PLAT DE CAREME
PLAT DE CAREME
Nouvelle par Charles LE GOFFIC
C'était chez Paul Cherfils au cours d'un de ces dîners du carême qui ont fait la réputation gastronomique de notre ami. On venait de servir les lottes du muscadet, un plat inédit, le « clou » de la soirée.
— Merveilleux ! Dit Lansyer qui résuma l'impression générale. Qui diable, Cherfils t'a donné la recette de ce plat-là ?
— Oui, oui, son nom ! Clama toute l'assistance enthousiasmée.
— Messieurs, dit Cherfils, je vous le dirais que vous n'en seriez pas plus avancés. Quelqu'un de vous connaît-il Pamphile Borderon ?
— C'est le nom de ton nouveau chef ?
— C'est dit Cherfils, le nom d'un ci-devant braconnier de la Rouche-Blanche, une terre assez vase que je possède dans le sud-ouest de la Loire Inférieure. On appelle « rouche », par là, une variété de plante aquatique qui est le carex triguêtre ou laiche des botanistes et qui entre pour une forte part dans la composition de la tourbe. De fait, la terre en question est plus un mais qu'une terre. Au printemps quand le boyau n'a pas entamé la « pélette », cela vous a encore des airs de pampas. Mais vienne l'automne, tout est noyé, sauf quatre ou cinq mamelons et quelques carrés de betteraves et d'emblavures.
— Voilà un patelin qui doit rapporter à son propriétaire plus de rhumatismes que de fafiots dit Lansyer.
— Parfaitement exact, répliqua Cherfils ; la Rouche-Blanche n'a rien d'un domaine princier. Telle quelle, Lansyer avec ses dix huit cent soixante trois hectares de tourbières et d'eaux morts, elle fait fort bien mon affaire ; la sauvagine y foisonne en tous temps et, dès les premiers froids, hérons, cobrégeaux, pluviers, canards, bernaches s'y abattent par régiments. Ajoutez messieurs que les quatre étangs de la Rouche passent, à juste titre pour les plus poissonneux de la Loire Inférieure. C'est le paradis des anguilles, des lamproies et des lottes. Pêche et chasse y sont réservées naturellement. J'entretenais sur le domaine, jusqu'à ces derniers temps, trois gardes assermentés, Didier Blaizot, Pierre Trémintin et Athanase Tardivel. L'hiver quand je villégiaturais à la Rouche, je descendais tantôt chez l'un tantôt chez l'autre. Mais ce que fût chez Pierre, chez Didier ou chez Athanase, les mêmes doléances m'accueillaient inévitablement au saut de mon Boghei ; trois gardes n'étaient point assez pour assurer le service du domaine et il en eût fallu au moins un quatrième, tant croissaient l'audace et le nombre de braconniers ! Herbauges et Carquefol, les deux localités voisines étaient de vrais repaires de bandits qu'il eût fallu raser jusqu'aux fondements ; Herbauges surtout où habitait un certain Pamphile Borderon cauchemar de mes gardes, qui l'avaient fait déjà, coffrer une demi douzaine de fois, sans parvenir à lui ôter le goût du braconnage.
Nous allons connaître Pamphile
—Mais quelle homme est-ce enfin ce Pamphile ? Demandais-je un beau jour, intrigué, à Athanase.
—Oh ! Pas un méchant homme certainement, monsieur Paul, n'était qu'il passe la moitié de ses nuits sur nos viviers. De son métier, censément il est rempailleur. Mais vous savez, les chaises qu'il rempaille...
—Oui, on ne s'assoit pas souvent dessus.
—Comme vous dites ! Il est aussi aubergiste et ça ne serait pas encore ce métier-là qui lui donnerai des rentes ans un pays qui compte autant d'auberges que de masos. Mais Pamphile à des secrets. Paraît qu'il n'y a pas un endroit où l'on mange d'aussi bonnes lottes que chez lui ; c'est du nanan, ça embaume, ça fond dans la bouche.
—Vous en parler comme un connaisseur.
—Oh ! Monsieur Paul, vous ne voudriez pas... Je répète ce que j'ai entendu voilà tout. Des lottes volées, des lottes de vos étangs !... Ah ! Il s'en engraisse, on peut dire, le gueux, lui, sa bourgeoise et sa potée de mioches, dont le plus jeune n'ai pas treize ans et, tout de même vient de décrocher son certificat d'études.
