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MOINEAUX SANS NID N° 220

12 Janvier 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-220---copie-1.jpegComment ! C’est encore vous, ma chère ? S’exclama « l’Araigne » en apercevant Edwige dans l’encadrement de la porte du salon où elle venait de descendre, après que Técla lui eut annoncé sa visite ... Je ne pense pas que vous puissiez me restituer l’argent que je viens à peine de vous prêter !

Edwige sourit, regarda autour d’elle comme si elle cherchait un siège, car la mère Picquet ne l’avait pas encore invitée à s’asseoir.

Mais la vieille sorcière semblait n’avoir rien remarqué et elle ajouta, fort aimablement :

— Quelle que soit la raison qui vous amène, ça me fait plaisir de vous revoir.

La cordialité inusitée de « l’Araigne » déconcerta totalement Edwige. Elle sentit brusquement ses doutes revenir et la tourmenter comme tout à l’heure lorsqu’elle en avait discuté avec Marius.

Elle comprit qu’elle devait justifier sa présence, mais elle se sentait si troublée, qu’elle ne trouvait rien à dire.

Son silence finit par étonner madame Picquet, qui, connaissant la vérité, dissimulait parfaitement ses sentiments, continuant à sourire très gentiment à sa visiteuse.

— Vous êtes bien silencieuse, je ... — elle s’interrompit brusquement, hocha la tête et s’écria : — Ce que je peux être étourdie ! Je ne vous ai pas priée de vous asseoir ... Approchez, ma chère, et installez-vous dans ce fauteuil !

Edwige s’y laissa tomber lourdement tant elle était émue. La mère Picquet s’assit en face d’elle, la fixant toujours en souriant.

La visiteuse baissa la tête comme pour rassembler ses idées, puis la relevant brusquement, murmura dans un souffle :

— Je suis venue pour vous entretenir de choses très graves, madame Picquet.

— Parlez, je vous prie ! Répliqua « l’Araigne » avec le plus grand calme.

— Il s’agit de votre fille adoptive, continua Edwige, faisant appel à tout son courage.

Bien qu’elle s’attende à une déclaration de ce genre, la mégère sursauta :

— De Mireille ? S’écria-t-elle en se penchant vers sa visiteuse. Que lui est-il arrivé ? Mon Dieu, peut-être ...

— Non ! Non ! Rassurez-vous ! Interrompit son interlocutrice, devinant ses craintes. Il n’est nullement question de la santé de l’enfant.

— Ah ! Soupira avec soulagement la vieille femme. Vous êtes donc au courant ! En, effet, les journaux ont relaté cet accident. Quel malheur ! La pauvre petite s’en est sortie miraculeusement !

— Ce n’est pas précisément de l’accident lui-même dont je veux vous entretenir, mais ça s’y rapporte beaucoup.

« L’Araigne » garda le silence, fronça les sourcils, fouillant de ses petits yeux chercheurs et perçants ceux de sa visiteuse.

— Madame Picquet, reprit cette dernière, nous nous connaissons depuis très longtemps, et je peux même dire qu’une certaine amitié nous lie toutes les deux.

— Mais très certainement ! Renchérit l’autre avec force. C’est très juste, ce que vous dites, même si parfois nous avons eu quelques petites discussions sans importance à mes yeux.

— N’est-ce pas ? Et c’est pour cette raison que je suis très peinée lorsque j’entends dire du mal de vous, poursuivit Edwige.

— Qu’est-ce que vous dites ? S’exclama « l’Araigne », l’air furieux. Qui s’est permis de me calomnier ?

Edwige hocha la tête et soupira.

— Peu importe qui ! Murmura-t-elle doucement, mais je l’ai entendu dire par plusieurs personnes et toutes s’accordent pour affirmer que vous maltraitez votre fille adoptive.

Madame Picquet quitta son siège, rouge de colère.

— Qui ose prétendre une chose pareille ? Hurla-t-elle. Madame Ramier, il faut que vous me révéliez le nom de cet infâme calomniateur, afin qu’il soit possible de lui donner la leçon qu’il mérite !

