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LE SPORTSMAN IRASCIBLE

17 Avril 2011, 12:38pm

Publié par nosloisirs

 

 

 

LE SPORTSMAN IRASCIBLE

 

 

— Monsieur, me dit mon compagnon, je suis un homme profondément misérable. Mes mœurs sont paisibles, et un amour immodéré du sport m'oblige à n'agir que par actes violents. J'ai fait de l'épée, du football et de l'aviron ; me voici abonné à la boxe — et c'est comme si je m'étais voué à un culte impérieux. Il est des heures où la boxe me manque et j'en souffre autant qu'un fumeur qui n'aurait pas de tabac. Alors je deviens brutal — malgré moi je vous assure — et je cherche volontiers querelle à un promeneur inoffensif pour exercer ma manie ridicule.

Mon interlocuteur était un gentleman distingué, large d'épaules, mince, souple dans son allure et qui balançait ses poings comme des disques qu'on va lancer. Je m'écartai de lui avec prudence et il s'en aperçut.

— Ne craignez rien, dit-il en souriant, je me suis exercé ce matins et mes membres sont rompus. Aussi bien je me redoute moi-même autan et plus que les autres. La moindre insulte me met dans un état de fureur extraordinaire et j'ai pris à cœur d'éviter toute aventure. C'est ainsi que je donne aux cochers le double du tarif pour échapper aux malédictions habituelles que prodiguent les automédons. Je n'en attends pas moins le départ du fiacre avec l'espoir inavoué qu'il va naître un motif de querelle. Mais j'ai tout fait pour combattre mon instinct et ma conscience est satisfaite.

Je suis d'une force peut commune et je ne me rends jamais un compte exact de la portée de mes coups. Récemment j'assommai un balayeur qui m'avait frôlé au passage. Cela me fit une mauvaise affaire. Vingt personnes m'entourèrent qui voulurent m'écharper. Un gigantesque ouvrier me plaça son poing sous le nez et m'affirma, avec force d’injures que je n'eusse pas osé m'en prendre à lui. Je le vis aussitôt projeté à deux mètres, les jambes en l'air... Véritablement je ne fus pas responsable de mon geste, et j'aurai bien voulu me sauver, fuir comme un lâche pour éviter des malheurs nouveaux. Pourquoi s'acharna-t-on après moi ?... Des mains m'agrippaient une pierre m'atteignit au front et je n'eus plus qu'à pousser le « Hello ! » qui précède mes assauts quotidiens pour me mettre en activité.

Ce fut beau, monsieur, les hommes roulaient à droite et à gauche, tourbillonnaient eût-on dit, s'écrasaient, et je pus bientôt distinguer les pavés autour de moi. Je regagnai mon home suivi par une foule silencieuse et pleine de respect. Deux heures après on venait m'arrêter.

— Vous arrêter !

— Oui, j'ai connu deux fois la prison. Que voulez-vous ? J'eus beau plaider ma cause, personne ne me comprit. Alors que Turenne s'écriait : « Mon corps se refuse à combattre et ma volonté l'y conduit » moi, je puis dire : « Ma volonté s'efforce d'éviter la lutte, mon corps la réduit au silence »

Que voulez-vous ? Je suis organisé pour le sport comme un oiseau pour voler. Et c'est terrible, j'ai essayé de m'épuiser dans tous les championnats. J'ai vaincu les boxeurs les plus fameux du monde mais sachant que le sang allait couler, j'étais profondément écœuré . Je vous l'ai dit, je suis de mœurs paisibles et d'une sensibilité presque niaise. Aujourd'hui vous me voyez décidé à abandonner la ville, où les tentations sont trop fortes ; je vais m'exiler dans un petit chalet au bord de la mer que j'ai orné de poids et d'haltères, d'exercisers de ballons d'entrainement etc. là je cours le risque de ne jamais être provoqué et le démon qui s'agite en moi sera réduit au repos.

J'attendais un valet de chambre que mon mare de boxe avait recommandé et le voici en retard. Allons si vous le voulez faire enregistrer vos bagages.