—Eh ! Mais, ce n'est pas si mal pour le fils d'un braconnier, Athanase. L'enfant pour peu qu'il continue, promet de valoir mieux que son père.
—Heu ! Heu ! Qu'est-ce que nous en pouvons savoir, monsieur Paul ? L'enfant à de l'esprit et de l'éducation, c'est possible. Mais bon chien chasse de race, et les certificats d'études n'empêchent point d'avoir le braconnage dans le sang. Vous verrez qu'il nous donnera de la tablature aussi, ce galopin-là. Nous en avons pourtant bien assez comme ça et si monsieur ne prend pas un quatrième garde.
—J'y songerai Athanas, j'y songerai. Mais cette histoire de lottes m'a mis l'eau à la bouche. Croyez-vous qu'avec un peu d'adresse on ne pourrait pas obtenir de Pamphile certaines indications ? Il nous la vendrait, peut-être sa recette.
—Lui, monsieur, vous la vendre ! D'autres ont essayé avant vous. Pamphile n'a jamais voulu rien entendre ; je vous dis que vous ne le connaissez pas.
Je devais pourtant faire sa connaissance sans beaucoup tarder et d'une façon assez inattendue.
Au brun de nuit, Athanase et moi nous étions partis dans la grande niole, à la passée des canards. La nuit tombe vite en novembre et la passée dure peu ; à six heures, treize cols-verts et quatre bernaches gisaient au fond de la niole. Une autre demi heure s'écoulant dans le claquement d'ailes et nous décidâmes de rentrer. Je me sentais d'ailleurs, un appétit de tous les diables, auquel l'histoire des lotte n'était peut-être pas complètement étrangère. Athanase reprit sa perche . Doucement silencieusement, en rasant les herbes, la niole glissait sur une eau de velours sombre, pailleté d'argent mat aux rares coulées où la lune reflétait son croissant. Et, ma fièvre cynégétique un peu calmée, je me laisser envahir malgré moi par la mélancolie indéfinissable et grand paysage aquatique, comme frappé de léthargie qui baignait dans une clarté morte et glacée.
Cet état de demi-somnolence fut cause sans doute que je ratai , de mes eux coups de fusil, un butor qui s'enleva brusquement, à cinq pas de nous, avec un de ces cris rauques qui ressemblent au bruit d'un racloir. Mais dans le moment même, je n'eus guère le loisir de philosopher sur ma maladresse, car un autre cri, parfaitement humain celui-là, répondit à mon deuxième coup de fusil ; les roseaux s'entre ouvrirent et une ombre affolée détala dans la nuit. Elle n'alla pas loin, du reste ; le pied lui manqua et elle s'abattit tout à trac dans la vase, ce qui nous donna le temps d'intervenir.
—Mais c'est Isidore !... Le fils à Pamphile. Ah ! Par exemple, coquin, je t'y prends, qu'est-ce que tu fichais là ? Pourquoi criais-tu tout à l'heure comme un putois !
—Aie ! Aie ! Ce que ça me cuit ! Gémissait de plus belle Isidore en se tortillant.
—Quoi ! Qu'est-ce qui te cuit ?
—Le bas des reins... là... Et puis le mollet gauche aussi. C'est comme du feu, depuis ce coup de fusil... Bien sûr que j'ai dû recevoir toute la charge.
—Tu plaisantes, hein ? C'est des manigances pour qu'on ne te tire pas les oreilles.
—Oh ! Monsieur le garde, si on peut dire !
—Je vais bien voir, dit Athanase qui fait craquer une allumette et se pencha sur son prisonnier.
Moi-même , aux deniers mots de la conversation j'aurais sauté à terre, quelque peu ému à la pensée du malheur involontaire que je venais e causer. Mais l'examen d' Athanase me rassura tout de suite.
—Il n'a rien de cassé, monsieur Paul. Deux ou trois éraflures seulement. Le plomb n'a même pas pénétré. Allons ! clampin , assez de giries et par file à gauche, arche !
