MOINEAUX SANS NID N° 129
— Arrêtez cet homme ! Leur cria la mégère. Il m’a volée, il a enlevé ma fille adoptive et il m’a
torturée !... Voyez mes poignets !...
Ce disant, elle montrait ses mains encore toutes bleuies d’avoir été étroitement ligotées.
L’aspect de Robert Montpellier n’avait rien de celui d’un malfaiteur, et les agents hésitaient visiblement à croire aux déclarations de la vieille.
— Rien de ce qu’elle raconte n’est vrai ! Protesta le jeune homme, indigné. Au contraire, c’est moi qui ai enlevé son bâillon et coupé ses liens !
— Il ment, Messieurs les agents ! Cria la harpie, il cherche à vous tromper !
— Voilà comment vous me remerciez de vous avoir secourue ! S’exclama Robert furieux. Je vous ai peut-être sauvé la vie !... Pourquoi m’accusez-vous ? Et qu’est-ce qui vous pousse à agir de la sorte ?
— Vous n’êtes venu ici que pour me voler cette fillette que réclamait votre maîtresse ! Répliqua-t-elle.
— Que veut-elle donc insinuer, Monsieur ? S’informa l’un des agents.
— Ne faites pas attention à ce qu’elle dit ! S’écria le peintre ; elle ment effrontément !
— Pourtant, comment pouvez-vous expliquer votre présence dans cette cabane à une heure aussi avancée de la nuit ? Questionna l’agent.
— Je suis entré ici après avoir enfoncé la porte pour lui porter secours, je vous le répète, car, de la rue, à travers le carreau cassé, je l’avais vue se traîner par terre, pieds et poings liés et bâillonnée, répondit très calmement Robert Montpellier.
— C’est exact, admit « l’Araigne », mais avant, il y a environ deux heures, tandis qu’éclatait ce terrible orage, il est déjà entré ici avec un autre homme. Tous deux avaient le visage masqué. Je me trouvais dans l’autre pièce, tremblant de tous mes membres et j’ai très peur du tonnerre. Ils se sont alors jetés sur moi, m’est sauvagement ficelée, bâillonnée et presque torturée pour me forcer à dire où je cachais mes économies.
— Tout ceci peut être vrai, mais je n’y suis pour rien, déclara énergiquement Robert. Je suis fortuné et je n’ai aucun besoin de voler.
— Mais vous vouliez la petite et vous me l’avez enlevée ! Hurla la mère Picquet. Si vous avez simulé un vol, c’est pour tromper la justice ...
— Assez ! Trancha l’agent qui avait déjà pris la parole, vous raconterez tout cela au commissaire. Suivez-nous !
Le lendemain matin, Robert Montpellier qui avait passé les dernières heures de la nuit au poste de police, fut conduit à la Préfecture devant le juge d’instruction où l’avait précédé la mère Picquet.
La vieille avait raconté l’agression dont elle avait été victime la nuit précédente.
— Qu’est-ce qui vous fait supposer que ce Monsieur, accouru pour vous secourir, soit l’un de vos agresseurs ? Lui demanda le magistrat.
— Parce qu’il tenait à m’enlever ma fille adoptive, répliqua « l’Araigne » sans l’ombre d’une hésitation.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Madame, objecta le juge.
Alors l’usurière avait raconté ce qui c’était passé chez Valérie Labeille.
— Toujours cette femme ! S’exclama le juge, qui s’était également occupé du crime de la rue Lakanal. (< Si je l’avais laissée en prison, cela ne serait pas arrivé » se dit-il) Ainsi, Madame, reprit-il, vous accusez mademoiselle Labeille d’avoir séquestré votre fille adoptive, et aussi du vol dont vous venez d’être victime ?
— Parfaitement, Monsieur le juge ! Répondit avec force l’horrible femme, je l’accuse elle et ... et cet individu. C’est d’ailleurs la deuxième fois qu’ils m’enlèvent cette petite.
— Avez-vous reconnu en cet homme l’un de vos deux agresseurs ? Questionna le magistrat en la fixant avec sévérité.
— A ce moment-là, répondit la mère Picquet en haussant les épaules, j’ai cru qu’ils désiraient uniquement me voler mon argent, mais lorsque je me suis aperçue que la fillette avait également disparue, j’ai compris qu’il ne pouvait s’agit que d’eux seuls. Et je crois ne pas me tromper en raisonnant de la sorte.
