TWO PENCE BLEU 1847
T W O PENCE BLEU 1847
Nouvelle par Tristan BERNARD
C'était un aimable couple qu'Alain et Lucienne. Alain avait vingt quatre ans, il était employé à la banque Fincourant où l'avait fait rentrer son oncle, le vieux caissier Oscar Bluck. Bluck était l'homme de confiance de M. Fincourant qui appréciait en lui le zèle d'un vieil employé très travailleur et sans aucune ambition gênante. Oscar, en effet, était trop occupé de sa collection de timbres-poste pour ne pas mépriser les vanités de ce monde. Un jeune employé n'eût pas été si fidèle. Il aurait demandé de l'augmentation, tandis que le vieil Oscar y songeait à peine. Et si la gratification assez généreuse que lui donnait M. Fincourant au 1er janvier lui faisait plaisir, c'était qu'il gagnait depuis quelques semaines une pièce rare, un timbre de choix qu'on lui avait proposé à la Bourse aux timbres.
Le jeune Alain était un commis bien régulier, mais il manquait d'initiative. Il était destiné jusqu'à ses vieux jours à tenir dans la maison un emploi modeste et peu rétribué ; mais il n'était pas ambitieux, lui non plus, et ce qu'il gagnait à la banque lui suffisait pour se mettre en ménage, d'autant que sa fiancée, l'aimable Lucienne, se faisait de son côté cent vingt francs par mois au grand déballage de la rue d'Angoulême, dont c'était depuis vingt ans les trois derniers jours de vente (une maison d'une solidité à toute épreuve)
Alain aimait Lucienne, naïvement et gentiment. Elle l'aimait de la même façon.
Ils étaient persuadés l'un et l'autre qu'ils étaient faits l'un pour l'autre et quand ils allaient se promenés le dimanche, au bois de Vincennes, ils marchaient très longtemps sans rien dire dans les allées. A quatre heures ils mangeaient des gaufres. Et à sept heures, ils prenaient l'impériale du tramway pour redescendre jusqu'à la rue Turbigo où demeurait le parrain Oscar. Parfois le programme changeait. Alain avait une idée un peu révolutionnaire ; c'était de remplacer la promenade au bois de Vincennes par une promenade au bois de Boulogne. Mais le bois de Vincennes plus paisible et moins élégant, plaisait mieux à Alain. Au bois de Boulogne, Lucienne était plus distraite, elle regardait les voitures et les toilettes : Alain la sentait moins à lui.
Le mariage fut fixé au 15 octobre. M. Fincourant avait accordé deux jours de congé et accepté d'être témoin d'Alain au mariage civil avec son vieux caissier. On avait retenu à Saint-Mandé un salon de trente cinq couvert. Oscar Bluck qui faisait les frais de ces agapes, s'était privé d'un timbre du Mexique qui convoitait depuis longtemps.
La veille du mariage, le 14 octobre, Alain était parti déposer des titres à la Banque de France pour le compte d'un client de M. Fincourant. Il s'en aller comme dans un rêve au milieu de la foule des passants. Comme sa vie lui semblait belle, et comme la vie de tous ces passants lui paraissait morne et sans espoir ! Et comme il les trouvait tous malheureux de ne pas épouser Lucienne ! Un coup de coude d'un passant l'obligea à descendre de ses rêves, et lui fit souvenir tout à coup qu'il portait dans sa serviette près de trente mille francs de titres au porteur. Ce n'était vraiment pas le moment de les perdre. Il y a des gens que l'approche d'un bonheur rend tout malheureux d'impatience ; il leur semble que tout va être empêché à la dernière minute par un événement malencontreux. Alain n'avait pas de ces défiances, il était impatient mais tranquille.
Au guichet de la Banque il y avait ce jour-là du monde. Alain n'était jamais venu porter des titres. C'était un autre employé qui venait d'habitude à la Banque ; mais cet employé était en congé.
Un monsieur que le jeune homme ne connaissait pas s'approcha de lui. C'était un monsieur blond d'une trentaine d'années, assez élégamment vêtu. Il portait comme Alain une serviette sous le bras.
— Pardon, dit-il à Alain, le capitaine Renaud, je suppose.
— Non, monsieur dit Alain flatté de la méprise.
— Oh ! Je vous demande pardon, dit l'inconnu.
— Il n'y a pas d'offense, dit Alain.
— Je ne crois pas, dit le monsieur blond. Le capitaine Renaud est un des plus brillants et des plus intelligents officiers de notre artillerie coloniale. Il a été nommé capitaine à vingt six ans ce qui n'est pas ordinaire. Mais vous lui ressemblez d'une façon extraordinaire. C'est aussi votre air militaire... Vous êtes officier, monsieur ?
— Non, dit Alain, je suis employé de banque.
