qu'il avait réellement inventé... ce qu'il avait inventé. Ses ressources se bornaient semble-t-il à ses appointements de directeur. Il occupait la plus grande partie de ses loisirs à rédiger des lettres qu'il adressait aux journaux quotidiens et aux publications scientifiques et dans lesquelles il exposait le résultat de ses travaux et demandait une aide financière. Cela seul suffisait à empêcher l'insertion de sa prose. Outres les journées de liberté qu'il réussit à s'octroyer, il les passa en entrevue malheureuses avec les garçons des principaux journaux de Londres — il avait la singulière faculté d'inspirer une méfiance extrême à ces honorables cerbères.
Puis, par un heureux coup du sort, la membrane contractile que Filmer avait inventée pour son ballon put être utilement appliquée aux valves d'un nouveau moteur et il eut bientôt les moyens d'établir la maquette de son invention. Il abandonna ses fonctions directoriales, renonça à ses inutiles missives et, caractéristique inséparable de toutes ses façons d'agir, il se mit au grand secret à travailler o son appareil. Il présida à la fabrication de toutes ses parties et les rassembla dans une chambre qu'il habitait à Londres, dans le quartier de Shoreditch ; mais le montage finale fut exécuté à Dymchurch dans le conté de Kent. L’appareil n’était pas de dimensions assez grandes pour porter un homme, mais pour contrôler le vol. filmer utilisa d'une manière extrêmement ingénieuse ce qu'on appelait alors les rayons Marconi. Le premier essai de cette première machine volante praticable eut lieu au-dessus de champs étendus, sur le territoire de Bulford Bridge, près de Hythe. Filmer suivit et surveilla le vol de son appareil sur le tricycle à pétrole de construction spéciale.
En tenant compte des circonstances, l'essai réussit au delà de tout espoir. L'appareil vint de Dymchurch à Burford Bridge sur un camion. Là mis en état de fonctionner, il s'éleva à une hauteur de près de trois cent pieds, descendit en ligne oblique presque jusqu'à Dymchurch, vira de bord, s'éleva à nouveau, décrivit un cercle et finalement atterrit sans encombre dans un champ, derrière l'auberge de Burford Bridge.
A la descente un fait étrange se passa. Filmer abandonnant son tricycle, escalade le alus, s'avança d'une vingtaine de mètres vers son triomphe, puis levant les bras, le livra à d’étranges gesticulations et s'abattit sans connaissance. Chacun se remémora alors l'effrayante pâleur de ses traits et son extrême surexcitation pendant qu'avait duré l'essai — symptômes qu'on eût autrement oubliés. Ensuite, revenu à lui dans une salle de l'auberge, il eut une inexplicable crise de sanglots.
L'événement n'eut pas en tout plus de vingt témoins, dont la plupart était incapable d'y rien comprendre. Le médecin de New-Romney vit l'ascension mais n'assista pas à la descente car son cheval, effrayé par le bruit de l'appareil fixé sur le tricycle de Filmer, se cabra et versa la voiture. Deux agents de la force publique juché sur un tombereau, assistèrent sans mission officielle à toute l'affaire ; enfin un épicier en tournée et deux dames cyclistes complètent la liste des témoins éclairés . En outre, deux reporters étaient présents, l'un collaborait à un journal de Folkestone, l'autre appartenait à la classe des journalistes à tout faire, qui placent leur copie au petit bonheur. Ce dernier était aux frais de Filmer, qui toujours anxieux de renseigner le public, avait enfin compris de quelle façon on obtient une réclame efficace. L'homme d'ailleurs était un de ces scribes qui ont le talent de présenter sur un ton d'absolue irréalité les événements les plus plausibles ; son compte rendu, à demi facétieux parut au milieu d'un fait divers, d'un journal populaire. Mais heureusement pour Filmer, les méthodes orales du personnage étaient plus convaincantes. Il alla proposer une plus ample « tartine » sur un sujet à Banghurst, le propriétaire du Nouveau Journal et l'un des hommes les plus capables et les moins scrupuleux du journalisme londonien. Banghurst bondit incontinent sur l'affaire. Après quoi, on n'entend plus parler du reporter, qui disparaît — sans doute fort maigrement rémunéré. Et Banghurs lui-même — double menton, complet de croisé gris, abdomen, voix, gestes et tout — apparaît à Dymchurch derrière son nez journalistique, vaste et sans rival. Du premier coup d’œil, il avait entrevu toute la chose, ce qu'elle était exactement et ce qu'on pouvait en faire.
