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UN JEUNE HOMME TROP AIMABLE

1 Janvier 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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ET BEAUCOUP DE BONHEUR

 

UN JEUNE HOMME TROP AIMABLE

Fantaisie par Max et Alex FISCHER

 

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En sortant de la gare de Chenoise, M. Doussinet se fit conduire à l'Hôtel de la Forêt et de Seine-et-Marne. M. Doussinet profitait tous les ans des trois semaines de congés que lui accordait son ministère, pour venir se fatiguer un peu à la campagne. L'été dernier il avait villégiaturé à Vincennes. D'esprit aventureux et ne redoutant pas la fatigue des voyages, il n'avait pas craint, cette année de faire une heure et demie de chemin de fer pour arriver jusqu'à Chenoise. Il fut agréablement surpris quand Mme Grovalet, la directrice de l'hôtel, lui déclara :

Oui, monsieur, le prix de la pension est de 6 francs par jour. Vous avez la chambre et les trois repas.

Le lendemain à midi moins le quart, Mme Grovalet annonça à M. Doussinet que son couvert était mis au jardin. On lui avait réservé une tonnelle pour lui tout seul il y serai très bien.

M. Doussinet trouva sa tonnelle fort à son goût. Devant son assiette on avait placé une bouteille de vin. Décidément le prix de la pension était des plus modiques. Non, une bouteille de vin, ce n'était pas possible ! Cela ne pouvait pas être pour un seul repas. Homme très pratique, il estima qu'il était préférable de ne pas essayer de se renseigner. Après tout si c’était l'usage de la maison !

Autour de lui, dans de petites tonnelles similaires d'autres pensionnaires venaient de s'installer. Le plus rapproché était un jeune homme blond, de vingt quatre ans, M. P. P. C. Phils, aimable américain qui était venu faire fortune en France.

M. Doussinet mangeait de bon appétit. Mais comme il avait contracté très tôt des habitudes de sobriété, il ne parvenait pas à boire autant qu'il aurait voulu. Le repas était déjà presque terminé. Il n'avait encore réussi à vider sa bouteille qu'à moitié. Il pensa que s'il n'absorbait aujourd'hui qu'une demi bouteille, on le rationnait peut-être à l'avenir. Et puis il ne serait pas poli de sa part de laisser tant de bordeaux. Il aurait l'air de le trouver mauvais.

Il eût été pénible à M. Doussinet de manquer de civilité. Il s'assura que personne ne pouvait l'apercevoir, emplit par deux fois son verre jusqu'au bord et en répandit discrètement le contenu sur l'herbe.

Tiens ! Songé M. Phils auquel le mouvement de son voisin n'avait pas échappé, ce M. Doussinet aura découvert une mouche au fond de sa bouteille. Le fait est plus fréquent qu'on ne le croit généralement.

Le soir, M. Doussinet constata de nouveau la présence sur sa table, d'une bouteille de vin. Il en fut très satisfait. Il avait acquis dans la maison une réputation de solide buveur. Noblesse oblige. A la fin du dîner il regarda si personne ne pouvait l'apercevoir, emplit par deux fois son verre jusqu'au bord et en répandit discrètement le contenu sur l'herbe.

Encore ! Songea M. Phils il n'a réellement pas de chance ce pauvre M. Doussinet.

L'étonnement de M. Phils s'accrut le lendemain et le surlendemain, lorsqu'il vit le nouveau pensionnaire recommencer à la fin de chaque repas la même opération, M. Phils était un jeune homme trop intelligent pour ne pas comprendre qu'il y avait là une raison autre que celle qu'il avait supposée d'abord. Mais il était un gentleman trop discret et trop bien élevé pour demander à M. Doussinet quel était le mobile auquel il obéissait en arrosant les plantes qui se trouvait à sa portée, avec du vin. Il pensa un instant que M. Doussinet se livrait peut-être là à des expériences agricoles. Il fut obliger de rejeter cette idée. Il constata par lui-même quelques jours après que l'herbe autour de la tonnelle de M. Doussinet ne poussait pas plus drue ni plus belle qu'autour de la sienne.

