MOINEAUX SANS NID N° 95
95 – TU SERAS RICHE PIERROT !
Valérie avait trop de cœur pour demeurer insensible au drame qu’elle avait involontairement provoqué. Elle pensait que Jacques n’avait pas été toujours responsable de ses actes, peut-être par manque d’intelligence, mais surtout par manque de volonté.
Le cœur pitoyable et bon de la jeune femme lui faisait presque regretter de refuser le secours de sa présence au moribond mais désormais, elle ne pouvait rester davantage sous son toit.
Ce remords était compensé par la satisfaction d’être en possession du testament de Julien Delorme, le père de Pierrot.
Ne pensant qu’aux deux enfants, elle ne songea pas une seconde au bénéfice qu’il lui procurerait.
Aussi, dès qu’elle fut dans la rue, elle se hâta de rejoindre ses petits amis. Comme il était dix heures du matin, elle pensa, très justement d’ailleurs qu’elle les trouverait sûrement non loin de la porte de Pantin occupés à vendre journaux et billets de Loterie Nationale.
Valérie se dirigea vers dans cette direction, le cœur débordant de joie et d’espoir et ne tarda pas à apercevoir ses jeunes amis.
Ils étaient ensemble, la petite fille offrant ses billets aux passants, et Pierrot les journaux du matin.
Valérie s’arrêta un instant pour les regarder. Le petit garçon criait le titre des journaux, courant d’un client à l’autre son paquet de quotidiens sous le bras, un papier déplié dans la main.
— Paris-Jour ! Les dernières nouvelles !
Mireille, elle, ne disait rien, mais souriait de son lumineux et clair sourire en proposant ses billets.
Brusquement les deux enfants coururent à perdre haleine devant eux et disparurent à la vue de Valérie, stupéfaite. Elle ne tarda pas à comprendre ce qui arrivait et ne put s’empêcher de frissonner en voyant passer près d’elle, presque à la toucher la mère Picquet, l’Araigne !
Décidément cette odieuse mégère, n’a pas renoncé à Mireille, se dit Valérie. J’ai envie d’aller la dénoncer à la police, révéler ses ignobles activités ... Hélas ! Je suis moi-même trop gravement compromise pour agir de la sorte.
Pendant ce temps, la vieille sorcière demandait à certains commerçants s’ils n’avaient pas aperçu Pierrot et la petite fille, mais elle ne recevait, pour toute réponse, que quolibets et rires moqueurs. Aussi s’éloignait-elle, furieuse ;
Elle repassa près de Valérie sans la remarquer et s’arrêta pour parler à un homme, à deux mètres à peine de la jeune femme.
— Tu ne l’as donc pas encore vue ? Lui demanda l’Araigne.
— Si, répondit-il, mais la coquine me connaît et, sitôt qu’elle m’aperçoit, elle disparaît tel l’éclair.
— Mais pourquoi la laisses-tu s’enfuir ? Se lamenta la mère Picquet.
— Impossible de l’attraper sans attirer sur moi l’attention des passants, et comme il vaut mieux éviter tout scandale ...
— Tu as raison, mais tout de même, se laisser jouer de la sorte par une gamine de huit ans !
— Pierrot ne la quitte pas, et lui aussi possède des yeux de lynx, se défendit son interlocuteur.
— Bon, bon, admit la mégère. Ne t’en occupe plus. Je payerai quelqu’un d’autre pour se charger de cette besogne.
— Pourquoi ne vas-tu pas à la police, puisque tu as des droits sur la petite ?
— Parce que ça ne me plait pas, répliqua sèchement l’Araigne.
— Quel numéro tu fais ! S’exclama l’homme en riant.
— Tu es un drôle de lascar, toi aussi, répliqua la vieille. Et il faut trimer pour gagner des sous, mon cher ! Vous vous ressemblez tous, vous autres ! Et ce Jean Marigny que tu as laissé échapper aussi, il me doit beaucoup d’argent.
— Marigny te doit de l’argent ?
— Oui, il m’a eue, mais il le payera très cher, s’est moi qui te le dis !
— Avec lui, c’est complètement fichu, ma pauvre !
— Jamais de la vie !
— Je ne partage pas ton avis !
Valérie qui avait tout entendu fut stupéfaite d’apprendre que son ex-ami était en relation avec cette odieuse vieille. Elle se dépêcha de s’éloigner espérant ne pas avoir été remarqué par la mère Picquet et ayant hâte de rejoindre Mireille pour l’avertir du danger qui la menaçait.