— Employé de banque !... Oh ! Monsieur je vais être d'une indiscrétion folle. C'est que je suis tellement désorienté. Je n'ai aucune habitude des affaires de la banque et je suis perdu dans Paris. Pensez donc, j'étais premier violon au théâtre de Bordeaux et je viens d'être nommé à Paris, à l'Opéra. C'est agréable, parce que j'ai souvent des billets de théâtre à offrir à des amis.
Alain entrevit déjà la perspective de conduire à l'Opéra l'aimable Lucienne qui n'y avait jamais été.
— Mais nous autres artistes quand il s'agit d'affaires poursuivit l'inconnu nous sommes des enfants quand il s'agit d'affaires. J'ai dans ce portefeuille, ajouta-t-il, pour une cinquantaine de mille francs de titres. Ce sont des titres qui appartiennent à ma femme. Il lui vient d'un héritage. Nous avons besoin d'un peu d'argent pour acheter une maison de campagne dans notre pays. Mais il paraît que je ne peux pas engager de titres sans une procuration de ma femme. L'employé l'a presque ri au nez parce que je ne savais pas ça. Alors il faut que j'aille chez un notaire. Et je ne connais pas de notaire à Paris.
— Le notaire de mon patron, dit Alain, s'appelle maître Fournereau de Boitze et habille rue de Rivoli.
— Avez-vous déjeuner ? Demanda l'inconnu.
Alain n'avait pas déjeuné. Il comptait déjeuner en rentrant à la banque dans un petit restaurant où il prenait toujours ses repas.
— Vous avez encore une vingtaine de minutes à attendre là, continua le monsieur blond. Faites-moi l'amabilité de venir déjeuner dans un restaurant de ce quartier. Vous me rendrez avec vos conseils un service inestimable, se hâta-t-il d'ajouter pour prévenir l'hésitation du jeune Alain.
Celui-ci le suivit sans défiance jusqu'à un restaurant voisin. Ils n’éraient pas encore installés que l’expansif Alain avait déjà dévoilé tous les détails de sa vie. Il avait parlé dès les premiers mots, de son mariage. Et ils n'avaient pas encore mangé les œufs brouillés que l'inconnu était invité à la noce. Alain regrettait même dans son for intérieur d'avoir déjà choisi ses témoins pour la mairie.
Cependant, ce monsieur paraissait assez pressé d'aller chez le notaire car il fallait que les formalités fussent accomplies au plus tôt. Aussitôt préparée à la procuration, le premier violon irait chercher sa femme afin qu'elle vint chez le notaire pour donner sa signature.
Voici ce qui fut décidé ; Alain irait porté les titres à l'étude, car l'énumération des différentes valeurs devait figurer dans l'acte. Pendant ce temps, le musicien se chargerait d'aller à la banque déposé les titres que contenait la serviette d'Alain, puis il irait chercher sa femme et tout le monde se retrouverait à l'étude de maître Fournereau. Alain n'avait pas besoin d'être avant une heure et demie à la maison Fincourant.
— Puisque votre femme est à paris, dit Alain en quittant son nouvel ami je compte absolument qu'elle viendra à la noce avec vous.
L'inconnu se fit un peu prier. Mais il promit finalement d'amer sa femme. Puis ils se séparèrent. Le monsieur blond pris le chemin de la Banque pendant que le confiant Alain se dirigeait vers l'étude Fournereau.
« Comme on fait des rencontres aimables ! » se disait Alain en gagnant la rue de Rivoli. Un ami charmant qu'il ne connaissait pas deux heures auparavant venait de rentrer dans sa vie. Il en avait presque oublié la délicieuse Lucienne... Oublié ? Quel blasphème ! Il se remit à songer à elle bien fort pour rattraper le temps perdu.
L'étude de maître Fournereau était installée dans une confortable maison neuve. Alain y pénétra avec une certaine fierté. Il n'y venait pas cette fois comme un simple employé de la maison Fincourant. Il était le mandataire d'un ami. Il verrait le notaire lui-même, ou au moins le principal clerc. On ne le ferait pas attendre dans l'antichambre, où les humbles porteurs de pièces à signer séjournent parfois pendant trois quarts d'heure, jusqu'au moment ou un petit clerc sans importance, délégué d'un autre clerc plus éminent, remet dédaigneusement des dossiers aux saute-ruisseau et aux petits employés de banque.
Mais peut-être était-ce l'heure du déjeuner et ni maître Fournereau ne serait là, ni son principal clerc. Heureusement il était à peine midi, le principal n'était pas encore parti.
Je suis de la banque Fincourant lui dit Alain d'une voix un peu émue, mais je ne viens pas de la part de la maison... Je vous amène un client.
Il expliqua ce qu'il voulait et dit que c'était tais pressé. Et pendant que le principal appelait un petit clerc pour prendre note des différents titres dont l'énumération devait figurer dans la procuration, Alain ouvrait la serviette et en tira deux grandes enveloppes bulle cachetées de cire rouge. Il les déchira en présence des deux clercs et qu'il en tirait diverses paperasses le principal le regardait avec stupéfaction.
