VOTRE OPINION ET LA NOTRE 1/2
VOTRE OPINION ET LA NOTRE
Le mois de mai qui se signale de nos jours par de dangereuses intempéries a joué de tout temps un rôle particulier dans la vie sociale. Au Moyen-Age dans une partie de la Bourgogne, il était interdit aux maris de battre leurs femmes entre le 30 avril et le 1er juin. Sur les terres de plusieurs abbayes et seigneuries, des chartes sanctionnaient cette prohibition.
A Luxeuil par exemple, quand un mari se permettait d'infliger à son épouse une correction manuelle dans le mois « réservé » les femmes de la ville avaient le doit de le promener sur un âne pendant trois jours et de ne lui donner à manger que du pain et du fromage, avec de l'eau. A plusieurs reprises le sexe lait essaya d'abolir la coutume ; les seigneurs et les abbés la maintinrent ; si bien quelle s'est conservée même au XIXe siècle en certaines localités.
Bien entendu au XXe siècle, c'est-à-dire dans un temps de civilisation parfaite de féminisme et d'égalité entre les sexes, il ne faut plus des chartes spéciales pour assurer — un mois par an — la dignité des dames. Les Bourguignons n'ont plus besoin quon les menaces de leur faire boire de l'eau pour s'abstenir des gestes qui réprouve la galanterie conjugale.
L'affaire de Jeanne Weber met encore en mauvaise posture les médecins experts. Ces princes de la Science avaient écrasé de leur prestige les pauvres Esculapes de province, lors de la première série de cimes ; ils avaient construite les systèmes les plus paradoxaux pour démontrer l'innocence de la coupable ; et le mieux qu'on en peut dire c'est qu'ils se dédommageaient ainsi d'avoir fait passer pour coupables bien des innocents.
L'un d'eux du moins ne se compromet plus. L'illustre criminaliste Lombroso, inventeur de « l'homme criminel » n'a pas oublié la mystification dont on la rendu victime dans un récent procès. Il es résolu à la prudence. On lui a communiqué des photographies de l'ogresse , et il a sentencieusement déclaré que cette créature est « une hystérique épileptoïde et crétinoïde » et il a même ajouté : « un être anormal » et une criminaloïde épileptique de l'espèce la plus dangereuse.
A la bonne heure ! Si les experts ne risquaient jamais des opinions plus contestables, il ne leur arriverait pas tant d'avanies.
Le gouvernement et le peuple anglais commencent à s'inquiéter très fort des symptômes constatés dans l'Hindoustan.
La grande presqu'île asiatique d'où semblent être sortis toutes les philosophies, toutes les religions , tous les germes de civilisation dispersés ensuite aux quatre vents de la terre, s'agite sourdement. La terrible répression qui a suivi l'insurrection des Cipayes, au milieu du siècle dernier, n'a pas découragé les Hindous. Ils ont seulement changé de méthode.
Le temps n'a pas la même valeur pour eux que pour nous, parce qu'ils ont toujours la pensée tournée vers les siècles sans nombre de leur passé. Ils ne se pressent point. Ils préparent longuement prudemment ce qu'ils regardent comme inéluctable ; l'expulsion des étrangers, des conquérants, des barbares. Pour eux comme pour les Chinois, les Européens — civilisés d'hier ! — sont en effet des barbares.
Depuis cent cinquante ans l'Angleterre a tiré de l'Hindoustan des richesses prodigieuses ; elle prétend avoir donné en échanger la paix, l'ordre, la liberté. Mais les Hindous accusent au contraire les Anglais de leur avoir apporté l'oppression, la ruine, la famine. Entre le maître et le sujet, il n'y a jamais eu d'autre moyen que le sabre pour décider qui a tort qui a raison.
REVUE NOS LOISIRS DU 14 JUIN 1908