Je me gardai de refuser bien que j'eusse plusieurs affaires pressantes ; mais il ne fallait pas mécontenter ce diable d'homme. Nous arrivâmes à a gare ; un mouvement extraordinaire y régnait.

Des files de voitures s'alignaient au bord des vastes trottoirs et les hommes de peine poussaient des chariots encombrés de colis. L'un d'eux s'approcha pour saisir les malles de mon compagnon. Elles couvraient la galerie d'un omnibus, majestueuses et ferrées. L'homme essaya de les soulever, mais n'y put parvenir. Mon compagnon lui donna l'exemple et les transporta comme des plumes sur le chariot. Par habitude il ajouta : « Faites donc du sport mon ami ! ». l'employé parti en grommelant des injures. Je vis l'irascible boxeur pâlir et je dus lui prendre le bras pour lui rappeler sa promesse de calme.

Il fit sans doute un effort sur lui-même car il se laissa bousculer sans mot dire devant le guichet. Il prit son billet, son bulletin de bagages et il ne manqua pas de me faire constater le changement qui s'opérait en lui, lorsque nous parvînmes sur le quai.

— Cette fois, dit-il ma volonté a été la plus forte. Je commence à me dominer.

J'entamai une dissertation sur les avantages des vertus françaises, qui sont la courtoisie et la patience m'écoutait en hochant la tête mais soudain son visage se contracta. L'homme de peine passait avec les malles et venait de renverser à terre une valise qui rendait un son de bouteilles brisées.

— Misérable ! S'exclama mon compagnon.

Je le vis bondir, atteindre le maladroit et lui écraser son poing sur la face avec une telle vigueur que le pauvre bougre s'étala dans les bras d'un sergent de ville accouru. Tout de suite ce fut un bourvari indescriptible sous le hall ; les employés arrivaient franchissaient les rails, et une sorte de colosse en blouse, vociférant des menaces, atteignait mon ami à l'instant même où, avec des paroles de regret, il offrait son portefeuille au blessé.

Le colosse en blouse se campa devant lui, le traita de brute, de lâche et d'un tas d'autres adjectifs que je distinguai mal. Je constatai la tristesse avec laquelle l'insulte répondit :

— Bon ! Voilà que ça recommence !

Et je ne distinguai plus rien que deux corps enlacés, le sergent de ville projeté à dix pas, et une fuite éperdue des voyageurs attirés par la querelle.

A ma grande surprise, ce fut le colosse qui se releva seul ; il aida mon compagnon étourdi, à s'asseoir sur un banc et voulut s'éloigner. Mais d'un côté le sergent de ville et, de l'autre le pauvre sportsman — bien qu'il saignait du nez — essayait de le retenir ce dernier criait : « Votre nom monsieur » et l'agent : « Vous vous expliquerez chez le commissaire ».

— Pas du tout monsieur, continua le vaincu, je ne porte pas plainte. Je désire seulement connaître le nom de ce brave.

Très surpris l'homme dit doucement :

— Je me nomme Jean Laroque.

Le boxeur poussa une exclamation :

— N'êtes-vous pas valet de chambre ? C'est vous que j'ai attendu toute la journée.

— Hélas ! Dit l'homme en blouse, j'avais perdu votre adresse et je m'en retournais à la campagne ; maintenant je crois bien que j'ai aussi perdu a place.

Le sportsman exultait :

— Jean ! Je double vos gages habituels; nous partons dans une heure et vous m'enseignerez votre coup de poing de masse qui est prodigieux.

Ils s'éloignèrent bras dessus bras dessous. Le sergent de ville parut vouloir les suivre, hésita, revint à moi et m'empoigna par le collet.

— Circulez ! Vous êtes complice de ces gens! Suivez-moi au poste.

J'y passa la nuit en comprenant bien que ma faute état d'ignorer le coup de poing de masse et les mystères de la boxe française.

REVUE NOS LOISIRS DU 24 NOVEMBRE 1907

 

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