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FILMER en 4 épisodes

26 Septembre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

FILMER Nouvelle par H.G. WELLS

3/4

Jusqu'à cet endroit, Hicks corroboré par le supplément photographique du Nouveau Journal est suffisamment en harmonie avec l'objet de la description. Sur une illustration, la machine descend vers La Tamise et le clocher de Fulhman apparaît au-dessus dans une brèche des ormes. Sur une autre, Filmer est assis devant ses batteries conductrices, les grands et les belles de la terre rassemblés autour de lui avec Banghurst, campé modestement mais résolument un peu en arrière. Le groupe est d'un à-propos bizarre. Masquant une partie de Baughurst et contemplant Filmer avec une expression pensive et rêveuse, lady Mary Elkinghorn, toujours belle malgré les racontars scandaleux et se trente huit ans est la seule personne de l'assistance qui paraisse ignorer l'appareil photographique en train de fonctionner.

Tous ces faits sont, en somme fort extérieurs à notre histoire. Nous demeurons nécessairement fort ignorants de ce qui fait le réel intérêt de l'affaire. Quels étaient pendant tout ce temps les sentiments intimes de Filmer ? Combien de pressentiments fâcheux se dissimulaient sous cette élégante redingote neuve ? Dans les journaux et publications à tous prix, d'un sou à un franc et plus, son portrait s'étalait ; le monde entier le proclamait le plus grand inventeur de l'époque et de tous les temps. Il avait inventé une machine volante praticable et chaque jour là, dans les collines du Suncy, le modèle aux dimensions suffisantes se préparait. Et quand l'appareil serait prêt, une conséquence inévitable et claie de l'invention et de sa construction s'ensuivrait, c'est qu'orgueilleusement et joyeusement il monterait à bord, s'élèverait dans l'empyrée et volerait — tout le monde, à vrai dire, tenait la chose pour certaine.

Mais nous savons maintenant qu'un simple,orgueil et que la joie de son œuvre était singulièrement en désaccord avec la constitution particulière de Filmer. Personne ne s'en aperçut alors, mais le fait n'en était pas moins vrai. Nous pouvons supposer sans craindre de nous tromper beaucoup, qu'une préoccupation lui tournerait l'esprit d'un bout à l'autre de la journée et même après un billet qu'il adressait à son médecin et dans lequel il se plaignait d'insomnie persistante, nous avons les meilleures raisons de présumer que cette inquiétude troublait aussi ses nuits ; il ne pouvait se débarrasser de cette idée qu'après tout, en dépit de sa sécurité théorique, ce serait pour lui une expérience dangereuse, pénible abominablement écœurante que de voltiger sans point d'appui à mille pieds en l'air. Dès le moment où il fut sacré le plus grand inventeur de notre époque et de tous les temps, la prévision dut lui venir et s'imposer à son imagination qu'il serait obligé d'essayer lui-même sa machine et cela avec le vide au-dessous lui. Peut-être autrefois dans sa jeunesse, il avait eu le vertige en regardant le fond d'un gouffre, peut-être avait-il fait une chute terrifiante ; ou bien encore l'habitude de dormir du mauvais côté occasionnait-elle ce désagréable cauchemar où l'on croit tomber indéfiniment sensation dont il garait l'horreur au réveil. On ne peut plus douter maintenant qu'il n'éprouvât cette horreur avec une intensité extrême.

Jamais, apparemment aux premiers jours de ses recherches il n'avait envisagé ce devoir ; la création de la machine était son objet, mais par delà cet objet, de nouvelles perspectives s'ouvraient et en particulier cette vertigineuse ascension. Il était inventeur et il avait inventé. Mais il n'était pas homme volant ; et c'est maintenant qu'il commençait à se rendre compte de ce qu'on attendait de lui. Cependant quelle qu'eût été son inquiétude, il n'en laissa rien paraître jusqu'à la fin. Il se rendait régulièrement aux magnifiques laboratoires de Banghurst, se laissait interviewer et fêter, s'habiller comme un prince se nourrissait royalement et habitait un élégant appartement, s'octroyant une part copieuse d'une renommée et d'un succès de bon aloi mais fruste et vulgaire. Privé comme il l'avait été, il est bien excusable de s'être laissé aller à ces satisfactions.

Au bout de quelques temps les réunions hebdomadaires de Fulham cessèrent. Un jour, pendant un instant, la machine modèle réduit, n'avait pas obéi à la direction de Filmer ou plutôt l'inventeur s'était laissé distraire par les compliments d'un archevêque. En tout cas, au moment où l'archevêque s'embarquait dans une citation latine, tout comme un archevêque de roman, la machine piqua du nez un peu trop fort et s'abattit dans la Grand'Rue à moins de trois mètres d'un attelage d'omnibus. L'espace d'une seconde, peut-être, surprenante et surprise, elle parut hésiter puis s'écrasa, s'éparpilla en morceau et un cheval d'omnibus fut atteint et tué par un fragment. Filmer perdit la fin d'un compliment archiépiscopal. Il était debout, effaré, et tandis que son invention descendait hors de vue et d'atteinte, ses longues mains blanches s'agrippaient encore à son inutile appareil. L'archevêque suivit vers le ciel le regard de son interlocuteur, et cela avec une appréhension fort déplacé chez un si religieux personnage.

Alors le fracas, les cris et les exclamations vinrent soulager la douloureuse tension de Filmer.

— Mon Dieu ! — murmura-t-il en se laissant choir sur son siège.

