VOTRE OPINION ET LA NOTRE * ÇA A ASSEZ DURÉ
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LES PENSÉES QUE JE PENSE
Nos Loisirsdemande une loi qui institue pour tout cuisinier de restaurant un examen de capacité e »t un diplôme... comme pour les pharmaciens, chauffeurs, instituteurs et tous ceux dont l'ignorance risque d'être nuisible au public. Nos Loisirsdemande également une loi qui soumette les cuisines de restaurants à une inspection périodique de propreté. On nous fait vraiment trop mal et trop... salement manger.
Il devient fatigant d'entendre les apôtres et les adeptes de la musique de l'avenir. Si la musique de l'avenir prend ce chemin-là, on demande à savoir ce que sera dans l'avenir le bruit, le tintamarre le pur boucan.
Une compagnie transatlantique allemande vient d'installer une chapelle sur son plus beau navire. La chapelle sera, en tout cas, un endroit moins dangereux que le fumoir-tripot ou sur chaque paquebot on laisse les professionnels de la dame de pique plumer les bons gogos de passagers.
C'est étonnant comme les hommes sont peu pressés de demander en mariage ces femmes intellectuelles et séduisantes qu'ils admirent si fort.
Il y a des gens déraisonnables qui voudraient tout pour rien — même leur religion !
VOTRE OPINION ET LA NOTRE
Les merveilleuses découvertes des savants prouvent que rien n'est impossible au génie de l'homme les miracles qui n'ont pu s'accomplir encore s'accompliront dans la suite. Et cette certitude en même temps qu'elle excite la fécondité des inventeurs, encouragé l'ingéniosité des escrocs.
Les hommes d'affaires les plus défiants se laissent prendre, justement parce qu'ils n'osent plus crier à l'invraisemblance quand on leur soumet l'idée la plus surprenante. Puisque cela se réalisera dans l'avenir pourquoi pas tout de suite ?
Hier c'était l'histoire de la fabrication du diamant qui à coûté deux millions aux hommes les plus compétents dans le commerce des pierreries ; un simple tour de prestidigitation leur avait fait croire ce qui n'est pas encore arrivé. Aujourd'hui c'est l'histoire de la Télémécanique, c'est-à-dire du transport de la force à distance sans fil, qui a « fait marcher » les capitalistes marseillais et lyonnais.
Ces incidents ont un côté fâcheux. Quand le véritable savant, ayant réellement fait la découverte attendue, se présentera chez les commanditaires pour obtenir leur concours on lui répondra : « Nous la connaissons, vous êtes un filou on ne nous trompe pas deux fois, allez vous faire pendre ailleurs » Et le bon inventeur mourra de faim.
ÇA A ASSEZ DURÉ
Une curiosité — il ne faut pas dire une des attractions — de Paris pour les étrangers, surtout pour les Anglais, les Américains, les Allemands, les Scandinaves, c'est le fiacre. Et, davantage encore le cheval de fiacre. Même les ambassadeurs venus du Maroc pour porter un message de Mouley Hafid ont été troublés par la vue du cheval de fiacre parisien. L'idée qu'une créature vivante pourrait endurer une aussi grande somme de douleur sans mourir, et que des hommes civilisés pouvaient infliger à l'un de leurs frères inférieurs de telle cruautés, entrait difficilement dans l'esprit de ces barbares.
Vous qui courez à vos affaires en jetant un coup d’œil sur les étalages, sur la jolie fille que vous croisez ou simplement le nez sur votre journal, vous ne faites pas attention au fiacre. Tout au plus éprouvez-vous une certaine mauvaise humeur quand vous débarquez la nuit dans une gare, et que vous êtes obligés de vous hisser dans un de ces véhicules antédiluviens, nauséabonds, crasseux, roulant avec un bruit de ferraille, recelant dans leurs coussins les microbes qu'ont laissés vingt malades contagieux pendant leur transport à l'hôpital. Mais dans la journée, parmi la bousculade et le brouhaha des rues, vous ne regardez pas le fiacre qui rase le trottoir. Regardez-le donc !
Voici le monsieur pressé qui crie au cocher « Vite ! Je suis à l'heure ; bon pourboire ; dépêchez-vous ! » Et le cocher fouaille la bête. Voici la famille de quatre ou cinq personnes qui s'entasse sur la banquette et sur les strapontins ou la bande de conscrits en goguette, d'étudiants trop joyeux, d'étrangers en tournée de Montmartre qui veulent gravir au grand trot la rue des Martyrs (bien nommée !) la rue Notre Dame de Lorette, la rue Lepic, des cent rues de Paris qui ressemblent à des échelles d'assaut dressées contre une muraille. Et le cocher fouaille encore à tour de bras.
Voici la dame en toilette qui n'a pas souvent l'occasion de s'offrir une voiture et qui tient à produire son effet ; elle se tient souriante sous son vaste chapeau, fière et flattée de tous les regards tournée vers elle. Hélas ! Elle se trompe. Ce n'est pas son minois, ce n'est pas son catafalque de plumes et fleurs, ni son ombrelle vert d'eau, ni ses souliers à boucles d'argent que les passants étonnés contemplent ; c'est la misérable haridelle qui traîne son équipage. Comment ce spectre de cheval tient-il sur deux ou trois pattes encore entière ? Comment avance-t-il sur le pavé de bois glissant ? Comment a-t-il l’héroïsme d'appliquer pour tirer la voiture, les plaies saignantes ou suppurantes de ses épaules contre le collier ? Comment retient-il de ses jarrets tremblants, toute une charge sur la pente qu'il dévale sans le secours d'aucun frein ? Mystère miracle permanent.
Il y a des dessinateurs qui se font une spécialité du cheval ; ils aiment à surprendre et à reproduire les attitudes, les formes, les mouvements de ce bel animal du noble pur-sang, du robuste percheron du boulonnais énorme, de l'arabe nerveux. Quand ces artistes se croient sûrs de leur crayon, ils restent ahuris devant le cheval de fiacre ; par les privations l'excès de fatigue, la torture, les blessures mal soignées, les fractures mal remises, on arrive à produire dans Paris des carcasses et des membres de chevaux qui n'appartiennent plus à l'espèce chevaline !
Le long d'une file de fiacres en station, considérez ces jambes tordues , ces jarrets cagneux, ces genoux bossuézs ; jamais vous ne devineriez que ce sont les pattes d'un cheval, si vous ne oyez un harnais sur le cou de la bête, et son nez plongé dans une musette, de l'asphyxie l'empêcherait de manger même dans le cas où la nourriture serait mangeable.
Les chevaux de fiacre ainsi traités, couvrent dans leur temps de service quotidien, des parcours de soixante à quatre-vingt kilomètres, en terrain cruellement difficile avec une charge souvent excessive. L'usage des compteurs kilométriques a permis cette constatation.
Ne parlons même plus de la brualité de certains cochers. Des scènes révoltantes se produisent à tous les carrefours ; l'alcoolisme, une rancune contre le patron, une colère contre le voyageur peu généreux , une rage contre l'agent de police qui a dressé contravention, quelquefois la méchanceté instinctive, plus souvent l'irritation d'une existence ingrate — tout est prétexte à faire souffrir le cheval. Le cheval n'a rien fait, lui.. le cheval souffre plus que son bourreau. Mais le cheal paie tout ; car il ne peut pas se plaindre, il ne sait pas se défendre, il est le souffre douleur idéal !
Eh bien, il faut mettre un terme à cette sauvagerie.
Comment ? Cherchons un peu : Nos Loisirs trouvera.
REVUE DE NOS LOISIRS DU 23 AOUT 1908