Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

COMMENT JE RESAI VIEUX GARÇON

14 Octobre 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

COMMENT JE RESTERAI VIEUX GARÇON

Nouvelle humoristique par Walter EMANUEL

A PARTIR DU 1er NOVEMBRE RENDEZ-VOUS SUR

histoiresautrefoisWordpress.com

Je ne suis de tempérament ni violent, ni cruel, mais comme je crois savoir que Master Charlie et sa sœur sont sur le point de m'accuser injustement, j'use à l'avance du droit de me défendre et j'écris un compte rendu sincère et complet du regrettable incident qui nous a divisés. Mon bras me fait encore quelque peu souffrir mais je préfère arrêter les frais alors qu'ils sont frais dans ma mémoire.

Ce fut le 1er avril que je reçus l'invitation que j'ai sous les yeux et dont voici la teneur :

M. et Mme STEFEN Freshfield présentent

leurs compliments à M. Master Leigh

et le prient de vouloir bien leur faire honneur

de sa présence lundi 2 mai.

On dansera

Traverti

Mon mot et le mot « Travesti » étaient manuscrits le reste était imprimé. Je dois vous dire qu'à cette époque je nourrissais des sentiments de profonde admiration envers la fille de Mrs Freshfield, Dolly. Cette dernière était plus qu'ordinairement jolie et en outre, je la croyais bien élevée et d'un caractère aimable (Ceci pour montrer comment l'on peut parfois être déçu) L'histoire perdrait de son intérêt si j'omettais de dire que j'aspirais à la main de Miss Dolly. Après mûre réflexion, il m'avait semblé éminemment désirable de signer avec elle un contrat par devant M. le maire ; je n'ignorais cependant pas que la balance des avantages aurait penché de son côté.

Comme je l'ai dit plus haut, elle était jeune et jolie. Son père était dans les affaires, mais il était loin d'être riche. Quoique j'ai dépassé la moyenne, je suis bien conservé et possède des revenus plus que suffisants, je suis avocat, mais ne pratique pas. Entendez-moi bien ; je ne suis pas abandonné de mes clients ; je n'ai jamais pratiqué et me repose. De plus ma famille est socialement mieux classée que celle de Dolly. Cette union dont été une mésalliance aux yeux de tous ceux qui s'intéressent à moi.

Je n'avais pas encore déclaré ma flamme à l'objet de mes rêves, mais par mes fréquentes visites chez ses parents, et par divers autres petits moyens — absolument corrects, est-il besoin de le dire ? — je lui avait prouvé quelle ne m'était pas indifférente. Son attitude envers moi fut toujours respectueuse, trop respectueuse même et dépourvue de cette cordialité à laquelle j'aurais pu m'attendre. Ce fut une des raisons qui retinrent ma déclaration. D'ailleurs il n'y avait rien à gagné à précipiter les choses et j'espérais qu'avec le temps Dolly et viendra à partager mes sentiments. Son père avait pour moi une réelle estime ; j'avais rarement l'occasion de voir la mère, qui était infirme, mais néanmoins je savais que je ne lui déplaisais pas trop. Le jeune frère de Miss Dolly, Charlie âgé de 10 ans était le seul autre membre de la famille. Je ne sais pourquoi ce garçon me prit en aversion. C'est un vrai galopin auquel chose curieuse, Dolly était beaucoup attachée. Comme il appartenait au sexe fort et qu'il était le plus jeune de la famille, on le gâtait outrageusement. Cela se voit souvent. Par égard pour sa sœur, j'essayai plusieurs fois de me le concilier, mais sans succès. Vous allez voir jusqu'où sa vilenie ; pour me mettre dans ses bonnes grâces, je lui glissais de temps à autre quelques pièces de monnaie — qu'il acceptait toujours, le gredin ! — mais cela ne l'empêchait pas d'être le lendemain aussi intraitable que jamais.

Il avait une figure de singe.