— Calmez-vous ! Ma chère, répondit l’amie de Marius, étouffant avec effort une violente envie de rire, tant l’indignation de la vieille femme l’amusait ... Vous savez bien comment les choses se passent ... Une parole par-ci ... par-là ...Je ne puis accuser personne, mais je vous affirme que ce bruit se répand de plus en plus.

— C’est un comble ! Pleurnicha « l’Araigne » douloureusement. Si les gens connaissaient le fond des choses, ils se mêleraient moins de la vie d’autrui.

— Je vous comprends tellement ! Affirma Edwige, et je suis surtout venus pour vous permettre de pouvoir vous défendre contre ces odieuses insinuations.

— Je vous en suis très reconnaissante, ma bonne amie ! S’exclama hypocritement la vieille mégère et vous jure que si une de ces mauvaises langues me tombait entre les mains, elle passerait un mauvais quart d’heure.

— A votre place, murmura Edwige, après un silence assez bref, vue la gravité de la situation, je serais plus prudente.

— Plus prudente ? Répéta l’autre avec colère. On me calomnie et vous me conseillez la prudence ?

— Je ne discute pas le droit que vous avez de répondre et de vous défendre, expliqua tranquillement la visiteuse, tout en songeant que le moment était venu de porter le coup décisif. Je vous demande seulement de réfléchir et de ne pas vous laisser emporter par la colère. Vous savez, et le proverbe ne ment jamais, qu’elle est mauvaise conseillère !

— Pour me parler de la sorte, vous devez sûrement avoir entendu quelques propos plus graves me concernant, insista madame Picquet, parlez vite et dites-moi le nom de celle ou de celui qui a pou médire sur mon compte.

— Madame Picquet ? Déclara Edwige avec une assurance qui l’étonna elle-même, il serait, paraît-il prouvé que ce que l’on raconte est parfaitement exact.

— Comment ? Cria l’autre en sursautant. Vous croyez, vous aussi à ces calomnies ? Vous avez alors entendu formuler des accusations précises contre moi. Parlez ! De quoi s’agit-il ?

Edwige haussa les épaules.

— Je ne pense pas être nombreux à les connaître, reprit-elle en détournant son regard de celui trop pénétrant et légèrement ironique de son interlocutrice. Mais une plainte portée contre vous pourrait vous attirer de terribles ennuis !

Madame Picquet les deux mains sur les hanches, s’avança, menaçante vers l’amie de Marius.

— Ainsi ! Hurla-t-elle avec une colère mêlée d’ironie, vous découvrez votre jeu, ma toute belle. Je commence à comprendre à présent ! Vous êtes venue m’apprendre que vous possédez des preuves contre moi, bien que je ne puisse les imaginer pour la bonne raison que je ne maltraite pas Mireille !

— Pourtant plusieurs personnes affirment que c’est vous, à cause de vos mauvais traitements, qui avez poussé la pauvre Mireille à accomplir un geste désespéré et incompréhensif pour une enfant de cet âge, assura Edwige, en la fixant avec une expression de reproche dans les yeux.

— Ces paroles, l’attitude de « l’Araigne » changea d’un seul coup et au lieu d’exploser comme s’y attendait sa visiteuse, la vieille femme baissa la tête et garda le silence quelques instants, s’efforçant vainement de sangloter. Seul un son rauque sortit de sa gorge ... Puis, relevant lentement un visage effrayé, elle balbutia d’une voix tremblante :

— Et vous ? Vous croyez ce mensonge ?

Edwige eut un geste évasif.

— Si je le croyais, répliqua-t-elle, je ne serais pas venue vous prévenir. Mais je pense, toutefois, que si quelqu’un vous dénonçait, vous passeriez de très mauvais moments.

— A quoi voulez-vous faire allusion ? Répliqua la vieille avec un accent de léger défi dans la voix.

