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MON DEBUT AU BARREAU

12 Septembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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 MON DÉBUT AU BARREAU 

Par Tristan BERNARD

J'ai été, tout comme un autre, avocat stagiaire et tout comme un autre, vêtu de la robe noire et coiffé de la toque hexagonale, j'ai perdu mes pas dans la grande salle du Palais.

La grande affaire, pour mes jeunes confrères et pour moi, était d'arriver à conquérir l'oreille du Tribunal. Des anciens, consultés préconisèrent plusieurs moyens plus ou moins efficaces.

Ils fallait disaient-ils commencer sa plaidoirie d'une voix lente et monotone, puis tout à coup au moment ou personne ne s'y attendait, pousser un long cri guttural. Mais ce truc est fort usé et ne réussit plus guère. On peut aussi agiter violemment les bras comme les ailes d'un oiseau énorme. Mais on s'amuse plus les juges et c'est peine s'ils y font attention.

Pour moi, depuis un an que j'étais au Palais, je n'avais pas encore réussir à capter l'oreille du tribunal. Il au dire aussi que je n'avais pas eu l'occasion de plaider.

Enfin un jour comme je m'étais fait inscrire sur la liste des avocats d'office, la bâtonnier me désigna pour défendre un vieux vagabond qui avait été condamné vingt six fois déjà pour bris de clôture, rébellion aux agents et vols de divers objets étranges. D'ailleurs loin d'être endurci, il prétendait avoir été victime de vingt six injustices au cours de sa longue carrière.

La veille de l'audience quand je vins le voir pour la dernière fois, il me tendit un petit livre qu'il avait sur lui. Cela s'appelait : les Variétés amusantes. Il me pria de lui lire l'histoire de Phryné paraissant que devant ses juges, qu'il n'avait pas très bien comprise et qu'il écouta avec la plus scrupuleuse attention.

— Alors, ils l'ont acquittée ? Me demanda-t-il.

— Ils l'ont acquittée.

— Bon à savoir, reprit-il. Je vas faire comme elle. Demain à l'audience, j'vas me mettre nu.

J'eus toutes les peines à l'en dissuader. Il tenait à son idée.

Je rentrai chez moi pour achever ma plaidoirie. Quelque chose me disait que j'allais obtenir un grand succès, et que, dès le début, j'allais me révéler comme un orateur vraiment éloquent et un dialecticien émérite. Et je me voyais à vingt deux ans l'honneur du barreau parisien.

Mais le jour de l'audience quand j'entrai dans la sèche et claire petite chambre correctionnelle, j'avais déjà rabattu les neuf dixièmes de mes prétentions et je ne visais plus qu'à éviter le ridicule. Il me sembla que mon coup d'éclat était ajournée à plus tard.

Je m'assis à mon banc et déposai sur le pupitre des notes volumineuses. A propos du vieux vagabond et du canari volé, je m'apprêtais à soutenir la thèse générale de l'irresponsabilité.

Mon client fut introduit au banc des accusés. Il était vêtu d'une houppelande sous laquelle il s'agitait mystérieusement.

— Vous savez, me dit-il à voix basse, je vais me mettre nu.

Je le conjurai de n'en rien faire. Et j'adressai une recommandation au garde, en le priant de veiller sur son prisonnier. Puis le président, l'interrogatoire terminé, me donna la parole.

Qui donc a prétendu que les magistrats ne sont pas capables d'attention ? Pendant les vingt bonnes minutes que dura ma plaidoirie, le président, les juges et le substitut, absolument médusés ne quittèrent pas ds yeux un ouvrier maçon qui, de l'autre côté de la fenêtre, travaillait à recrépir la façade. Je soutins des opinions assez subversives qui passèrent sans que personne criât gare. Quand j'eus terminé mon plaidoyer, le maçon n'avait pas encore fini son travail. Pourtant après une demi-minute le président remarquant tout à coup que je ne parlais plus, retourna la tête et s'apprêta à prononcer son jugement.

Je regardai à ce moment là le vagabond et je le vis prêt à faire un geste inquiétant comme pour retirer sa houppelande, mais je lui lançai un tel regard qu'il renonça définitivement à son idée fixe.

Le président marmotta quelques paroles, sortit quelques numéros du Code comme on sort des numéros du loto et condamna mon client à six mois de prison.

J'hésitai à l'aller voir dans la petite salle d'attente ou stationnait les prévenus et les condamnés. Mais il me reçu sans colère, avec une hautaine expression de regret.

— Pourquoi qu'vous m'avez pas laissé mettre tout nu ? Ils ont acquitté a femme. Bien sûr qu'ils m'auraient acquitté aussi moi !

Un autre détenu qui se trouvait à côté, me toisa avec mépris.

— C'est jeune, dit-il. Ça se met des robes noires. Ça veut tout savoir et ça ne sait rien de rien !

Tels furent les incident de ma première et dernière cause.

 

                                                                                 REVUE NOS LOISIRS DU 19 JANVIER 1908

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