Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

MOINEAUX SANS NID N° 91

21 Décembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

<!-- @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } -->

<!-- @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } -->

91 DELIRE ET FIEVRE

Après cette courte entrevue, surmontant sa répugnance pour les deux frères, Valérie retourna s’installer au chevet de Jacques. Dès qu’il l’aperçut, le valet de chambre le prévint que le marquis l’attendait dans son bureau.

— Je vous ai demandé de monter me trouver, Emilie, lui dit ce dernier lorsqu’elle pénétra dans la pièce, parce que c’est la seule façon maintenant d’arriver à vous parler.

— Que désirez-vous, Monsieur le marquis ? demanda la jeune femme.

— Parler de ce qui s’est passé, parce que je crois que vous me jugez très sévèrement, expliqua-t-il timidement :

— C’est assez naturel, je pense, répliqua Valérie.

— Je vous jure que je ne voulais pas lui faire de mal ; vous avez d’ailleurs assisté à cette querelle et vous avez entendu les injures de Jacques.

Le marquis s’interrompit et garda quelques minutes le silence, la fixant longuement comme s’il cherchait à juger de l’effet de ses paroles, puis il reprit :

— Vous l’avez même vu se précipiter sur moi et vous avez pu également constater qu’il vouloir m’étrangler.

— Ce n’est pas pour cette raison que vous l’avez mis dans un tel état, répliqua-t-elle glaciale. Vous l’avez frappé pour l’empêcher de parler, de révéler un secret. Quant à votre frère, je lui témoigne de l’intérêt uniquement parce qu’il est mal en point, mais dès qu’il sera guéri, je quitterai votre maison pour toujours.

Anselme la regarda avec la plus vive stupéfaction,essayant de deviner le fond de sa pensée.

— Si vous nous méprisez tous deux à ce point, que vous importe alors la santé de Jacques ? demanda-t-il.

— C’est parce que j’ai — Oh ! Bien involontairement — été la cause de votre dispute que je suis à son chevet ... Avez-vous quelque chose d’autre à me dire, Monsieur ?

Il sourit tristement, hocha la têt et répondit :

— Non Emilie, mais je tiens à vous répéter que je vous aime.

Elle l’interrompit brusquement d’un geste de la main.

— J’en suis flattée, Monsieur ; cependant n’oubliez pas que vous êtes riche, titré, et que je suis, moi, qu’une pauvre femme forcée de servir les autres pour vivre.

— La vie a été très injuste envers vous, assura-t-il.

— Hélas !

— Je veux dire que vous avez la classe d’une grande dame.

— Ruinée ! Soupira Valérie.

— De toutes manières, reprit le marquis, je tiens avant que vous ne rejoigniez mon frère, à ce qu’il y ait entre nous quelque chose de définitif ... (sa voix s’étrangla, puis il poursuivit avec émotion) : Emilie, j’ai l’honneur de vous demander votre main.

Valérie hocha la tête et répondit en souriant :

— Vous me faites beaucoup trop d’honneur, Monsieur le marquis !

— Ne dites pas cela ! S’exclama-t-il avec passion. C’est moi qui suis très honoré, car vos qualités, votre incomparable beauté ...

Toujours souriante la jeune femme l’empêcha de poursuivre.

— Je vous remercie, Monsieur le marquis, vous me placez bien trop haut, mais votre frère aussi m’a adressé la même demande.

La contrariété et la rage firent blêmir le visage d’Anselme ; il réussit pourtant à se dominer et ajouta :

— Je vous sais suffisamment intelligente pour savoir établir la différence qui existe entre Jacques et moi.

— Je ne vous comprends pas très bien,dit Valérie, et pardonnez ce que je vais vous dire ; si monsieur Jacques à ses défauts, vous avez certainement les vôtres, ainsi que vos propres qualités. En choisissant entre vous, je cours le risque d’offenser gravement l’un des deux, de vous diviser et de semer la discorde la plus total C’est pourquoi je ne puis me décider.

— C’est vrai ! S’exclama-t-elle avec un sourire un peu triste. Laissez-moi encore quelques jours de réflexions.