— Alors, comment expliquez-vous que Monsieur soit ensuite allé vous porter secours ? Objecta le juge.
— Je suis certaine qu’il l’a fait dans le but de dé »tourner les soupçons, ou parce qu’il ressentait quelque remords. Ils ne m’ont volée que pour faire croire que c’était le but de leur agression. Autrement comment pouvez-vous expliquer la raison pour laquelle cet homme se trouvait près de chez moi à une heure aussi avancée de la nuit, et pourquoi il a arraché le carton qui remplaçait un de mes carreaux de fenêtre pour regarder à l’intérieur de ma maison ? Poursuivit la sinistre sorcière.
— Je vais écouter les explications de ce monsieur, répliqua le magistrat en faisant signe à un employé d’emmener la mère Picquet.
— Monsieur Montpellier, que faisiez-vous près du domicile de madame Picquet à une heure aussi avancé de la nuit ? Demanda le magistrat à Robert lorsqu’il fut introduit dans son bureau.
— Je désirais parler à cette femme, Monsieur le juge, répondit le jeune homme sans hésiter.
— Vous vouliez lui parler à une heure du matin ?
— Oui, parce que cette affaire me tenait très à cœur, expliqua Montpellier avec beaucoup de calme.
— Que voulez-vous dire ?
— Je venais lui proposer de me céder sa fille adoptive.
— Et vous ne pouviez pas attendre jusqu’au lendemain ?
— Bien sûr que si, Monsieur le juge, mais j’étais très impatient, car je n’ignore pas que cette femme force les enfants à la mendicité, surtout la nuit et au petit matin. Je n’avais d’autre but que d’arracher au plus vite de ses griffes une petite enfant sans aucune défense.
— Est-il vrai que vous avez une liaison avec cette Valérie Labeille, si tristement célèbre ? Lui demanda brusquement le magistrat.
— Je suis un de ses amis et rien d’autre ! Répliqua aussitôt le jeune homme. D’ailleurs, cette jeune femme n’est coupable d’aucun des crimes dont on l’accuse !
— Ce n’est pas à vous d’en décider et cela ne vous regarde pas, déclara sèchement le juge, mais il y a une chose certaine ; c’est qu’elle retenait chez elle la fille adoptive de madame Picquet.
— C’est juste.
— Et elle refusait de la rendre ...
— C’est également vrai ; elle aimait sincèrement cette fillette et cherchait à ce qu’elle ne fût pas aussi honteusement exploitée. Pour ma part, Monsieur le juge, j’accuse madame Picquet.
— Je vous interdit d’accuser qui que ce soit ! Interrompit le magistrat.
— Cependant, je tiens à vous informer que cette odieuse vieille fournit des enfants à des faux mendiants pour attendrir le public ! S’exclama Robert avec force.
— C’est bon. Je ferai enquêter à ce sujet, répondit le juge un peu plus conciliant. Maintenant, dites-moi ce qui s’est passé chez mademoiselle Labeille.
Robert obéit et raconta avec précision la scène qui s’était déroulée chez la jeune fille.
— Ainsi, vous ne niez pas que, tous les deux, désirez garder cette enfant et que vous-même avez offert de l’argent dans cette intention, à sa mère adoptive, argent qu’elle a d’ailleurs refusé, fit observer le juge.
— C’est exact, Monsieur le juge.
— Et ensuite, vous avez enlevé cette petite fille !
— Non ! Mademoiselle Labeille est partie pour Barcelone, appelée au chevet de son père mourant, et ...
— Je comprends, coupa le magistrat, et vous, avant son départ, lui avez remis la fillette qui doit maintenant se trouver en Espagne ... Tout est parfaitement clair ...
— Jamais de la vie ! Vous faites erreur, Monsieur le juge ! Protesta Robert avec véhémence.
— Alors, où avez-vous caché cette enfant ? Questionna le juge en le fixant d’un regard scrutateur.
— Monsieur le juge, répondit Robert avec hauteur, je suis un gentilhomme ; je pense que ma conduite et mon éducation méritent un peu plus d’égards.
— Devant la loi, nous sommes tous égaux, Monsieur Montpellier.
— Vous ne tenez donc aucun compte de mes affirmations ?