Voici ce que contenaient les enveloppes :
Deux catalogues de jouets d'étrennes d'un magasin de nouveautés ;
Une centaine de feuillets d'un vieux bottin ;
Un paquet de journaux de sport ;
Enfin un grand nombre de très anciennes enveloppes de lettres, maculées et déchirées.
Alain était atterré. Il raconta son histoire au principal clerc. C'était le traditionnel vol à l'américaine exécuté classiquement, selon les règles de l'art. Malgré l'évidence, Alain ne croyait pas à son malheur. Il se disait à lui-même n'osant tout de même le dire au principal clerc que c'était une erreur du musicien. Eh bien que les clercs le pressassent de retourner à la banque afin qu'une plainte pu être déposée le plus tôt possible, il s'attardait à l'étude, espérant voir arriver d'un instant à l'autre celui qui était peut-être encore son ami.
Il souffrait de cette trahison comme de celle d'un très ancien camarade, au point qu'il ne vit pas tout de suite les terribles conséquences que ne manquerait pas d'entraîner son aventure, son renvoi de la banque Fincourant, peut-être même le renvoi de son vieux parrain qui avait eu l'imprudence e lui confier ces titres.
Quel triste chemin pour revenir à la maison. Il allait se trouver sans place. Pourrait-il encore se marier ? Au lieu de téléphoner à Saint-Mandé pour demander deux couverts de plus, il faudrait décommander tout le festin.
Il arriva plus tôt qu'il aurait voulu devant la banque Fincourant.
Il parlerait d'abord à son parrain. Mais il trouva M. Fincourant dans le bureau de M. Oscar Bluck et avec le courage d'un désespéré qui se jette à l'eau il raconta toute son histoire.
M. Fincourant avait le dos appuyé à la cheminée. Il laissa parler Alain sans mot dire, mais il était tout pâle dans sa belle barbe noire. Il avait gagné dans sa vie beaucoup d'argent et avait perdu à différentes reprises des sommes assez importantes.
Mais aucune perte n'avait été aussi soudaine que celle-là. Et surtout il n'avait jamais perdu d'argent aussi stupidement. Aussi était-il surtout pâle de rage. Quel châtiment serait-il assez puissant pour punir la bêtise d'Alain ? L’œil de M. Fincourant était calme en apparence, mais c'était d'un calme effrayant. Quand à la vieille tête blanche de M. Oscar Bluck, elle tremblait d'une façon sinistre.
Alain avait terminé son récit que ni M. Fincourant ni le caissier n'avaient encore pu sortir un seul mot. M. Fincourant avait détourné ses yeux du malheureux Alain et regardait la fenêtre... Ce silence était plus effrayant que tout.
M. Oscar Bluck avait ouvert machinalement la serviette du voleur et avait étalé devant lui les vieux catalogues, les feuilles du bottin, les journaux et les vieilles enveloppes de lettres.
Soudain, il poussa un cri étrange qui n'était pas un cri de douleur... c'était une sorte de gloussement surhumain.
Il agita en l'air un paquet de ces vieilles enveloppes.
Puis,il se mit à crier à la stupéfaction de M. Fincourant et d'Alain.
— Ile Maurice ! Ile Maurice ! Two pence bleu !
Il hurla de toutes ses forces.
— Dix huit cent quarante sept !
Pas de doute ! Il était fou. M. Fincourant allait sonner quand Oscar Bluck dit d'une voix plus calme :
— Des timbres merveilleux !
M. Fincourant éclata. Voilà qui dépassait toute mesure ! Que dans une circonstance pareille ce vieux fou s'occupait de timbres-poste.
Mais Oscar Bluck continuait au comble de l'enthousiasme :
— Il y a là trois échantillons admirables de timbres, le plus rare, le two pence bleu de l'île Maurice de 1847. Chacun de ces timbres vaut vingt quatre mille francs.
Et voici quatre timbres d'un penny vermillon. Et voici d'autres pièces admirables ! Il y a là une fortune de plus de cent mille francs. C'est-à-dire mon cher filleul que te voilà riche. Une fois désintéressé M. Fincourant il te restera près de quatre vingt mille francs pour toi !
Alain avait le regard un peu hébété. Le vieux caissier rayonnait de joie à l'idée que son neveu avait gagné ce lot magnifique , et aussi en pensant à la sensation qu'il allait produire lui-même dans le mondes des philatélistes, quand il apporterait d'abord un de ces two pence bleu... Il était bien résolu à ne pas les apporter tous à la fois pour ne pas troubler le marché.
M. Fincourant se félicitait de n'avoir pas prononcé au sujet d'Alain une parole injurieuse et irréparable. Il conclut immédiatement le projet de faire faire à Alain quelques placements avantageux.
Et, séance tenante, il l'invita à déjeuner. Mais Alain avait déjà déjeuner avec son voleur.
REVUE NOS LOISIRS DU 26 JUILLET 1908