Elle en réalisait toute la gravité, n’ignorant pas que la mégère avait légalement des droits sur l’enfant puisqu’elle l’avait adoptée. Valérie pensait même qu’il vaudrait mieux pour eux trois quitter définitivement Paris pour aller vivre en paix ailleurs.
— Pourtant il était impossible de le faire pour le moment ; il fallait rester au contraire, pour réclamer l’héritage de Pierrot.
Ne réussissant pas à dénicher les deux enfants, elle décida de retourner au hangar, où, sûrement, ils finiraient par rentrer. Elle mourait d’impatience d’annoncer la merveilleuse nouvelle à Pierrot ...
Elle ne put y pénétrer, car elle ne possédait pas la clef de ce que Pierrot nommait pompeusement « sa maison », et elle se mit à faire les cent pas dans la rue pour les attendre.
D’où elle se trouvait, elle pouvait distinguer dans le lointain son ancienne demeure, le modeste pavillon qu’elle s’était laissé voler par l’avide usurière. Valérie y avait beaucoup souffert, mais elle ne voulait se souvenir, en ce moment, que les jours heureux ...
Elle les avait vécus là-bas, avant de connaître Marigny alors que tout le monde l’aimait, qu’elle ne se préoccupait pas encore de l’avenir, pleine de vie et d’illusions, attendant encore l’âme sœur, l’homme qui saurait faire battre son cœur.
Elle l’avait rencontré trop tard, soin Prince Charmant, sous les traits chéris de Robert Montpellier ...
Elle vit enfin arriver les deux enfants, qui, dès qu’ils l’aperçurent, se précipitèrent en courant vers elle en poussant des cris de joie.
— Ma petite maman chérie ! S’écria Mireille. Quelle magnifique surprise que vous nous faites !
Valérie les embrassa tendrement tous les deux, puis pénétra avec eux à l’intérieur du bâtiment.
— Mon petit Pierrot, lui dit-elle en lui souriant, l’air ravi, si tu savais combien je suis heureuse pour toi !
Sa voix s’étrangla brusquement, puis elle acheva avec émotion :
— Tu seras bientôt très riche !
— Ah ! S’exclama l’enfant, les yeux brillants de curiosité. Vous avez donc réussi à découvrir quelque indice chez ces bandits ?
— Mieux, déclara Valérie avec force. Maintenant, il ne peut plus exister aucun doute ; tu es bien le véritable fils de Julien Delorme ... Et vois ce que je t’apporte, acheva-t-elle en lui montrant l’enveloppe contenant les dernières volontés de son père.
— Qu’est-ce que c’est ? Demanda Pierrot, fronçant les sourcils d’un air perplexe.
— Des billets de banque ?
— Beaucoup mieux Pierrot ; c’est le dernier testament de Julien Delorme que ces misérables avaient dérobé et enfoui dans leur jardin.
— Ca, c’est une diable de bonne nouvelle ! S’écria le petit garçon en joignant les mains. Et que dit ce ... ce testament, bien que je ne comprenne pas très bien la signification de ce mot.
— Et que penses-tu que ça puisse être ,
Pierrot réfléchit un instant, puis dit, quelque peu hésitant :!
— Heu !... Quelque chose comme un reçu ?
— Non, mon petit, répondit Valérie en riant. Un testament expliqua-t-elle est un papier que l’on rédige avant de mourir . Il exprime ce que nous désirons qu’il soit fait de nos biens et de tout ce que nous laissons derrière nous en ce bas monde.
— C’est un peu ce que je m’imaginais, déclara Pierrot, mais je ne savais pas le dire.
— Alors, mon chéri, écoute les dernières volontés dictées par ton pauvre père ...
Et la jeune femme les lus lentement donnant la signification de chaque mot, de chaque phrase qui les paraissaient un peu compliquée pour Pierrot et Mireille.
Lorsqu’elle eut achevé, les deux enfants gardèrent longuement le silence, paraissant chercher à s’expliquer ce qu’ils venaient d’écouter.
— Mais ce papier n’affirme pas que c’est bien moi son fils, fit remarquer Pierrot l’air déçu.
— Ton pauvre père ne pouvait l’écrire, puisqu’il ne le savait pas encore et te recherchait, répondit doucement Valérie en caressant la joue fraîche et veloutés du petit garçon.