— Vos relations avec mademoiselle Labeille ne sont guère faites pour vous avantager ! En outre, vous m’avez expliqué les raisons de votre présence, la nuit dernière, chez madame Picquet. Vous venez de reconnaître également que vous tenez à garder cette fillette et que sa mère adoptive a refusé, malgré vos offres certainement très avantageuses, de vous la céder. L’enfant, à présent, a disparu. Qui pourrait l’avoir enlevée, sinon vous ?
— Et pourquoi ?
— Parce que votre maîtresse s’était attachée à elle et que vous désiriez la satisfaire en toutes choses, conclut le juge. Un homme épris est capable de tout pour celle qu’il aime ; et c’est votre cas, monsieur Montpellier !
— Mademoiselle Labeille n’est pas ma maîtresse ! Déclara énergiquement Robert ; c’est une femme honnête et digne de respect.
— Ces paroles suffisent pour témoigner de l’étendue de votre passion aveugle pour elle, car celui qui est capable de croire en la droiture d’une telle femme est tout aussi capable de commettre un crime pour elle si elle l’exige. Allons Monsieur Montpellier, avouez la vérité et dites-moi où vous cachez cette petite. C’est l’unique chose qui vous reste à faire ... Dans votre intérêt, croyez-moi.
— Je vous jure, Monsieur le juge, que je vous ai dit la stricte vérité ! S’écria Robert.
— Ne comprenez-vous donc pas qu’en vous entêtant de la sorte, vous me mettez dans l’obligation de vous faire arrêter ? Soupira le magistrat. Il y a rapt d’enfant, on ne peut l’oublier, et tout vous désigne comme étant le coupable !
— En agissant ainsi, vous commettriez une véritable injustice, surtout si vous laissez cette affreuse mégère en liberté.
— Vous ne voudriez tout de même pas que je l’emprisonne alors qu’elle a été volée et malmenée ? Ce serait vraiment un comble ! Qui sait ? Peut-être qu’une fois en cellule, vous réfléchirez et vous déciderez à me dire la vérité ...
— Il m’est impossible de faire d’autres déclarations que celle que je vous ai faites, Monsieur le juge !
Le magistrat fit appeler « l’Araigne » pour une confrontation, mais cela m’apporta aucun changement dans l’attitude des deux adversaire et le juge n’eut alors d’autre solution que d’ordonner l’arrestation du jeune artiste.
Robert fut donc mis en prison, ce qui le frappa très douloureusement, on l’imagine.
Que de tourments depuis qu’il avait connu Valérie, Et voici qu’à cause d’elle il était accusé de l’enlèvement d’une enfant ! En quelques mois, toujours par la faute de celle qu’il aimait, il avait souffert comme jamais durant toute sa vie !
Cependant, en même temps que la tristesse l’accablait, il ressentait une sorte d’amère satisfaction, car, comme elle il était injustement persécuté par la méchanceté des hommes !
— Ils étaient donc semblables ! Tous deux pouvaient maudire cette société qui, parfois, fait bon marché de l’honneur des êtres aussi bien que de leur liberté ...
Entre les murs tristes et humides de sa sombre cellule, Robert songeait aux malheureux qui y passaient une large partie de leur misérable existence.
Il venait, à son tour, de franchir la porte de cette prison devant laquelle il était passé quelquefois, sans jamais d’appesantir sur le désespoir à la détresse des détenus, sans trop songer aux tragédies qui trouvaient là leur lamentable conclusion.
Et voici qu’il subissait injustement le même sort, victime de circonstances fâcheuses.
Voulant ajouter à ses angoisses, le destin le faisait passer pour un délinquant, accusé de vol et de rapt d’enfant !
Un immense lassitude l’envahit devant cette incroyable et paradoxale situation. Il se laissa tomber, découragé, car le grabat placé au fond de la cellule, se demandant combien de temps il resterait enfermé entre ses murs couverts des graffitis et inscriptions – parfois obscènes – de tous ceux qui l’y avaient précédé.
Lui faudrait-il attendre des semaines, des mois ?... Son innocence serait-elle reconnue, ou l’ignoble mégère l’emporterait-elle ? Ces pensées ne cessaient de le hanter !
Valérie !... Tout cela à cause d’elle, à cause de cette femme adorable dont l’image exquise l’obsédait !
( A SUIVRE LE 16 AVRIL )