Dans l'assistance chacun explorait du regard, cherchant à découvrir la machine disparue ou bien s'enfuyait vers la maison.

La construction de la grande machine n'en progressa que plus rapidement. Filmer, toujours un peu lent et minutieux, présidait aux travaux avec dans l'esprit cette croissante préoccupation. Avec une solitude prodigieuse, il vérifiait la solidité et la résistance de chaque pièce. S'il avait le moindre doute, il interrompait tout jusqu'à ce que la pièce douteuse eût été remplacée. Wilkinson, son premier aide, enrageait à chacun de ces délais qui affirmait-il, n'étaient aucunement nécessaires. Banghurst exaltait dans le Nouveau Journal la patiente assurance de Filmer sur laquelle il déblatérait amèrement quand sa femme était son seul auditeur. Marc Andrew le second aide, approuvait la sagesse de Filmer.

— Nous devons tout faire pour éviter un fiasco, mon vieux, disait-il. Il a parfaitement raison d'être prudent.

Chaque fois que l'occasion se présentait Filmer exposait à Wilkinson et à Marc Andrew avec une précision extrême, comment fonctionner chaque partie de la machine volante ; de sorte que le moment venu ils furent tout aussi capables que lui et même plus capables, de la manœuvre à travers le ciel.

J'imagine que si Filmer au point où en était les choses, avait jugé de se définir nettement ce qu'il ressentit et d'adopter une ligne de conduite décisive en ce qui concernait l'ascension, il aurait très aisément échappé à cette pénible épreuve. S'il avait vu clair dans son esprit, il aurait certainement accompli de grandes choses. Il n'aurait eu assurément aucune difficulté à faire certifier par un spécialiste qu'il souffrait de quelque affection cardiaque ou de quelque faiblesse gastrique ou pulmonaire qui lui interdisait ce genre d'exercice. Je suis étonné qu'il n'ait pas,songé à ce plan. Ou bien s'il avait eu assez de fermeté, il aurait déclaré simplement et finalement qu'il n'avait aucun intention de courir le risque. Mais le fait est qu'avec cette terreur ancrée dans son esprit, il ne se rendait aucunement compte qu'elle y tenait autant de place. Je présume que pendant toute cette période, l ne cessa de se répétait que lorsque l'heure serait venue il se trouverait à la hauteur des circonstances. En cela, il était comme l'homme qui, atteint d'une grave maladie déclare qu'il éprouve un léger malaise et que tout à l'heure ce sera dissipé. Cependant il,retardait l'achèvement de la machine et laissait s'accréditer et se répandre que ce serait lui qui la monterait. Il accepta même des compliments anticipés sur son courage.

Lady Mary Elkinghorn lui compliqua davantage les choses.

La façon dont cela commença fournit à Hicks un sujet inépuisable d'hypothèses. Au début probablement, elle se contenta d'être « aimable » avec lui avec cette tendresse inconsciente dont elle sait si bien jouer ; il se peut aussi qu'aux yeux de la dame , Filmer, important et admiré tandis qu’il dirigeait son monstre dans les couches atmosphériques , possédât une distinction que Hicks n'était guère disposé à lui découvrir. Quoi qu'il en soit, elle et lui durent avoir un instant de tête-à-tête et le grand inventeur dut trouver un moment de courage suffisant pour marmonner un lâcher tout à trac un aveu personnel. D'ailleurs quelle que soit la façon dont cela ait commencé, il n'y a aucun doute que cela commença et que ce fut bientôt absolument perceptible à tout un monde accoutumé à se divertir des procédés de lady Mary Elkinghorn. Cela compliqua les choses parce que l'état amoureux dans un cerveau vierge comme celui de Filmer, ne pouvait que fortifier sinon suffisamment, au moins d'une manière considérable, sa résolution d'affronter un danger qu'il ressentait et lui rendre impossible toute tentative d'y échapper — tentatives qui autrement eussent été mutuelles et bien accueillies.

Les sentiments de lady Mary vis-à-vis de Filmer et l'idée qu'elle se faisait de lui sont restés matières à conjecture. A trente-huit ans, on peut avoir acquis beaucoup de sagesse sans être précisément très sage et l'imagination fonctionne encore assez activement pour créer des mirages et effectuer l'impossible. Aux yeux de son admirative, Filmer apparaissait comme un personnage central, situation qui compte toujours ; en outre il exerçait un pouvoir unique dans les airs tout au moins. Les évolutions de la machine modèle avait un peu de caractère d'une puissante incantation, et les femmes ont toujours manifesté une déploration disposition à croire que, quand un homme à une supériorité, il doit nécessairement les avoir toutes. Cela étant accordé tout ce qui n'était pas parfait dans les manières de l'aspect de Filmer, devint un mérite de plus ; il était modeste, il détestait la parade ; mais quand l'occasion viendrait où il lui faudrait de véritables qualités... alors on verrait.

Ms Bampton défunte depuis lors, jugeait prudent de communiquer à lady Mary son opinion que Filmer à tout prendre, était plutôt un être « vulgaire ».

— Il est assurément un être tel que je n'en ai jamais rencontré, répondit lady Mary avec une imperturbable sérénité.

Et Mrs Bampton après avoir lancé un coup d’œil rapide et imperceptible à cette sérénité, décida qu'elle avait dit tout ce qu'on pouvait attendre d'elle en prévenant lady Mary... Mais elle en dit bien davantage aux autres.

(A SUIVRE LE 28 SEPTEMBRE)

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