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MOINEAUX SANS NID N° 8

16 Avril 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

8 – UN AUTRE MALHEUR

 

Pierrot avait conduit le prêtre jusqu’à la fabrique abandonnée qu’il appelait orgueilleusement « sa maison ». Valérie attendait le retour du gamin avec une impatience fébrile. Quand elle le vit avec le prêtre, elle interrogea pleine d’angoisse.

— Que s’est-il passé ? Vous venez sans doute de la part de mon père, Monsieur le curé ?

— Hélas !Non, mon enfant ! Votre père se montre inflexible.

— Je le savais ! Je le connais et je suis certaine qu’il ne me pardonnera jamais !

— Nous ferons tout notre possible pour vous aider. Ne perdez pas courage.

— Dites-moi la vérité, toute la vérité, Mon Père ! Je suis prêtre à affronter le châtiment que je mérite.

Alors, le curé lui rapporta ce que c’était passé ; le comportement intransigeant de Michel Labeille, l’arrivée de la police, le départ du père, décidé à ne plus revenir, et même les malédictions qu’il avait lancées contre sa fille.

— Je le mérite ! Je le mérite ! gémit la malheureuse, s’accusant d’avoir trop aimé.

Mireille épuisée, dormait toujours sur mon matelas de paille. Et le bienfaisant repos avait rendu un peu de couleur à son visage.

L’Abbé Louis – c’était le nom du prêtre – la contemplait attendrit tandis que Pierrot prenait soin de bien la couvrir.

— Donc, Monsieur le curé, mon père me considère comme morte pour lui et je ne dois plus espérer le revoir ?

— Pour l’instant, c’est sa décision. Mais la bonté de Dieu est infinie et il saura bien ramener votre père à de meilleurs sentiments.

— Non, il n’y a pas d’espoir. Désormais je n’ai plus de père ! s’exclama Valérie fondant en larmes.

— Suivez mes conseils, Valérie, et vous verrez que tout s’arrangera… Le temps efface tout. Quelques années de repentir et de pénitence et tout sera oublié. J’essaierai de rencontrer de nouveau votre père et je réussirai à le convaincre. Ayez confiance en moi.

— Je sais où il loge, intervint Pierrot.

— Où ? demandèrent en même temps Valérie et le prêtre.

— A l’Hôtel Ritz, place Vendôme.

— Et comment le sais-tu, mon fils ?

— Je me suis aggripé à sa voiture et je l’y ai vu entrer.

— Pourquoi as-tu fait cela ? Pour quelle raison ?

— Pour l’empêcher de quitter Paris avant que mademoiselle Valérie lui ait parlé.

— Et tu as fait cela par une si horrible nuit ?

— Bien sûr… J’ai eu un peu froid, mais je crois avoir agi sagement, n’est-ce pas, Madame ?

— Oui ! Et que Dieu te bénisse pour tout le bien que tu m’as fait.

— Mais… voulez-vous m’expliquer qui sont ces deux enfants et comment ils se trouvent ici avec vous ?

— Ce sont eux qui m’ont empêché d’en finir avec l’existence et qui m’ont fait comprendre que je ne devais pas mettre fin à une vie de péchés et de douleur par un péché mille fois pire. Ils m’ont conduite dans cette maison, me prodiguant maintes preuves d’affection. Vous ne pouvez pas savoir quel trésor de sensibilité et de tendresse ils possèdent. Et ce ne sont que deux pauvres orphelins abandonnés que nul ne protège.

— Voyez cette fillette : je crois que les anges du ciel ne sont pas meilleurs qu’elle ! Souffrant de mon malheur, elle a pleuré avec moi, m’a embrassée comme si j’étais sa mère. Sa mère, la pauvre petite ne l’a jamais connue. Elle vit exploitée par une mégère qui la loue à des mendiants pour demander l’aumône. Elle la prive de nourriture par avarice et pour qu’elle ait bien une mine d’affamée.

— Quelles horreurs me racontez-vous là ?

— La vérité, Monsieur le curé, confirma Pierrot.

— Toi aussi, tu es astreint à ce lamentable métier ?

— J’y étais, mais j’ai lancé un caillou à la tête de la vieille et je me suis enfui de sa maison… Maintenant je gagne ma vie en vendant des journaux.

En glissant une main dans la grande poche de son blouson, il en sortit une poignée de pièces qu’il avait gagnées le soir précédent.

— Regardez, mon Père ; tout cela, je l’ai gagné seul hier soir, et sans demander l’aumône à personne !

Il s’interrompit en se frappant le front d’une main, il s’exclama :

— Sapristi ! Mais il faut que j’aille chercher le papier !

— Quel papier ?

— Les journaux ! Il faut que je gagne ma journée et celle de Mireille et je dois me dépêcher ! Les pauvres ne peuvent pas rester un seul jour sans travailler !

— Ce garçon n’est-il pas admirable, mon Père ?