Il ne fallut pas plus de trois jours à M. Phils, esprit perspicace et réfléchi pour trouver la clef de cette énigme. Il connaissait assez bien la France et les mœurs françaises. Il avait été pendant deux mois à New-York l'ami d'une petite Allemande qui avait habité la France trois semaines en qualité d'institutrice anglaise, dans une famille russe à Cannes. Sa petite amie ne l'avait cependant pas entretenu de cet usage. M. Doussinet appartenait peut-être à quelque secte religieuse, à quelque association politique secrète. Ces deux verres de vin blanc qu'il répandait après chaque repas, il les offrait sans doute à la divinité qui lui était le plus particulièrement sympathique. Cet homme est franc-maçon, songeait-il. Les anciens Grecs, qui n'étaient cependant pas des francs-maçons, avaient l'habitude d'offrir des coupes de vin à leurs dieux. Mais oui, c'est évident, le geste de M. Doussinet était un geste rituel.

Et M. Phils médita longuement sur les bizarreries des différentes traditions.

Peu à peu les relations entre M. Phils et M. Doussinet devinrent plus cordiales. Ils passaient presque toutes leurs journées ensemble à faire à faire des parties de tonneau. M. P.-P.C. Phils ne s'était jamais permis la moindre allusion au geste un peu spécial de son nouvel ami. Il estimait que « les questions de croyance ne regardent que nous ». On n'est pas arrivé au vingtième siècle pour se montrer intolérant.

Ses trois semaines écoulées , M. Doussinet prit congé de Chenoise et M. Phils. M. Doussinet qui tenait au jeune étranger en une certaine estime, l'invita à venir déjeuner la semaine suivante chez lui à Paris. « Je vous présenterai ma fille » ajouta-t-il.

Au jour fixé, M. Phils sonnait à la porte de son ami, Mlle Doussinet était charmante. C'était la première fois que Phils avait le plaisir de prendre un repas en compagnie de M. Doussinet et de sa fille. Il sentait qu'il serait agréable de revenir souvent dans cette maison. Il tenait à se montrer galant homme et à mettre M. Doussinet tout à fait à son aise.

La fin du déjeuner approchait. M. Phils crut le moment venu de faire, d'une façon définitive la conquête de cette famille qu'il trouvait sympathique. Il regarda en souriant M. Doussinet prit avec affectation la bouteille de vin blanc et se versa un plein verre.

A la bonne heure ! Lui dit-il M. Doussinet. Voilà qui est gentil ! Ne vous gênez pas... Faites comme chez vous !

M. Phils éleva son verre de la main droite et ayant attiré l'attention sur lui par un discret toussotement, il en projeta énergiquement le contenu sur le tapis.

M. Doussinet considéra son invité avec effarement. Lucette réprima un petit cri de stupéfaction.

Voici une de ces attentions, songea M. Phils qui cimentent les amitiés d'une manière indissoluble.

Ces gentleman américain, songea M. Doussinet sont vraiment mal élevés. Jamais chez nous en France, un jeune homme qui n'aurait plus soif ne répandrait ainsi le contenu de son verre sur le tapis.

M. Phils vint quelques jours après faire sa visite de digestion à la famille Doussinet. Sa conduite plus des plus correcte, il se montra plein de tact et fit à la jeune fille sa cour de fort galante façon. Il fréquenta encore plusieurs fois la maison des Doussinet, le matin, l'après-midi, le soir. Il sut toujours se conduire en gentleman très bien élevé. Or, un samedi M. Doussinet estima qu'il avait sans doute porté sur lui un jugement hâtif. Décidément c'était un jeune homme charmant. Il l'invita à dîner pour le lendemain.

Le dimanche au dessert M. Phils comprit qu'il ne devait as être moins aimable qui ne l'avait été la première fois. En conséquence il emplit par deux fois son verre jusqu'au bord et arrosa le tapis.

A 11 heures en partant, M. P.-P.C. Phils réfléchit qu'après les gages de sympathie qui avait su donner à la famille Doussinet, il devait avoir beaucoup de chance d'être agréé comme gendre.

Il chargea son père d'aller solliciter pour lui la main de Mlle Lucette Doussinet.

M. Doussinet reçut avec cordialité le père de son jeune ami, il se vit obligé de lui répondre que cette union lui paraissait tout à fait impossible.

Votre fils est un charmant garçon, lui dit-il pour lequel j'ai beaucoup d'affection, mais vraiment il a un trop sale manie ; il ne peut pas dîner quelque part sans répandre un verre de vin à terre !

                                                                                                           REVUE NOS LOISIRS DU 23 FEVRIER 1908

 

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