VOTRE OPINION ET LA NOTRE 3/3
VOTRE OPINION ET LA NOTRE
Supposez que vous ayez un rôle à tenir dans une comédie de salon, qu'est-ce que vous ferez ? Vous demanderez d'abord à connaître toute la pièce ; vous réclamerez un texte complet, pour y apprendre votre rôle particulier, où le sens de chaque réplique est éclairé par le sens des répliques voisines.
Et vous croyez naturellement que les acteurs de profession procèdent de la même manière. Grave erreur. On remet à chaque acteur le rôle de son personnage, copié séparément ; la place de chaque réplique y est marquée par les deux ou trois derniers mots de la dernière phrase de l'interlocuteur. De sorte que l'artiste cherche les intonation de ses réponses sans savoir comment lui est posée la question ; il riposte contre les menaces ou des accusations qu'il ignore. C'est seulement aux répétitions d'ensemble, sachant déjà leur texte par cœur, que les acteurs commencent à le comprendre.
Une des actrices les plus intelligents de Paris vient d'établir les chroniqueurs en leur racontant qu'elle n'étudiait pas son rôle sans connaître la pièce entière, et qu'elle désirait savoir ce qui se passe mêmes dans les actes où elle ne figure pas. Cela fait l'effet d'une révolution dans les mœurs théâtrales.
En Prusse, à dater de la présente année, dans tous les établissements d'instruction, il sera fait à l'usage des filles et des garçons âgés de quinze ans un cours de pédagogie sexuelle. Les parents pourront y assister.
Voilà qui semble hardi. Dans le pays de France que les voisins envieux accusent de dépravation, les mœurs sont tellement candides que nous n'avons jamais su comment nous y prendre pour donner à la jeunesse des notions indispensables. Résultat ; la jeunesse a toujours été abandonnée à elle-même et aux plus désastreux hasards. C'est chez le médecin que se fait — trop tard — l'éducation physiologique d'une foule de pauvres filles et d'infortunés garçons.
Il eût été cent fois plus raisonnable , tant pour les individus en cause que pour l'ensemble de la race, de faire intervenir le médecin d'abord — avant les expériences fâcheuses — comme professeur d'histoire naturelle.
Où bien que les parents s'en chargent eux-mêmes. Mais qu'on ne continue pas de laisser, par une pudeur bien mal entendue, les filles exposées à la séduction et les garçons exposés la débauche.
Combien de fois en lisant un auteur comique, en applaudissant un auteur comique, n'avons-vous pas dit : « Quel type ! Ce qu'on doit s'amuser dans sa compagnie ! Dommage que je n'ose pas l'inviter à dîner ; on se tordrait »
Eh bien, neuf fois sur dix, l'auteur comique à le spleen, et l'auteur comique est hypocondriaque. Les plus fameux sont morts dans un sombre marasme ; en ce moment même un de ceux qui ont fait rire follement nos contemporains succombe à la mélancolie. Tandis que des hommes d'apparence grave, de profession solennelle ou même sinistre, des tragédiens, des croque-morts, sont en leur privé de joyeux lurons.
Les médecins et les moralistes cherchent les raisons de ces inconséquences. Il semble que la raison n'est pas compliquée. Tous les hommes ont à satisfaire les mêmes instincts, à dépenser une certaine somme de tristesse et une certaine somme de gaieté. Quand toute leur tristesse où toute leur gaieté s'épuise dans l'exercice de leur métier, il leur reste la contre-partie à consommer pour leur compte personnel.
REVUE NOS LOISIRS DU 8 MARS 1908