— Alors, puis-je espérer ? demanda Anselme, timidement.

— Qui sait ? Dites-vous que je n’ai pas un cœur de pierre.

— Vous me rendez le goût de vire ! Déclara le marquis avec élan.

— Je dois toutefois vous prévenir, et très franchement que je tiendrai ces mêmes propos à votre frère, dit Valérie, car je vous estime également, ce qui me complique beaucoup les choses.

Ces derniers mots glacèrent Anselme, versant dans son âme le poison du doute et de la jalousie. Le jeu était cruel, mais Valérie, en séparant les deux frères, pouvait espérer découvrir la cachette du si précieux testament.

Quelques secondes après avoir quitté le marquis, la jeune femme pénétrait dans la chambre de Jacques. Elle le trouva brûlant de fièvre.

— Que s’est-il donc passé ? Demanda-t-elle étonnée au valet de chambre.

— Dès que monsieur Jacques a été seul, expliqua le domestique, il est sorti dans le couloir. Je ne sais ce qui l’a pris soudain. Il paraissait inquiet et agité. Il s’est ensuite recouché m’ordonnant de la laisser seul. J’ai été forcé d’obéir et je suis retourné à la cuisine. A un moment donné, il m’a semblé entendre du bruit venant de la galerie près de la porte du jardin. J’y suis allé et j’ai aperçu Monsieur Jacques qui se préparait à sortir. J’ai couru vers lui. Alors, il s’est fâché et m’a envoyé promener. Je l’ai supplié de remonter dans sa chambre en lui disant qu’il risquait de prendre mal et j’ai même essayé de l’entraîner. Il s’est mis à crier si fort que tous les autres domestiques sont arrivés. A force d’insister, nous avons réussi à le recoucher ; et voilà ...

Après cette explication, Valérie se pencha sur le malade, lui tata le pouls et constata que son front brûlait de fièvre.

— Allez immédiatement téléphoner au médecin, ordonna-t-elle.

Ce dernier arriva une demi-heure après et diagnostiqua une pneumonie.

— Qu’as-tu donc fait, malheureux, pour te mettre dans un tel état ? Demanda-t-il à Jacques, l’air très contrarié.

— J’ai voulu descendre au jardin ; j’étouffai ici, répondit faiblement le malade.

— Tu as été d’une imprudence stupide ! Gronda le praticien.

Jacques ne répliqua pas ; il s’était assoupi, ne se rendant plus compte de ce qui se passait autour de lui, ni de la présence de son frère.

— Sais-tu ce qui pouvait attirer ton frère au jardin ? Demanda le médecin au marquis.

— Je ne vois pas ... Murmura Anselme avec embarras.

Son trouble n’échappa pas à Valérie. Elle devina que la question posée avait fortement impressionné Anselme.

A la tombée de la nuit, la fausse Emilie se trouvait seule auprès de Jacques donc la fièvre ne cessait de monter et qui délirait par moments.

Tout d’abord, la jeune femme ne prêta pas grands attention à ses paroles, mais soudain, elle le vit s’asseoir dans son lit, les yeux exorbités, le visage blême d’épouvante, s’écriant :

— Des voleurs !... Ils viennent d’entrer !... Partons vite, Anselme, ils vont nous tuer !

Alors elle se pencha sur lui, essayant de le calmer, le forçant à se recoucher, et elle remonta les couvertures jusqu’à son cou.

— Rassurez-vous voyons, il n’y a pas de voleurs ici, murmura-t-elle.

— Si, si ! Je les vois ! Affirma-t-il avec épouvante. Ils ont tué le gardien et son fils !

— De quel gardien voulez-vous parler ? Questionna doucement Valérie, se souvenant tout à coup du récit des deux enfants, concernant l’attaque du pavillon de chasse par les Bohémiens.

— Celui du pavillon ! L’enfant s’est enfui ! Je te dis que nous sommes perdus, Anselme !

« Il parle certainement de ce que m’a révélé Pierrot, se dit Valérie en frissonnant, et elle demanda encore au malade ! »

— De quel enfant parlez-vous ?

Jacques ne répondit pas, terrassé par la fièvre.