— Mais rassure-toi ; j’en ai suffisamment appris chez ces misérables pour avoir la conviction absolue que tu es le fils de Julien Delorme ... Tes criminels cousins ne l’ignorent pas, je te l’affirme !
— C’est bien vrai ce que vous dites là, Mademoiselle Valérie ? Murmura Pierrot bouleversé.
— Oui, mon petit Pierrot.
— Alors, vous reconnaissez que je ne vous racontais pas de blagues lorsque j’affirmais moi aussi, l’avoir entendu dire par eux ?
— Tu disais la stricte vérité, mon chéri, admit la jeune femme avec émotion. Ne te tourmente plus, car tout s’éclaircira très vite à présent. Certes, il y a encore bien des choses que je ne comprends pas encore tout à fait, mais nous en aurons ensuite la signification, j’en suis sûre.
— Et que devons-nous faire de ... ce testament ? Demanda soudain Pierrot.
— Il faut le confier à un agent de police, proposa Mireille pensant qu’eux seuls représentaient l’autorité et la justice.
— Ne dis pas de sottises ! Répliqua Pierrot en riant. Que veux-tu q’un agent de police fasse de ce papier ? Ce n’est certainement pas à eux qu’il faut le confier, n’est-ce pas, mademoiselle Valérie ?
— Tu as raison, Pierrot, et tu ne le confieras à moi, car je sais ce qu’il faut en faire.
— C’est parfait. Et à qui allez-vous le montrer ?
— A un juge.
— Pas à celui qui vous a fait arrêter, j’espère !
— Lui ou un autre, mais à quelqu’un de compétent.
— Qui donc enverra-t-il en prison ? Sans doute la marquis et son frère ? Questionna Pierrot avec beaucoup d’intérêt.
— C’est fort possible, répondit la jeune femme.
— Et pas aussi leur sœur ? S’informa Mireille.
— Leur sœur ? S’exclama Valérie dont le visage pris soudain une expression de dureté inaccoutumée. Je lui réserve une terrible surprise, à celle-là !
— Elle veut épouser monsieur Robert ! Annonça le petite fille. ?
— Qui t’a dit cela ? demanda Valérie dont le doux visage pâlit brusquement.
— Personne ! Je l’ai deviné toute seule, assura Mireille, comme je sais aussi que c’est vous que monsieur Robert aime.
Valérie ne répondit pas. Mille détails lui revenaient à la mémoire et la jalousie commençait à la torturer ... Peut-être Alice était-elle la cause du changement incompréhensible de l’attitude du jeune homme envers elle. Elle n’ignorait pas non plus qu’ils avaient séjournés ensemble, à Biarritz, avec l’enfant qui se faisait passer pour le fils de Julien Delorme.
Quel mystère cachait tout ceci ? Son subconscient chercha à se l’expliquer.
« De toute manière, pensa-t-elle, il me faut obtenir une explication avec Robert. Et si ce que je suppose est juste, je saurai l’empêcher de retomber dans les filets de cette intrigante. Je ne veux rien de lui et ne lui appartiendrai jamais. Cependant, je dois le défendre contre ce danger et lui révéler également tout ce que j’ai entendu raconter par cette misérable et ses deux frères. Oui, j’irai le voir et, s’il refuse de me recevoir, je saurai l’y contraindre ... »
« D’autre part, je lui remettrai ce testament afin de lui faire comprendre la justesse de son accusation ... et tout finira par s’arranger ... »
« Mais s’il ne me croyait pas ?... Toutefois, je ne dois plus perdre de temps, car Anselme ne tardera pas à s’apercevoir de la disparition du testament et il pourrait prendre certaines dispositions ... »
— Au revoir, mes chéris, dit-elle à haute voix, aux deux enfants qui la fixaient, silencieux, devinant la gravité de ses réflexions. Je sors pour s’occuper de vous et réclamer l’héritage qui te revient, mon Pierrot. Je vous recommande de m’attendre sagement ici. Et toi, Mireille ne sors jamais seule, car la mère Picquet te cherche partout. A plus tard, mes chers petits.
Elle les embrassa, donna un rapide coup de peigne à sa magnifique chevelure et quitta le hangar pour se diriger rapidement vers l’atelier du peintre.
(A SUIVRE LE 3 JANVIER)