— Une perle ! Un diamant brut !

— Oh ! Qu’ai-je fait pour être appelé « brute » ?

— Non, Pierrot, je ne t’ai pas traité de « brute ». J’ai voulu dire tout simplement que tu étais un diamant pas encore taillé et que, si un bon diamantaire te prenait entre ses mains, il ferait de toi un joyau d’une valeur inestimable !

— Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire, Monsieur le curé, mais il me semble que vous exagérez… Au revoir. Je pars travailler.

— Que Dieu te protège, mon petit. Mais dis-moi : sais-tu lire et écrire ?

- Un peu. J’ai appris tout seul. Mais je vais être en retard ! Je dois vendre les journaux aux ouvriers qui partent pour le travail. Maintenant avec l’histoire de ce crime, on en vend des tas !

Et le gamin s’approcha de Mireille, lui donna un léger baiser, puis s’éloigna en courant… Le prêtre hocha la tête en souriant, puis se retourna vers Valérie.

— Eh bien ! Valérie, je crois que vous feriez bien de rentrer chez vous, lui dit-il… Vous ne pouvez pas élire domicile ici.

— Rentrez chez moi ? Jamais ! Ce que je dois faire, c’est disparaître, aller quelque part où personne ne puisse avoir de mes nouvelles.

— Avant de prendre cette décision qui ne me paraît pas très raisonnable, attendez au moins que j’aie parlé avec votre père.

— Ce serait peine perdue, mais essayez toujours. Allons donc hez moi, puisque vous le jugez bon.

Elle prit dans ses bras la fillette encore endormie, comme aurait pu le faire une mère, posa un baiser sur le beau petit visage et abandonna la fabrique, accompagnée du prêtre. Il ne neigeait plus et le vent s’était calmé. Il ne faisait pas trop froid bien qu’il y eût deux pieds de neige sur le sol. Arrivés à la villa, l’abbé Louis pris congé de Valérie ; il devait aller célébrer sa messe ; après quoi il se rendrait chez l’intransigeant père de Valérie… Dès que Mireille ouvrit les yeux, elle demanda Pierrot.

— Pierrot est allé vendre ses journaux, ma chérie, dit Valérie. Tu vas rester avec moi.

— Pour toujours ? demanda Mireille.

— Oui, pour toujours.

— Et Pierrot ?

— Lui aussi !... Vous serez pour moi comme mes deux enfants.

La fillette resta pensive. Il lui semblait impossible d’être traitée avec tant d’affection, tant de douceur et d’être regardée avec des yeux humides de larmes et pleins de tendresse. Elle ne su montrer sa gratitude qu’en jetant les bras au cou de sa protectrice et lui murmura à l’oreille :

— Petite maman, comme tu es belle !

Mais, à peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle poussa un cri strident, un cri de terreur.

— Que t’arrive-t-il mon trésor ? demanda Valérie.

Elle vit que la petite tenait son regard fixé sur la fenêtre qui donnait sur la rue, au-delà du jardin. Au loin on voyait s’avancer un homme et une femme qui marchaient péniblement dans la neige.

— La vieille ! La mère Picquet… ! Elle vient pour moi ! Oh ! Cachez-moi ! Ne la laissez pas entrer ! Dites-lui que vous ne me connaissez pas… Vite ! Vite !

— C’est elle, la femme qui te fouettait ?

— Oui… Madame Picquet, l’Araignée !

— Mon Dieu ! Il ne manquait plus que ça ! s’écria Valérie Labeille. J’avais oublié cette femme. N’aie pas peur, elle ne vient pas pour toi mais pour tout autre chose… Je vais te cacher afin qu’ils ne te voient pas.

Epouvantée, la fillette se laissa conduire dans la chambre de la jeune femme.

— Reste ici et ne bouge pas !

Pendant qu’elle retournait dans la salle à manger, Valérie s’exclama :

— Maintenant, voyons comment les choses vont se passer. Cette harpie doit être capable de tout !

« Madame » Picquet entra, accompagnée d’un homme à l’aspect herculéen, à la figure patibulaire.

— Bonjour ! fit la sorcière, assez grossièrement.

— Bonjour, Madame, répondit Valérie.

— Vous savez certainement pourquoi je suis ici ? Aujourd’hui les quinze jours que je vous avais accordés sont échus. Donnez-moi l’argent et je vous rendrai la traite.

— Je vous prie de revenir dans deux jours…

— Non ! Je ne puis plus vous accordez de nouveaux délais. Où vous me payez tout de suite ou, quand je sortirai d’ici, j’irai chez mon notaire. Les contrats servent à quelque chose.

— Je vous assure que dans deux ou trois jours je serai en mesure de vous payer.