Alors, Valérie ne quitta plus son chevet, épiant Jacques afin de ne plus perdre un mot de ce qu’il pourrait dire, s’étant même pourvue d’un papier et d’un crayon pour noter les détails qui lui sembleraient les plus importants.

Après quelques interminables minutes de silence, elle l’entendit de nouveau murmurer d’une voix effrayée :

— C’est Alice qui l’a tué ! Il y avait du poison dans le verre. On me l’a affirmé ; l’analyse l’a prouvé !

— C’est impossible ! Répliqua tout bas Valérie ; elle est incapable d’avoir commis une action pareille !

— Elle est très méchante, et c’est bien elle la meurtrière.

« Mon Dieu ! pensa la jeune femme avec effroi, dit-il vrai ? »

Puis se ^penchant ce nouveau sur lui elle demanda encore :

— Qui donc a-t-elle tué ?

— Lui ... je le sais.

— Qui, lui ? Bégaya-t-elle d’une voix étranglée par l’émotion.

Mais il venait de retomber dans sa torpeur, perdant toute conscience de la réalité présente. Pour lui, Valérie était une interlocutrice créée par sa fièvre et c’est la raison pour laquelle il lui répondait.

Brusquement il se dressa sur son séant, comme s’il cherchait à se défendre.

— Laissez-moi !... Laissez-moi ! Je veux aller au jardin ! Je suis le maître et je veux faire ce qu’il me plait !

— Pourquoi voulez-vous aller au jardin ? Questionna la jeune femme avec douceur.

— Pour prendre le papier ...

— Quel papier ?

— Rien ... rien, murmura-t—il évasif ... (Puis il reprit mystérieux) : LE TESTAMENT !

— Doux Jésus ! S’exclama-t-elle bouleversée.

— Laissez-moi y aller ! Recommençait à prier le malade. Il faut que je le prenne avant qu’Anselme ne le fasse.

— Il connaît donc l’endroit ou tu l’as caché ? reprit-elle d’une voix tremblante.

— C’est lui qui l’a enterré au pied de l’orme.

— Pourquoi ?

— Il s’est épris d’Emilie et veut le testament pour me perdre. Anselme est très méchant ! C’est lui le grand coupable et Pierrot le tuera un jour ... et moi aussi ... Laisse-moi ! Je dois aller prendre ce papier, acheva-t-il en essayant de quitter le lit les yeux démesurément ouverts.

Valérie dut lutter de toutes ses forces pour le retenir. Elle y réussit enfin et Jacques alors, se mit à pleurer comme un enfant.

Il se calma peu à peu et recommença à parler du testament, de poison, de Julien Delorme, d’une manière tout à fait incohérente.

Maintenant Valérie en savait assez ; elle connaissait la cachette du testament rédigé par Delorme en faveur du petit Pierrot.

« J’irai le chercher cette nuit même, décida-t-elle et, bientôt, le pauvre enfant pourra enfin faire valoir ses droits. Oh ! Mon Dieu ! Je vous remercie du fond de mon cœur ! »

Puis fixant le malade avec mépris, elle ajouta à voix basse :

— Si ce que le délire et la fièvre t’ont fait dire est vrai, dès demain commencera ton châtiment et celui de ton misérable frère. Quelles horribles révélations tu viens de me faire ! Quelle triste famille est donc la tienne ! Et comment laisser Robert vivre plus longtemps auprès d’un être aussi monstrueux que cette Alice !

« Je l’aime trop, se dit-elle encore, et je ne puis permettre qu’une telle femme me dérobe son cœur. Je dois lui ouvrir les yeux ... Dire qu’aux yeux de tous je passe pour une criminelle et que ces gens-là sont respectés et honorés ! »

Ses yeux étincelèrent de colère tandis qu’elle s’écriait intérieurement :

« Non, non ! Je dois me réhabiliter et reconquérir Robert !... Mais pourvu que Jacques n’ait pas inventé une histoire dans son délire ! Je le saurai cette nuit, lorsque tous dormiront ... Pourtant, tant de choses concordent avec le récit des enfants !

( A SUIVRE LE 24 DÉCEMBRE )

 

 

 

Commenter cet article