—Non, dis-je. Athanase. Je tiens à en avoir le cœur net. La rouche est tout près, Isidore va nous accompagner dans la niole. Une fois là-bas, nous verrons.
— Hi ! Hi ! Hi ! J'aime mieux retourner aux Herbauges, gémit Isidore, qui retourna subitement des forces à la pensée de demeurer plus longtemps dans notre société?
— Voyez-vous ça ! Dit Athanase. C'est-y que monsieur ton père t'y attend, aux Herbauges, ou bien s'il est quelque part aux environs en train d'arrondir sa gibecière ?
L'enfant ne répondit pas; convaincu de l'inutilité de ses efforts, il faisait semblant de réparer le désordre de sa toilette et travaillait en réalité à se débarrasser subrepticement d'un petit sac caché sous sa blouse ; il avait compté sans Athanase qui surprit le mouvement et happa au vol la musette ou frétillait cinq ou six lottes magnifiques, de ces lottes que Pamphile s'entendait bien à préparer.
— Je m'en doutais... Ah ! Monsieur Paul quand je vous disais que bon chien chasse de race. La preuve, la voilà... Et tout le reste, jérémiades et cris de putois compris, n'était que de a frime, une farce pour nous apitoyer. Pardine ! Mon coquin, qui serviront au souper de M. Paul et je te dresse procès-verbal.
L'effet de ce dernier mot fut proprement magique ; Isidore en l'entendant, tomba sur les genoux, tordit ses mains.
— Oh ! Monsieur le gare ! Monsieur le garde ! Je vous en supplie, ne faites pas ça... Ne me dressez pas procès-verbal.
— Hein ! Tu se gausses, j'imagine.
— Non ! Non ! Je ne me gausse pas... J'avoue tout. Mais, mon Dieu, un procès-verbal ! Si papa vient à apprendre !
— Bon ! Un cheval de retour comme ton père, un gibier de correctionnelle, un récidiviste ! Mais il sera enchanté des dispositions de son fils.
— Papa ? Dit sombrement l'enfant. Je le connais, il me tuera.
Cela était dit d'un tel ton, avec un el accent de conviction tragique, qui j'en éprouva un léger frisson. La sommaire psychologie de mon garde pouvait s'y tromper ; mais moi avais-je en conscience le droit de désespérer cet enfant et de négliger l'avertissement indirect qu'il me donnait ? D'ailleurs n'était-ce point là ou jamais l'occasion d'entrer en rapports avec Pamphile et de lui toucher un mot de sa fameuse recette ?
— Écoute, dis-je au petit, on ne te dresseras pas procès-verbal, je te le promets. Mais tu nous a trompés déjà et je ne veux pas que tu recommences. Il faut que je sache s'il est vrai que ton père t'a défendu de braconner. Dis-moi où il est en ce moment ; je le ferai chercher par Athanase et nous nous expliquerons.
— Je ne peux pas, murmura l'enfant.
— Vous voyez bien, monsieur Paul ! S'écria triomphalement Athanase. Père et fils s'entendent comme larrons en foire. Allez, si le petit ne veut pas vous dire où est Pamphile, c'est qu'il sait à quelle jolie besogne on le trouverait occupé et qu'il aime mieux éviter une nouvelle contravention à son paternel. Une de plus, une de moins, pourtant.
— Est-ce là, en effet, ce que tu crains ? Demandais-je doucement à,l'enfant.
— Oui, dit-il à voix basse.
— Eh bien, je veux encore te rassurer. Ce n'est pas Athanase, c'est moi qui irait le chercher ton père. Et, à quelque besogne que je le trouve occupé, je te promets de fermer les yeux.
— Si c'est comme ça ! Dit Isidore ébranlé. J'ai suivi papa sans qu'il m'ait vu. Il est à la Petite Brière, du côté du vivier. Il y est encore peut-être si on ne l'a pas dérangé. C'est à dix minutes par la digue.
— Soit, j'y vais tout de suite. Toi et Athanase vous aller filer à la rouche, où maman Tardivel t'appliquera sur les reins un cataplasme de beurre frais. Surtout qu'on ne cuise pas les lottes avant mon retour !
Et je partis sur cette recommandations.
(A SUIVRE LE 3 MARS)