Sous son coup de baguette, pour ainsi dire, les investigations si longtemps occultes de Filmer éclatèrent au grand jour. Instantanément et magnifiquement, la renommée de l'inventeur fut universelle. En feuilletant les collections de journaux de l'année 1907 on demeure incrédule devant la rapidité, la soudaineté avec laquelle la vogue s'emparait d'un homme en ces jours-là. Les journaux de juillet ne connaissent rien, ne voient rien dans la navigation aérienne ; par un silence des plus éloquents, ils témoignent que les hommes ne voudront , ne pourront et ne désireront jamais voler. En août les machines volantes et Filmer, les ascensions et les parachutes, la navigation et la tactique aérienne, le gouvernement japonais et filmer, remplaçait à la première page et à la dernière heure, « la guerre du Yunnan et la découverte des mines d'or du Groenland septentrional ». Et Banghurst avait donné dix mille livres sterling, puis Banghurst en donnait cinq mille autres. Enfin Banghurst mettait à la disposition de filmer ses fameux et magnifiques laboratoires (jusqu'ici sans usage) ainsi plusieurs hectares de terrain entourant sa maison de campagne pour faciliter l'achèvement imminent de la machine volante praticable pour un homme. Entre temps à l'hebdomadaire garden-partys. Filmer était exhibé aux yeux de multitudes privilèges admises dans les jardins de la résidence de ville que Banghurst possédait à Fulham. A ces occasions l’inventeur faisait fonctionner son appareil réduit. A grands fais mais finalement avec un profit énorme, le Nouveau Journal offrit à ses lecteurs une superbe photographie en souvenir de la première de ces séances.
De nouveau il nous faut recourir ici à la correspondance du poète Arthur Hicks avec son ami Vance :
« J'ai vu Filmer dans sa gloire, écrit Hicks, avec un soupçon d'envie excusable chez un poète un peu démodé. Il est maintenant brossé, peigné, rasé, habillé à la façon d'un conférencier des matinées de l'institut royal ; ses redingotes sont à la dernière coupe et il est chaussé de longs souliers vernis. Il donne cette impression extraordinairement panaché d'être à la fois d'un grand homme quelque peu « hibou », et un fumiste ahuri si malin dont on vient de découvrir la dernière frasque. Pas de trace de couleur sous la peau de sa figure ; sa tête est projetée en avant et ses bizarres petits yeux couleur d'ambre foncé épient furtivement les alentours à la recherche de sa renommée. Ses vêtements lui vont parfaitement, et, cependant sur son dos ils ont l'air d'avoir été achetés tout faits ; Il parle toujours en marmonnant, mais on réussit à percevoir qu'il profère des assertions énormes il recrute d'instinct jusque dans les arrières-groupes si Banghurst le lâche une minute et, s'il se promène un instant seul sur la pelouse, on constate qu'il est un peu essoufflé que son allure est saccadée et que ses débiles mains blanches sont nerveusement jointes. Il est dans un état de tension perpétuelle — une tension horrible. Et c'est lui le plus grand inventeur de notre époque et de tous les temps ! Jugez un peu ! Ce qui frappe étrangement dans toute sa personne, c'est qu'il paraît ne pas s'être attendu à cela — ou du moins que ce serait comme cela. Banghurst est partout à la fois, énergique barnum de son grand petit prodige et je parie bien qu'il amènera l'univers entier sur ses pelouses avant que l'engin soit terminé, il avait capturé la premier ministre, et le diable d'inventeur n'en paraissait pas autrement ému. Concevez cela ; Filmer ! Notre filmer et mal léché. La gloire et la science britannique ! Des duchesses se pressent autour de lui, des pairesses superbes et effrontées lui demandent de leurs belles voies claires et nettes (avez-vous remarquer combien « pénétrante » devient de nos jours la grande dame ?) : « Oh ! Monsieur Filmer, comment avez-vous pu inventer cela ? Les hommes en dehors du courant n'ont pas le génie de la riposte. On imagine une réponse dans le genre des phrases d'interview ! « Un labeur auquel on s'adonne sans hésitation et sans réserve, madame et, peut-être aussi, une certaine aptitude.
(A SUIVRE LE 26 SEPTEMBRE)