— Je ne sais pas exactement, mais comme je sais que le juge d’instruction vous a déjà réprimandée à cause de votre dureté envers la petite, il n’est pas très difficile de conclure.

— Mon Dieu ! Soupira madame Picquet l’air épouvanté, je vous affirme qu’il s’agit d’un malentendu. Vous connaissez Mireille et vous n’ignorez pas combien elle est entêtée. Une petite fessée est parfois indispensable ... D’ailleurs, les parents ne s’en privent pas envers leurs enfants pour les forcer à obéir, autrement ils auraient affaire à de véritables petits monstres !

— Je partage entièrement vos idées, approuva Edwige en souriant.

— Je reconnais que le juge n’est pas du tout de cet avis, murmura la mère Picquet. Et je lui avais promis de ne plus battre la petite. Je vous jure, ma bonne amie, que j’ai tenu parole, et depuis sa convocation à son cabinet, je n’ai jamais levé la main sur Mireille.

— Pourtant, insista son interlocutrice, cette petite se sentait malheureuse au point de chercher à mettre fin à ses jours !

— Que voulez-vous insinuer ? Questionna « l’Araigne » d’une voix alarmée.

— Je n’insinue rien, madame Picquet, coupa froidement Edwige et me limite à une constatation découlant de l’accident de l’enfant ... Je pense que si le juge avait l’idée d’enquêter ...

— Taisez-vous je vous en conjure ! Interrompit la vieille femme. Mon Dieu ! Que faire ? Aidez-moi ! Je ne sais que penser !

L’amie de Marius comprit que le moment était venu de porter le dernier coup.

— Je crois, reprit-elle avec assurance, qu’il vous faudrait prouver que Mireille a été traitée avec bonté ... Mais à votre place, j’essayerais pour commencer de faire taire ceux qui colportent ces bruits si vous font passer pour une femme méchante et impitoyable.

Ces dernières paroles équivalaient à une demande précise. « L’Araigne » fronça les sourcils, dévisagea Edwige puis déclara d’une voix suppliante :

— Madame Ramier, je vous remercie beaucoup de vos conseils et de vos avertissements. Et comme je tiens à vous témoigner ma reconnaissance, permettez-moi de vous faire un petit cadeau.

Et tandis que les yeux d’Edwige étincelaient de joie, elle s’approcha de son armoire, l’ouvrit, en retira le petit coffret métallique et revint vers madame Ramier.

Edwige regarda à l’intérieur de la boite et aperçut une grosse liasse de billets de banque retenus par un élastique. Le cœur battant, elle les évalua à la somme de sept à huit cent mille francs.

Sans regarder Edwige, madame Picquet prit le paquet en en ôta cinq billets de dix mille francs qu’elle remit à la visiteuse.

— Excusez-moi, dit-elle en souriant avec la plus grande amabilité, mais comme je ne sais que vous offrir, je vous donne un peu d’argent. Voici cinquante mille francs, qui avec les vingt mille, qu’il n’est plus question de me rendre désormais, feront soixante dix mille francs. De la sorte, vous serez complètement tirée d’affaire.

La facilité avec laquelle « l’Araigne » la récompensait ahurit Edwige Ramier. Elle était si stupéfaite qu’elle ne fit aucun geste pour accepter la somme.

— Eh bien ! Il ne faut pas hésiter, s’écria madame Picquet, en al fixant avec indulgence. Vous venez de me fournir de si précieux renseignements que vous avez largement mérité cet argent. Prenez-le, je vous en prie.

Edwige cette fois, ne se fit pas prier et les billets de banque disparurent au fond de son sac.

— Maintenant, ma chère, poursuivit « l’Araigne » je suis certaine que vous ne répéterez à personne ce que vous venez de me confier. Si jamais vous entendiez de nouveaux bavardages sur moi, j’espère que vous saurez y répondre comme il se doit !

— Certainement, madame Picquet, bredouilla Edwige qui croyait rêver. Vous pouvez compter sur ma discrétion et mon aide. Je vous remercie de tout mon cœur de ce cadeau. Je vous jure que j’étais à mille lieues de supposer une telle générosité en venant vous voir !

