UNE PARISIENNE FONDE AU MEXIQUE
On reproche souvent aux
Français de manquer d'audace et d'hésiter toujours devant les risques les plus légers. Les vertus françaises, se sont l'économie, la sagesse, la prévoyance poussées jusqu'à la timidité et
quelquefois jusqu'à l'inertie. Mais nous n'osons pas nous aventurer dans les grandes entreprises, mais nous refusons à créer de toutes pièces des affaires nouvelles. Le courage du risque, l'amour
de l'aventure — de l'aventure raisonnable bien entendu
—semblent actuellement nous faire défaut. Alors que les Anglais et les allemands répandent aux quatre coins
du monde l'activité de leur race, nous sommes —disent les prophètes de mauvais augure — un
peuple fatigué qui se refuse à l'effort.
Est-ce que les femmes françaises seraient décidées à donner aux hommes une énergique et salutaire leçon ? L'histoire de Mlle Marguerite Levasseur serait de nature à nous le faire croire. Aucune destinée n'est d'un plus salutaire exemple pour les découragées de l'existence, pour tous ceux qui se disent « à quoi bon » et qui n'osent rien tenter, par lassitude ou par paresse. La vie de Mlle Marguerite Levasseur nous montre tout ce qu'une femme peut réaliser quand elle sait, quand elle ose vouloir. Elle nous montre que les énergies courageuses finissent toujours par triompher des obstacles et que l'audace et la constance mènent à la réussite les plus aventureuses entreprises.
Mlle Levasseur appartenait à une excellente famille et avoir été élevée dans un milieu de luxe et de plaisir. Jusqu'à l'âge de dix huit ans elle s'était passionnément adonnée à tous les sports. Championne de tennis, canotière excellente, nageuse émérite, Mlle Levasseur était aussi une amazone accomplie. Elles aimait les longues promenades à cheval à travers les champs et les forêts. Et elle préférait les mois d'été « mois du sport » aux mois d'hiver aux « mois de bas et de soirées ».
mais lorsqu'elle eut atteint sa dix-huitième année son père fut subitement ruiné à la suite de spéculations maladroites et de placements hasardeux. M. Levasseur dut accepter un modeste emploi dans une maison de commerce. Mme Levasseur tenta de gagner quelque argent avec des travaux de broderie. Quant à la jeune fille, elle se plaça comme dactylographe.
Mais la vie de bureau ne lui plaisait guère. Accoutumée à la grande indépendance , à une existence de liberté, de sport et de plein air ; elle supportait difficilement ce labeur monotone, insipide et mécanique. Puisque sa dot disparue ne lui permettait plus de prétendre à un riche mariage, elle résolut de se faire une vie, de se créer à elle-même l'existence qu'elle désirait et qui désormais lui semblait interdite. La jeune fille se sentait pleine de courage, d'espérance et d'activité. Mais comment et à quoi employer cette activité ? En France on n'est guère disposé à aider les jeunes filles du monde qui veulent tenter l'aventure de la vie. Épouse, institutrice ou dactylographe, telle est la destinée dans laquelle on les enferme. Et il semble qu'une sorte de déchéance absurde s'attache à celles qui sont contraintes à gagner leur vie.
Mlle Levasseur parlait très parfaitement l'anglais. Elle avait passé successivement de la bonne anglaise à la gouvernante anglaise et à la demoiselle de compagnie anglaise. Elle n'hésita pas. Malgré les larmes de sa mère, elle partit pour Londres et changea son emploi de dactylographe contre une place de vendeuse dans un grand magasin. Elle avait entendu dire que, dans les familles anglaises, beaucoup de jeunes filles s'expatrient et vont chercher des emplois mieux rémunérés dans les plus lointaines et les plus neuves colonies.
Pendant quelques mois, elle mena à Londres une existence pénible, isolée, sans grandes satisfactions morales et sans distractions. Loin de sa famille, sans relations dans le pays, elle commençait à se décourager lorsque, le hasard la mis en relation avec une cliente de son magasin. Celle-ci jeune Anglaise d'une trentaine d'années, revenait du Mexique, où elle avait organisé une grande plantation de café et de caoutchouc et créé une exploitation agricole pour l'élevage du bétail. Si grande que soit la réputation de hardiesse des Anglaises ; si développé que soit l'esprit d'entreprise chez la race anglo-saxonne, miss Steward (tel était le nom de la jeune Anglaise) n'en était pas moins, à cette époque, la coqueluche de Londres. Reçue et recherchée partout, elle était partout admirée pour l'audace qu'elle avait manifestée. Un lord, membre de la Chambre des communes, avait dit, en tapotant légèrement le front de l'aventureuse miss :
— C'est la plus jolie petite tête d'affaires que je connaisse !...
