RUSES D'ASSASSINS
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RUSES D'ASSASSINS
Par un commissaire de police de la ville de Paris
Les silhouettes singulières qui se glissent silencieusement le long des murs, par les nuits sans lune , font frisonner , non sans raison, le passant qui se hâte en rentrant chez lui dans la banlieue de Paris. Dans ce sac bossué, quels instruments d'effraction et de rapine peut bien porter ce rôdeur vigoureux dans les espadrilles n'impriment aucune trace sur la neige durcie ! Sous ce bourgeon loqueteux quel outil de travail criminel cache ce jeune voyou qui se faufile en trottinant, sans jamais offrir son profil blême à la lumière crue d'un réverbère ? Ils cheminent à cent mètres de distance l'un et l'autre, mais ils suivent la même route et c'est assurément une décision prise en commun qui leur a donné un fil d'Ariane pour se guider dans la labyrinthe où ils viennent de s'engager.
C'est le jeune qui marche en éclaireur avec la prudence du fameux serpent dont il imite par intervalles le sifflement doux, pour avertir l'homme aux espadrilles que tout va bien. Mais quand tout a bien pour de pareils d'oiseaux de nuit, il n'en va pas de même pour les nids !
Quoi qu'il en soit les deux ombres à bosses mystérieuses se sont rejointes dans le petit chemin qui passe devant une propriété bien close par une grille aux pointes acérées et un mur hérissé de tessons de bouteilles.
— Y en a de la verrerie ! Murmura l'homme.
— C'est pas ce qui est gênant pour toi, répond le gamin.
— Et puis il y a le abot, le sale bouledogue.
— Vas-tu flancher maintenant ? Si le chien te gêne, ai-je pas le « sac à malice » ?
Ce sac à malice est une sorte d'aumônière contenant des ingrédients spéciaux dont usa Pantagruel pour sa farce à la belle dame de Paris. Il n'en faut pas plus pour apaiser Turc.
Tout en jetant un coup d’œil aux environs, l'homme déplie une espèce de petit manteau muni de deux cordes et armé de grappins ; d'un geste bien mesuré, il lance l'appareil qui s'accroche au faite du mur.
Le gamin se cramponne à la corde qui pend de son côté et l'homme sauta dans le jardin.
Mais revenant à la petite grille qui coupe le mur.
— Y a une lumière au rez-de-chaussée ! Chuchote-t-il dans un souffle.
— Qu'est-ce que cela peut faire ? Objecta le jeune voyou, tu peux entrer par la fenêtre de la salle à manger.
C'est vrai, mais alors j'ai besoin de toi au cas où le client ferait du chichi ; allons ouste !
En même temps il lance à son compagnon le matelas dont il s'est servi pour escalader le mur et une minute après le gamin, agile comme un chat, est dans la propriété.
Tous deux se dirigent en silence vers le pavillon et s'arrêtent devant la fenêtre désignée, mais là l'homme pousse une exclamation.
— Tonnerre ! J'ai oublié mon tire-pavé.
Ici une parenthèse est nécessaire pour l'intelligence de ce qui va suivre.
Pour pénétrer dans une pièce par une croisée fermée , il faut pratiquer ans une vitre une ouverture qui permette de passer le bras et de faire jouer l'espagnolette.
Les malfaiteurs emploient plusieurs procédés ingénieux pour, mener sans bruit cette délicate opération. A l'a ide d'un diamant de vitrier ils tracent une grande circonférence sur un carreau puis, comme ils n'ont aucune prise pour attirer au dehors le cercle de vitre coupé et que s'ils le poussaient au dedans, le bruit des débris de verre en tombant attirerait l'attention des habitants, ils obvient à cet inconvénient en se serrant d'un « tire-pavé » appareil élémentaire avec lequel les enfants s'amusent à soulever des pierres plates. C'est tout simplement un morceau de cuir ou de caoutchouc attaché au centre à un cordon ; pour s'en servir on humecte d'eau la partie interne que l'on applique sur l'objet à soulever ; le vide se produit entre le cuir mouillé et la surface en contact détermine l'adhérence et l'objet suit l'appareil.
On conçoit maintenant l'importance de cette exclamation : « J'ai oublié mon tire-pavé ! »
Mais les malandrins ont plusieurs cordes à leur arc. Aussi lorsque l'homme aux espadrilles constate cette omission dans un juron son compagnon se contente de fouiller dans les inépuisables poches de son vêtement et dit :
— Heureusement que j'ai un journal gommé !
Il faut bien croire que cette réponse prévient toute objection car le gars prend le papier, l'étend sur le sol, l'humecte avec une poignée de neige fondue à la chaleur de ses doigts, l'applique soigneusement sur la vitre placée à la hauteur de l'espagnolette et lorsqu'il le juge suffisamment collé dans toute son étendue, donne un coup de coude au milieu.
Le carreau à rendu un bruit sourd, aucun morceau de verre n'est tombé pouvant indiquer la direction à une oreille avertie par le coup de coude.
Le bourgeois qui veille a bien entendu quelque chose d'anormal, car une fenêtre s'ouvre et une voix chevrotante s'écrie :
— Qui est là ? Mais les bandits ne font plus un mouvement ; un silence profond, complet, règne maintenant dans la maison muette et sur la campagne endormie.
Rassuré probablement par ce calme profond n'entendant plus le moindre bruit suspect, et redoutant l'air froid de la nuit le vieux ne s'inquiète plus du bruit insolite qu'il a cru entendre et referme la croisée au plus vite.
C'est ce qu'attend l'homme aux espadrilles pour reprendre son travail. Avec une patience de chinois et une dextérité de dentellière, éclairé par sa minuscule lanterne sourde, il fend à l'aide d'un canif le papier collé en suivant les cassures les plus saillantes de la vitre, puis il attire à lui par pesées douces une partie du carreau brisé dont tous les morceaux jusqu'aux plus petits éclats restent collés à la surface du papier ainsi découpé.
« Mince de patience » a-t-il l'air de dire en disposant le tout sur le rebord de la croisée.
L'ouverture est assez grande mais n'affecte pas une forme régulière comme si elle avait été décrite au diamant. Il s'agit de faire attention à ne pas se couper en passant le bras pour atteindre l'espagnolette. Il y a toujours assez de sang versé ; il y en aura peut-être trop tout à l'heure. Mais tout va bien, la fenêtre vient de s'ouvrir sans bruit sur une pièce toute
noire au fond de laquelle un mince liseré de lumière dessine, à travers des franges, le bas de la portière.
L'assassin prend son couteau et s'engage à pas de velours dans le salon obscur à travers le dédale des meubles. Et dans la nuit pendant que turc joue sur la neige avec le hochet merveilleux que les bandits ont fini par abandonner, on entend un cri étouffé et le bruit sourd produit par la chute d'un corps qui ne se relèvera plus.
REVUE NOS LOISIRS DU 26 JANVIER 1908