— Je ne m’y fie pas. Du moment que je suis venue jusqu’ici…

— Madame Picquet, pourquoi dépenser tant de souffre en bavardages ? intervint celui qui l’accompagnait. Elle ne peut pas payer ? Eh bien ! La seule chose à faire, c’est d’agir. Le contrat est formel : si elle cesse de payer les intérêts, ne serais-ce qu’un seul mois, vous saisissez la maison. Vous avez été trop bonne de lui avoir accordé quinze jours.

— Vous avez raison ! s’écria la mégère. (Et, s’adressant à la malheureuse, elle ajouta) : Cherchez-vous un autre logis, car cette maison m’appartient.

Elle regarda autour d’elle et poursuivit :

— Bien sûr qu’elle ne vaut pas l’hypothèque que nous vous avons versée. Pour la revendre, il faudra que je dépense une fortune en réparations !

— Ayez pitié, Madame, implora Valérie. Je vous jure que je payerai… Mon père est arrivé. Peut-être pourrai-je faire lever l’hypothèque aujourd’hui même.

— Pas d’histoires ! Si vous aviez payé ponctuellement, cela n’arriverait pas. Mais tous les escrocs font comme vous : quand ils demandent de l’argent, ils promettent tout ce que l’on veut, mais quand il s’agit de payer, c’est une autre chanson !

— Je vous ai déjà donné plus que vous ne m’avez prêté !

— Cela n’a aucune importance… Ce qui compte, c’est le contrat !

Madame Picquet se considérait déjà comme la propriétaire de la villa, et, pendant que Valérie continuait à discuter avec l’individu qui avait accompagné la vieille, celle-ci inspectait la villa. C’est ainsi qu’elle entra dans la chambre de la jeune femme, sans que celle-ci ait pu s’attendre à pareille incorrection. Mireille s’était accroupie dans un coin… A la vue de la vieille, un tremblement nerveux secoua son corps menu.

La mégère n’en pouvait croire ses yeux. Elle marcha vers elle lentement les mains en avant. Ses yeux d’oiseau de proie lançait des étincelles ; son menton crochu tremblait de colère.

— Ah ! Te voilà, petite voleuse ! Fille d’une mauvaise mère !... Je te tiens !

Elle l’attrapa par les cheveux et la souleva…

— Au secours ! Au secours ! cria la fillette.

— Que fais-tu ici, maudite famine ? marmonna la vieille. Je te briserai les os !

Au même moment, Valérie Labeille entra en courant dans la pièce et, ayant repoussé violemment la mégère, elle l’obligea à lâcher la petite.

— Arrière, infernale sorcière ! De quel droit êtes-vous entrée ici ?

— C’est ma maison !Je n’ai pas besoin de permission !

— Elle n’est pas encore à vous et elle ne le sera jamais ! Si vous touchez à cette petite, je vous casse la tête !

— Cette enfant est à moi ! J’ai des droits sur elle !

— Sortez immédiatement ! Allez, filez vite, avant que je ne perde le contrôle de mes nerfs !

— Du calme. C’est vous qui allez sortir, car la maîtresse de ici, c’est moi !

— Quand le juge l’aura décrété ! Jusque-là elle est à moi !

L’homme apparut sur le seuil de la porte…

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

— Tu ne le vois pas ? s’écria la vieille. Regarde !

— Mireille ! s’exclama l’homme, stupéfait.

— Sortez de chez moi ! ordonna Valérie.

— Bien, nous obéissons, mais bientôt ce sera à vous de sortir ! Venez, madame Picquet !

— Allons, dit la vieille (Et s’adressant à la fillette) : Toi, marche devant !

— L’enfant ne sortira d’ici qu’avec moi ! s’exclama Valérie.

Mireille courut s’accrocher aux jambes de sa protectrice.

— Ne me laissez pas partir, Madame !... Petite Maman, ne me laissez pas ! implora la malheureuse.

— N’aie pas peur, je ne t’abandonnerai pas ! Et vous, si vous ne voulez pas que je dénonce votre infâme trafic d’enfants, allez-vous-en tout de suite !

— Vous pouvez me dénoncer quand vous voudrez, ça m’est égal !... Allons ! Laissez cette gamine ! Je l’ai adoptée lorsque je l’ai recueillie dans la rue et la loi me donne des droits sur elle.

— La loi ne peut protéger le crime !

— Lâchez la gosse, vous dis-je ! intervint l’homme. Nous avons la loi pour nous… sans parler de mes poings ! Et puis, en voilà assez !

Alors, sans la moindre considération pour la faiblesse de l’enfant, il empoigna brutalement Mireille par le bras, l’arrachant à sa protectrice.

— Quand à vous, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de vous taire ! ajouta-t-il à l’adresse de Valérie.

C’est en vain que celle-ci essaya de défendre la mignonne. Tout en pleurant, Mireille se débattait désespérément pour se libérer de ses bourreaux. Et de se petite main, elle envoya des baisers à la dame qu’elle appelait « maman » tandis que ses bourreaux l’entraînaient…

 

(A SUIVRE LE 19 AVRIL)

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