MOINEAUX SANS NID N° 93
<!-- @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } 93 – EN POSSESSION DU TESTAMENT
Elle glissa vivement le précieux papier dans la cassette qu’elle plaça dans sa valise. Elle la referma à clé avant de la reglisser à sa place, puis, après avoir également fermé la porte à clé elle se hâta vers la chambre de Jacques.
Le marquis livide, l’attendait sur le seuil de la pièce.
— Où étiez-vous, Emilie ? S’exclama-t-il en l’apercevant.
— Je me suis retirée quelques minutes dans ma chambre, répondit-elle en regardant le malade qui semblait assoupi, mais qui respirait péniblement.
— Vous voyez donc quel état se trouve mon frère ; dit Anselme d’une voix altérée.
— Ne vous effrayé pas. Cette crise va passer. Il en a eu d’autres bien plus fortes, assura Emilie avec calme.
Elle glissa entre les lèvres du malade, une cuillerée de la potion prescrite sur l’ordonnance et, quelques secondes après, la respiration de Jacques redevint plus régulière.
— Voilà, c’est passé, murmura-t-elle soulagée en se tournant vers le marquis. Vous voyez !
— Je crois que c’est surtout votre présence qui lui fait du bien, remarqua-t-il l’air bizarre.
Valérie crut déceler dans la phrase une pointe de jalousie.
— Peut-être s’est-il, en effet, habitué à mes soins. Les hommes lorsqu’ils sont malades, deviennent plus égoïstes encore. Maintenant, vous pouvez allez vous reposer ; je reste auprès de votre frère.
— Je vous tiendrai compagnie, décida Anselme.
— Non, je n’y tiens pas du tout, répliqua Valérie avec une telle froideur que le marquis la fixa, interdit.
— Ne me regardez pas ainsi ! s’écria la jeune femme. Vous devez certainement deviner pourquoi je vous réponds de la sorte ; vous allez recommencer vos habituels discours !
— Et ... cela vous ennuie ?
La réponse de Valérie alias Emilie, ne se fit pas attendre :
— Evidemment car je suis une fille sérieuse, et vous devez admettre qu’en continuant à m’entretenir de votre amour, la vie devient impossible ! J’aurais d’ailleurs quitté cette maison depuis longtemps s’il n’y avait eu la maladie de votre frère.
— Et moi qui croyais ... Murmura Anselme d’Evreux, vexé.
— Je ne vous ai jamais permis d’espérer quoi que ce soit, coupa-t-elle sévèrement. Je dois même vous dire que, pour rien au monde, je ne pourrais me décider à vous épouser.
— Qu’est-ce qui vous prend, Emilie ? s’exclama le marquis avec colère. En quoi vous ai-je offensée ? Et pourquoi me parlez-vous sur un tel ton ?
Valérie était à bout. Il lui était impossible de poursuivre son odieuse comédie et de cacher plus longtemps la répugnance que ces êtres lui inspirait.
— Vous ne tarderez pas à le savoir, répliqua-t-elle froidement.
— J’avoue ne rien comprendre, déclara Anselme d’Evreux, perplexe et chagriné. D’une part, vous soignez mon frère avec un dévouement extraordinaire, et de l’autre ...
— Je n’ai qu’une hâte, interrompit-elle ; savoir votre frère en voie de guérison pour m’en aller d’ici et de ne plus entendre parler d’aucun de vous ! Acheva-t-elle durement.
— Je ne vous retiens pas ! S’écria le marquis, profondément vexé.
— Très bien ! Alors je vous quitterai dés demain matin, répliqua vivement Valérie, aussitôt que j’aurai trouvé le prêtre que réclame monsieur Jacques.
— Comment il demande un prêtre ? S’étonna Anselme, vraiment alarmé.
— Ne vous effrayez pas, Monsieur le marquis ; un prêtre ne peut dévoiler ce qu’il apprend en confession, expliqua ironiquement Valérie.
— Que voulez-vous insinuer Emilie ? Bredouilla-t-il soudain soupçonneux.
— Je cherche uniquement à vous tranquilliser, Monsieur reprit-elle avec sarcasme.
— Je me moque éperdument de la confession de ce crétin de Jacques ! Bougonna Anselme furieux.
— Ce sont vos affaires personnelles, Monsieur ... A présent, je vous prie de bien vouloir me régler ce que vous me devez car, comme je vous l’ai dit, je veux quitter cette maison dès demain matin, ajouta sèchement la jeune gouvernante.
— Et mon frère, ! reprit le marquis espérant la faire changer d’avis.
