VOTRE OPINION ET LA NOTRE 3/3
VOTRE OPINION ET LA NOTRE 3/3
La cantinière qui a gagné le million à la loterie de la Presse, va se marier ; les journaux publient le portrait de son fiancé, jeune lieutenant dans l'armée française ; les reporters ont profité de l'occasion pour lui demander par quel système elle gagne ainsi tous les gros lots. La bonne dame répond qu'elle a gagné le second gros lot parce qu'elle avait gagné le premier, et gagné le premier parce qu'elle a de la chance.
Il n'y a réellement pas d'autre chose. Telles gens prendront des paquets de billets à toutes les loteries, d'innombrables tickets au Pari mutuel, des obligations à tous les emprunts, et ne verront jamais sortir un numéro qui leur appartienne. Au contraire, un individu ne peut prendre un numéro de loterie de tombola, de petits chevaux ou de souscription sans gagner. Qu'y faire ?
Au moyen Age, on tâchait de conclure un pacte avec le diable, quand on pouvait le rencontrer au Sabbat. Aujourd'hui, le diable ne marche plus, il a fait de trop mauvaises affaires en achetant des âmes humaines. Et les sorciers sont des farceurs. Rien à faire pour conjurer la guigne ni pour assurer la chance. C'est désespérant.
La science moderne se vante de découvrir mille secrets ignorés de nos ancêtres ; mais elle est impuissante à retrouver mille secrets que nos ancêtres ont connus.
Le ciment qui rendait indestructibles les constructions romaines et qui maintient debout tant de monuments formidables, na pas été reconstitué. Les verriers d'aujourd'hui ne savent pas cuire leurs vitraux comme les maîtres du moyen âge. Les luthiers ne possèdent plus le vernis qui faisait la valeur les Stradivarius au XVIIIe siècle.
En remontant plus haut, dans la nuit des âges, on aurait à chaque pas la preuve qu'une foule de notions ou de méthodes retrouvées de nos jours avaient appartenu déjà aux civilisations disparues. Sous les forêts de l'Asie et de l'Amérique, on déterre les ruines d'admirables cités, où la vie fut aussi raffinée que chez nous, où les commodités furent plus grandes, où les arts mécaniques furent aussi ingénieux.
La fable du phénix qui renaît de ses cendres peut s'appliquer à l'humanité, ballottée éternellement de la barbarie à la plus haute culture.
D'où vient l'habitude qu'ont les Occidentaux de se serrer la main par politesse, sinon par amitié ? Un certain nombre de personnages civils et militaire ont eu récemment des ennuis pour avoir serré la main de personnes compromettantes ; on n'a pas réfléchi que les boxeurs et les lutteurs serrent toujours la main de leur adversaire avant de lui passer le collier de force ou de lui écraser la mâchoire ; il n'y a donc pas d'indice de déloyauté dans le fait qu'un serviteur du gouvernement serre la main de ses ennemis ; c'est le mouvement suivant qu'il faudrait considérer.
A Paris surtout, on échange des poignées de main avec une multitude de gens qu'on ne connaît guère où qu'on ne connaît pas du tout. C'est encore moins désagréable, malgré les microbes qu'on y récolte que de se frotter le nez contre leur museau, à la façon des Peaux-Rouges.
Et ce contact fournit quelquefois aux psychologues certaines indications. De même que les chiromanciens lisant dans les lignes de la paume, les observateurs ont une impression sur le caractère de leur interlocuteur, en lui serrant la main. Il y a des poignées de main d'honnête homme, de fourbe, de menteur, d'être faible et d'être énergique, auxquelles on se trompe rarement.
REVUE NOS LOISIRS DU 5 AVRIL 1908