Miss Steward n'était à Londres que pour quelques semaines. Elle venait visiter des usines de machines agricoles et voir quelques amis. Son départ pour le Mexique était prochain.
Mais avant de s'embarquer elle se lia avec la jeune Française dont la distinction native et le charme personnel l'avait attirée. Les deux jeunes femmes passèrent ensemble quelques soirées. Miss Steward racontait à Marguerite Levasseur la joie de la vie libre, les longues chevauchées à travers les prairies mexicaines. Marguerite Levasseur racontait à sa nouvelle amie sa vie mondaine et sportive autrefois et sa vie lassante et monotone de vendeuse au détail.
— Mais pourquoi, lui dit un soir miss Steward, ne feriez-vous pas comme moi...? Vous prétendez aimer la vie libre, l'effort; vous avez, dites-vous de l'activité à dépenser. Qui vous empêche ?
Une seule chose empêchait Marguerite Levasseur de partir, elle aussi. C'était l'absence de capitaux.
Miss Steward aussitôt proposa de lui avancer la somme nécessaire à l'organisation d'une exploitation dans un territoire plus éloigné. Et comme Marguerite Levasseur la remercia chaleureusement, la jeune Anglo-Saxonne lui répondit :
— Oh ! Vous ne me devez aucune reconnaissance. Vous me rembourserez sur les bénéfices de l'entreprise et vous me payerez les intérêts au taux légal Business is business.
— All right...!
Un mois après cette conversation Marguerite Levasseur s'embarquait pour Vera-Cruz.
Sitôt débarquée elle se mit à l’œuvre. Sur les indications de Miss Steward, elle partit en exploration accompagnée d’une escorte indigène, dans la région des plateaux les plus éloignée de la côte océanique. Toujours armée d'une carabine dernier modèle, sa selle toujours munie de deux revolvers de précision, la jeune fille dirigea avec fermeté son escorte de blancs et de métis indigènes, croisés d'indiens et de nègres. La nuit, on campait dans les prairies, on s'abritait quand cela était possible, sous des amas de roches surplombantes.
Après six semaines d'étapes, la petite caravane s'arrêta sur la limite d'un vaste territoire, couvert de pairies et de forêts, région d'une admirable fertilité naturelle, mais absolument inexploitée.
Parfois des bandes d'indiens Acaxis et Sicurabas passaient dans le voisinage. Un groupe de Sicurabas manifesté une fois des intentions,hostiles. Marguerite Levasseur groupa sa petite troupe et se plaçant au premier rang, elle fit le geste de mettre en joue. Les Indiens s'enfuirent. L'alerte ne se renouvela pas mais l'incident montra aux gens de l'escorte que la petite Parisienne saurait agir et défendrait sa vie chèrement s'il en était besoin.
Au cours des étapes, Marguerite Levasseur avait pu apprendre la plupart des mots de la langue indigène : le nahualt. Cela lui permit d'entrer en contact avec les indigènes et de recruter quelques travailleurs.
Sans utiliser les procédés d'intimidation habituels, sans retenir les ouvriers par les moyens violents, elle sut les grouper autour d'elle et acquit bientôt une prodigieuse influence.
Elle fixa le centre de son exploitation sur la partie la plus haute d'un immense plateau. L'endroit s'appelait : Achichilacachocan (lieu où les hommes pleurent parce que l'eau est rouge)
Les débuts furent modestes et difficiles. Elle s'attacha seulement à la culture du cacao. Mais au bout de quelques temps, elle y joignit celle du coton et du café. Elle se livra aussi à l'exploitation des nombreuses essences tinctoriales qui abondent dans le pays. Enfin elle put acheter des bêtes à cornes, et ses troupeaux devinrent, au bout de deux années, l'objet d'importantes transactions.
Actuellement l'exploitation agricole de marguerite Levasseur est colossale. Elle s'est agrandie et développée d'année en année.
La courageuse Parisienne qui ne craignit pas d'affronter les dangers d'un pays nouveau, occupe actuellement, huit cent ouvriers, dont six cents indigènes. L'extension de ses affaires a été si considérable qu'elle a dû faire venir d'Europe plusieurs employés, surveillants et comptables.
La jeune fille est en train de réaliser une énorme fortune. Le chiffre de ses affaires se montent annuellement à trois millions. Bien que ses chefs de service, venus d'Europe, soient attachés à la surveillance des exploitations diverses, elle a gardé la direction générales des affaires.
Depuis un an, ses parents, trop âgés pour partager la vie des hauts plateaux, sont venus habiter l'État de Oaxaca, à deux cent kilomètres de l'exploitation. Regrettent-ils encore le jour où leur fille les quitta pour tenter la grande aventure de la vie ?
REVUE NOS LOISIRS DU 19 AVRIL 1908
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