— Vous trouverez facilement une remplaçante. Demandez une religieuse ou une infirmière, si votre sœur refuse de revenir s’occuper de son frère, suggéra Valérie.
— J’avoue que je comprends de moins en moins, fit timidement anselme.
— Vous ne tarderez pas à mieux le faire. Maintenant, permettez-moi de me reposer jusqu'au moment où je donnerai de nouveau la potion à votre frère.
A cet instant un domestique se pencha dans l’entrebâillement de la porte montrant une dépêche.
— Donnez vite, dit Anselme en s’avançant vers lui
Il ouvrit le télégramme et lui en silence !
RENTRERAI DEMAIN MATIN PAR LA ROUTE ALICE
— Ma sœur m’annonce son retour pour demain, révéla-t-il à haute voix.
— Je ne serai plus là, rappela la jeune femme avec un haussement d’épaules. Mais ... que direz-vous à votre sœur, Monsieur le marquis, en ce qui concerne la blessure de monsieur Jacques ?
— Ne soyez pas si cruelle, Emilie ! soupira ce dernier. Oh ! Qu’avez-vous donc subitement contre moi ? Répondez-moi avec franchise, je vous en supplie !
— Je ne puis encore le faire, murmura la gouvernante.
— « Encore ? » La questionna-t-il soupçonneux. Que signifie cette réponse ?
— Je vous ai déjà dit que vous l’apprendrez bientôt, déclara froidement Valérie.
Je commence à croire que vous m’avez odieusement trompé en me laissant supposer que vous ne préfériez à Jacques. Je suis certain que vous ne me pardonnez pas de l’avoir blessé, parce que c’est lui que vous aimez ! Conclut-il le visage livide et haineux, tremblant de jalousie.
— Jamais de la vie ! se défendit Valérie. Aucun de vous deux ne m’intéresse ! Ajouta-t-elle avec mépris.
— C’est faux ! Hurla le marquis qui commençait à perdre tout contrôle ; car, si c’était vrai, vous ne l’auriez pas soigné avec un tel dévouement, passant des nuits entières à son chevet !
— Après tout, pensez ce qu’il vous plait ; ça m’est complètement égal ! Maintenant, laissez-moi tranquille, si vous ne voulez pas que je quitte immédiatement cette chambre !
— Sortez !... Mais sortez donc ! Hurla-t-il d’une voix tremblante de colère et de rage, ne voulant à aucun prix la laisser en tête-à-tête avec son frère et complètement aveuglé par la jalousie.
Le malade entendit ces dernières paroles et gémit :
— Non, non, je ne veux pas ! Ne me quittez pas, Emilie pour l’amour du Ciel. Sors d’ici, assassin ! C’est toi oui toi qui m’as tué ! Acheva-t-il haletant, le front baigné de sueur, essayant de se soulever sur sa couche.
— Calmez-vous, je vous en supplie, monsieur Jacques ! S’écria la jeune femme, très effrayée. Ne vous agitez pas ainsi ! D’ailleurs, je ne suis plus tellement indispensable ici. Votre sœur annonce son retour pour demain. Elle me remplacera à votre chevet et vous soignera encore bien mieux que je ne puis le faire, ajouta-t-elle avec douceur.
— Non, non, je ne veux pas ! Répéta le malade d’une voix suppliante. Je vous conjure, Emilie, de ne pas me laisser seul avec ces deux bandits ! Ils sont capables de tout !
— Que cherches-tu encore à insinuer ! Cria Anselme livide de colère, le regard étincelant de haine et saisissant le malheureux par les revers de son pyjama et le secouant avec rudesse.
— Vous êtes fou ! Intervint Valérie avec indignation, le forçant à lâcher prise. Comment osez-vous brutaliser ainsi votre pauvre frère ? Ne voyez-vous donc pas qu’il délire ?
— Non, je ne délire pas ! S’écria le malade, et si j’ai la chance de m’en tirer, Emilie, je jure devant Dieu que vous serez ma femme bien-aimée, mais, si je dois mourir accordez-moi la consolation de vous savoir à mon côté ! Et puis, je vous supplie de faire venir le plus vite possible le confesseur que je vous ai demandé.
Il retomba sur son oreiller, épuisé, le souffle redevenu haletant, le nez pincé, le visage terreux ...
Le jour, maintenant commençait à se lever, éclairant de sa clarté encore blafarde les visages des trois personnages dont les traits étaient tirés et creusés car les événements de cette longue et terrible nuit.