— Je suis ravie de vous avoir fait plaisir, conclut « l’Araigne » et de plus vous savoir dans le besoin.

Elle se dirigea vers la porte, suivie d’Edwige.

— J’espère que vous reviendrez bientôt me voir, ajouta-t-elle. Je ne suis pas prête d’oublier le dévouement que vous venez de me témoigner !

Après lui avoir serré la main et l’avoir remerciée, une dernière fois, Edwige traversa le jardin, ne sachant plus ce qu’elle faisait, tant ce qui venait de lui arriver lui semblait merveilleux et incroyable ... Madame Picquet toujours si avare et si insensible à toute pitié, lui avait offert de son propre gré cet argent, sans qu’elle eût besoin de parler !

Elle leva les yeux et aperçut Marius, qui de l’autre côté de la rue, lui faisait signe de se presser. Après avoir refermé la grille, elle le rejoignit quelques mètres plus loin.

— Alors ? S’enquit-il en la fixant impatient et anxieux.

— C’est absolument magnifique, mon chéri ! C’est incroyable ! Merveilleux ! Répétait Edwige radieuse. Elle m’a remis de l’argent avant que j’aie eu le temps de lui en demander !

— Combien t’a-t-elle donné ? Questionna-t-il en fixant avec avidité la main de sa compagne qui fouillait dans son sac.

Edwige sortit en souriant la liasse de billets qu’elle agita triomphalement.

— Voilà ! Il y a là cinquante mille francs ! S’exclama-t-elle toute joyeuse. En plus, elle m’a fait cadeau des vingt mille dé »jà empruntés ! Ne trouves-tu pas ça absolument inouï ?

Marius lui arracha brusquement la liasse de billets qu’il glissa dans la poche de son pantalon, mais l’euphorie de sa compagne était telle qu’elle ne remarqua pas ce geste autoritaire et vulgaire.

— Alors, reprit Marius, tandis qu’ils avançaient bras dessus dessous le long du canal, Paul Macaire avait raison en affirmant que la vieille tremblerait à tes propos et desserrerait les cordons de sa bourse.

— Je dois le reconnaître, répondit Edwige, ravie. Viens ! Et allons vite dans un grand café fêter notre première victoire.

Ils pressèrent le pas, heureux et contents, ignorant les terribles heures qui les attendaient.

— Quand penses-tu retourner voir la vieille ? Demanda soudain Marius.

— Y retourner ? Répéta-t-elle étonnée. Je n’y pensais plus ... Pourtant « l’Araigne » m’a confié qu’elle serait très heureuse de me revoir.

— Alors, il ne faudra pas perdre de temps et battre le fer tant qu’il est chaud. Cette vieille sorcière aura à débourser plus de cinquante mille francs ! Il était exact qu’elle faisait souffrir cette pauvre Mireille, sinon elle ne t’aurait pas donné un seul centime ... Tu verras, elle nous verseras ... oui ... un million serait un prix convenable pour payer notre silence.

Edwige sourit et le regarda avec amour et admiration.

— Chéri ! Murmura-t-elle en lui pressant tendrement le bras, tu es vraiment extraordinaire.

— Cela n’est qu’un commencement ! Fit-il en souriant flatté. Tu ne sais pas encore de quoi je peux être capable. Aie confiance en ton Marius ... Nous irons très loin !

— Sais-tu à quoi je pense ? S’écria soudain Edwige, pensive et inquiète. La spontanéité de « l’Araigne » à me parler d’argent la première m’étonne et m’effraie.

— Ne dis pas de sottises ! Assura Marius en la poussant vers l’entrée d’un grand café, c’est très logique. Elle a tout de suite réalisé que tu la tenais à ta merci, et comme elle connaît ta timidité, elle a cru que cette somme suffirait à acheter ton silence … Mais elle s’apercevra avant longtemps, à qui elle a affaire. Je te le garantis !

 

( A SUIVRE LE 15 JANVIER )

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