Sur ces entrefaites, je me demandai assez longtemps dans quel costume j'apparaîtrais au bal ; mon choix s'arrêta finalement sur un costume de clown. Les personnes qui me connaissent seront surprise de cette décision, mais j'avais de bonnes raisons. Je voulais plaire à Miss Dolly d'une manière toute particulière. Étant la jeunesse même, elle adorait les plaisanteries et je savais qu'elle me considérait comme un garçon sérieux, car elle me l'avait avoué un certain jour. Je ne rougis pas d'être sérieux tout au contraire. Il y a d'après moi beaucoup trop de farceurs et de sots de nos jours. Mais je désirais faire bonne impression à Miss Freshfield ce soir-là et j'avais résolu, si elle se montrait sympathique de lui dévoiler l'état de mon cœur. Je ne vois pas pourquoi je ne me serais pas attribué tous les avantages possibles. Après tout, il pouvait y avoir d'autres aspirants plus jeunes que moi.

Le travesti étant merveilleux ; d'ailleurs, je l'avais commandé chez un de nos meilleurs costumiers, et lui avait donné à entendre que la question de dépense étant seulement secondaire, il aurait à se surpasser, ce qu'il ne manqua pas de faire. Le satin, non pas le coton employé ordinairement pour les costumes de clowns fut l'étoffe choisie ; sur la poitrine rouge, apparaissait un immense âne jaune et sur d'autres parties du corps on pouvait voir d'amusantes caricatures d'animaux. Ainsi que je l'avais voulu l'ensemble était d'un effet cocasse et même ridicule et je me promis bien de ne jamais plus me soumettre à une telle idiotie. Ah ! Dolly ne me trouverait plus aussi docile après notre mariage !

Enfin le soir de la danse arriva. Je pris un taxi.

Au début même, un incident désagréable se produisit. Une foule de gamins me virent sortir de chez moi et coururent après le fiacre jusqu'à la porte même de chez mes futurs beaux-parents. Lorsque je descendis les petits « mal lavés » se mirent à pousser des cris sauvages et à se payer ma tête. Comme d'ordinaire il n'y avait pas un seul agent à proximité. Suivant l'usage de rigueur à Inverness Place, je restai trois minutes entières devant la porte avant que l'on répondit à mes sonneries, ce qui fut loin d'améliorer l'état de mon esprit.

Puis lorsque la porte s'ouvrit, la bonne oubliant les devoirs de sa profession, s'esclaffa bruyamment à ma face. Quelle impertinence !

A en juger par le nombre de chapeaux e de pardessus déposés au vestiaire, je vis que j’étais en retard. Je recommandé à cette sotte servante de ne pas m'annoncer, et me frayai vivement un chemin jusqu'à la salle de danse. Les gens que je croisai (et qui tous semblèrent figés d'étonnement à ma vue) partait l'habit ordinaire de soirée. Ceci est à mon avis ce qui gâte tant de bals masqués ; pourquoi n'y pas venir tous en travesti ? Miss Freshfield se tenait avec son père à l'entrée même de la salle. Eux aussi, chose curieuse, étaient en tenue de soirée. Dolly ne m'avait jamais paru aussi joli, et ma mauvaise humeur disparut comme par enchantement.

— Ah ! M'y voici enfin, dis-je.

Je vis Miss Freshfield rester toute confuse. Elle devint tour à tour blanche, écarlate et, avec un sourire (qui ressemblait presqu'à un rire) elle me dit :

— Oh ! Je croyais que vous n'alliez jamais venir !

Mr Freshfield semblait perdre la vie de stupeur.

— Grand Dieu ! Master Leigh, fit-il, vous le seul parmi nous !

Je regardai autour de moi et aussitôt tout mon corps de couvrit d'une sueur froide.

Il y avait environ une centaine de personne dans la salle ; la danse était interrompue, et tous me regardaient. J'étais le seul invité en travesti !

Furieux je me tournai vers Mr Freshfield.

— que signifie ceci ? Demandai-je.

— Je vous le demande moi-même, répliqua-t-il.

— Vous manquerez aux devoirs de l'hospitalité, continuai-je. Ne m'avez-vous pas invité à un bal paré ?

— Un bal paré ? Interrompt-il. Vraiment Master Leigh je dois vous le répéter, je suis surpris de vous voir chez moi en un tel accoutrement.

— Heureusement, répondis-je, en essayant, non sans difficulté de contenir ma colère, j'ai conservé votre invitation.

Après ces paroles, je quittai la salle dans une attitude digne, en dépit du costume dont j'étais affublé.