Anselme, brusquement, crut plus prudent de regagner sa chambre. Là, ils s’empressa de sonner la femme de chambre.
— Vous allez vous rendre près de la chambre de mon frère, ordonna-t-il et vous écouterez tout ce que mademoiselle Emilie et lui se diront pour me le rapporter très fidèlement. Avez-vous compris ?
— Parfaitement, Monsieur le marquis ;
— Je crains qu’elle ne lui parle de choses pouvant le contrarier et faire ainsi monter la fièvre, reprit-il pour justifier ses propos.
— Hélas ! Monsieur le marquis, renchérit la femme de chambre, essayant d’abonder dans le sens de son maître, cette personne a déjà fait assez de mal ici !
— Vous avez raison, approuva Anselme, qui ne pouvait arriver à dominer la colère par l’attitude de Valérie à son égard. Si, par hasard, elle s’apercevait de votre présence dans le couloir et vous ordonnait de vous en aller, vous refuserez de lui obéir. Vous pourrez même ajouter que je vous ai commandé d’y rester !
— Oui, Monsieur le marquis, soyez sans crainte ; j’exécuterai scrupuleusement vos ordres, assura la jeune femme.
— Surtout, ne perdez pas un seul mot de ce qu’ils pourront se dire. Tâchez de tout enregistrer et de tout comprendre également, recommanda Anselme.
— Vous pouvez compter sur moi, Monsieur le marquis, affirma-t-elle.
Après une brève inclinaison de tête, elle sortit de la chambre et rejoignit la cuisine ou elle mit rapidement les autres domestiques au courant de ce que venait de lui communiquer le frère de Jacques.
Pendant ce temps, l’infortuné malade ne cessait de se tourner et se retourner dans son lit, en gémissant. Soudain, il réclama avec insistance un confesseur ...
Valérie s’approcha de lui, lui fit avaler une cuillerée de potion calmante, essuya son front avec un fin mouchoir imbibé d’une eau de cologne très légère, remonta les couvertures et conseilla avec douceur :
— Tâchez de vous reposer quelques minutes ; je cours immédiatement chercher un confesseur et je vais également téléphoner au médecin de passer vous voir.
Puis, voyant qu’il s’assoupissait, elle quitta la pièce, rassurée et se précipita dans sa chambre.
Elle prit une douche rapide pour se remonter un peu, se frotta ensuite énergiquement tout le corps au gant de crin, afin de détendre ses nerfs épuisés par ces heures terribles et, tout en s’habillant, réfléchit à ce qu’elle devait faire.
Elle songea tout d’abord à aller trouver l’abbé Louis pour confesser Jacques, mais elle se ravisa en songeant que cela l’empêcherait d’intervenir par la suite pour Pierrot, si besoin était.
Elle se brossa longuement les cheveux et se poudra légèrement le visage pour diminuer un peu le cerne de ses yeux. Fatiguée par cette nuit et elle n’avait pas fermé les paupières une seule minute.
Elle ouvrit ensuite son armoire et revêtit un gros manteau — car il faisait très froid — enroula une écharpe autour de son cou et, après avoir pris son sac, elle y glissa le précieux document, se disant, avec beaucoup de sagesse, qu’elle ne devait pas s’en séparer une seule minute, et, enfin se glissa hors de la pièce.
Il faisait grand jour lorsque la jeune femme quitta la demeue des d’Evreux.
Elle venait à peine de tourner le coin de la large avenue qu’une puissante voiture américaine couverte de poussière – ayant donc sûrement effectué un long voyage – stoppa devant la villa.
Emmitouflée dans un somptueux manteau de visage sauvage, Alice en descendit vivement, poussa le lourd battant en fer de la grille, traversa rapidement le jardin et, après avoir monté en trois enjambés les six marches de marbre du perron, sonna énergiquement à la porte de la demeure.
— Mademoiselle ! S’exclama la femme de chambre après lui avoir ouvert ; enfin vous voici de retour ! Nous avions tellement peur que vous n’arriviez trop tard !
— Serait-il donc arrivé quelque chose de grave ? Demanda la jeune fille, brusquement inquiète.
— Monsieur Jacques est au plus mal, Mademoiselle ! L’informa la domestique, et de terribles événements se sont déroulés durant votre absence ...
Sans en écouter davantage, Alice l’écarta, traversa le grand hall et monta quatre à quatre l’escalier au premier étage, se dirigeant en toute hâte vers la chambre de Jacques, le cœur serré par l’étrange et inhabituel silence de la maison ...
( A SUIVRE LE 30 DECEMBRE )