Furieux je retournai chez moi et aussitôt arrivé je regardai la carte d'invitation. Je ne m'étais pas trompé, le mot « travesti » était assez visible ! Je déchirai le costume en morceau et le jeta au feu.

La mortification dont j'avais été l'objet m'avait rendu positivement malade. Que quelqu'un se soit arrangé pour me faire paraître aussi ridicule devant Miss Freshfield en présente de tant de monde. Je me coucherai pas avant d'avoir découvert l'auteur de cette fumisterie.

Le lendemain matin je me fis conduire aux bureaux de M. Freshfield en ayant bien soin d'apporter avec moi la carte d'invitation. Il sembla au premier abord être sous l'impression que je venais lui faire mes excuses.

— Oh ! Cela va bien, dit-il. Tout le monde s'est vraiment bien diverti. Il arrive toujours des erreurs.

Je me contins. Après lui avoir montré la carte, je lui demandai s'il reconnaissait l'écriture. Il la lue et alors éclata bêtement de rire.

— Oh ! Le petit gredin, dit-il, le petit gredin ! Ah ! Les enfants seront donc toujours les mêmes.

— Eh bien ! Demandais-je, lorsqu'il eut fini de rire, qu'avez-vous l'intention de lui faire ?

— Oh ! Je vais lui donner une bonne réprimande, vous pouvez compter sur moi, fit-il.

A nouveau, je réussis à me retenir « Une bonne réprimande »

— Mais, voyons, monsieur Freshfield, dis-je, vous ne paraissez pas vous rendre compte de la situation. Si vous ne le punissez pas sévèrement, je me verrais obligé d'avoir recours à la loi.

Toutefois, le père refuse de fesser le jeune voyou où plutôt il me pria de ne plus insister et finalement m'amena à me contenter de la promesse que le gosse ferait personnellement des excuses.

Aussitôt dehors je regrettai d'avoir été aussi tolérant. Je hais les parents indulgents, ils sont un danger pour l'État. Cependant, le mioche était, après tout, le frère de Miss Freshfield.

Dans la soirée du même jour, le gamin passa chez moi, paraissant assez honteux.

— Eh bien ! Master, m'écriai-je

— Je suis venu pour vous dire que je suis fâché de vous avoir fait paraître si ridicule, hier soir. A propos, avez-vous encore des timbres-poste pour ma collection ?

— Alors, c'étaient là ses excuses ? Pensai-je.

Je le regardai un instant sans mot dire. Puis je fus pris d'une rage indicible. Dans un coin de la pièce se trouvait ma canne. Peut-être n'aurai-je pas dû faire ce qui suivi. Mais je suis humain. Un écrivain du beau sexe disait un jour qu'il n'y avait rien de plus charmant et d'harmonieux sur terre que le rire des petits enfants. Elle n'avait pas entendu les hurlements de Charlie ! Malgré tout, c'est un grand soulagement pour moi de penser que, durant une bonne huitaine, Master Charlie ne pourra pas s'empêcher de songer à moi en s'asseyant et qu'il lui faudra dormir sur le côté.

Comme je l'ai déjà reconnu, je n'aurais pas dû me comporter de la sorte. Mais, ne conviendrez-vous pas avec moi, que la provocation avait été trop grande ? Ensuite y a-t-il jamais eu grand mal à administrer une bonne fessée à un gosse ? Pour ma part si j'étais père de famille, je fouetterais régulièrement tous les soirs. En tous cas, Master Charlie peut se piquer de n'avoir pas volé la sienne !

D'autre, pourtant en pensent autrement. Ce matin j'ai reçu la note suivante de Miss Freshfield.

Monsieur,

Vous êtes un lâche et un mal élevé d’avoir ainsi battu un enfant. Je désire ne plus vous revoir. Je puis vous dire entre parenthèses, que c'est moi qui ai conseillé à Charlie d'écrire les mots en questions sur la carte que vous avez reçue

D. Freshfield

Ah ! C'est ainsi ! Ce soir je vais me mettre à un livre que j'avais l'intention d'écrire depuis longtemps. Le sujet en est : « La Femme » et il aura pour titre : « Les chats et autres Félins »

REVUE NOS LOISIRS DU 22.11.1908

COMMENT JE RESAI VIEUX GARÇON
Commenter cet article