MOINEAUX SANS NID N° 78
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78 – ILLUSION ET DOULEURS
Pierrot ne pouvait se contenter de la réponse faite par l’hypocrite et sinistre Macaire.
— Cette canaille ne peut me convaincre ! Affirmait le petit garçon à sa compagne dès qu’ils eurent quitté l’abbé Louis.
La petite fille leva sur lui ses grands sur lui ses grands yeux et limpides.
— Que devons-nous faire, alors ? Demanda-t-elle, certaine qu’il trouverait une solution à ce problème.
Il haussa les épaules avec désinvolture et affirma sûr de lui.
— Rien tout de suite. Nous verrons plus tard, Laisse-moi agir et tu verras ce dont est capable ton ami Pierrot Delorme.
Mireille le regarda, extasiée.
— Je sais bien, s’écria-t-elle, que lorsque tu entreprends quelque chose, tu ...
— Certainement ! Interrompit-il. Et cet imbécile ne peut pas me faire prendre des vessies pour des lanternes. Je suis sûr que ce Monsieur était bien mon père.
— Moi aussi, affirma la petite avec élan.
— Et que nul ne ce hasarda à me voler ce qui m’appartient ! Reprit Pierrot en s’exaltant. Moi, je n’ai jamais volé, ne serait-ce qu’une miette de pain à personne ! Et je ne supporterais pas qu’on me le fit. Nous serons riches, Mireille, très riche ; il s’agit uniquement d’un peu de patience et la vérité » sera reconnue ainsi que mon bon droit.
— Ce que ce sera beau ! Murmura-t-elle.
— Je t’offrirai une belle voiture, ma Mireille, tu verras !
Une idée soudaine traversa l’esprit de la petite fille.
— Pierrot ! S’écria-t-elle avec inquiétude, j’ai peur que tu sois encore trop petit pour que l’on te confie tant d’argent.
Pierrot haussa de nouveau ses épaules, bien qu’il réalisât la justesse de cette réflexion. Mais il fit mine de n’y attacher aucune importance.
— Eh bien ! Dit-il en riant, nous demanderons alors qu’on le confis à monsieur le curé ou à mademoiselle Valérie.
— Je préfère mademoiselle Valérie, choisit Mireille ; elle saura mieux nous acheter tout ce qui nous plaira.
— Oui, dès que nous aurons cet héritage.
— Que « tu » auras, Pierrot, corrigea la fillette pas moi !
— Pourquoi dis-tu cela ? Reprocha Pierrot. Pourquoi cet argent ne serait-il pas aussi le tien ?
— En effet, admit l’enfant, du moment que nous sommes comme frère et sœur.
— Nous sommes plus encore ! Affirma Pierrot en riant. Pense donc ; il y a des tas de frères et sœurs qui se détestent.
Une seconde idée se présenta à l’esprit de la douce Mireille.
— Nous offrirons à mademoiselle Valérie tout ce dont elle peut avoir besoin, n’est-ce pas, Pierrot ?
— Certainement, acquiesça-t-il. Elle n’aura pas le temps d’exprimer le petit désir qu’il sera aussitôt satisfait.
— Tandis que « l’Araigne » elle nous paiera toutes mes méchancetés ! Poursuivit Mireille avec force.
— Parfaitement ! Chaque jour, nous inventerons une blague nouvelle pour la tourmenter, décida Pierrot en souriant. Nous payerons les gosses du quartier pour courir derrière elle en la traitant de sorcière et de mégère.
— Dis Pierrot, ne penses-tu pas que nous aurons aussi des tas d’autres choses à faire ; pour commencer, aller à l’école et nous instruire un peu ! S’écria Mireille.
— Tu as tout à fait raison, approuva le gamin, enthousiasmé, bien que je n’aie guère envie d’apprendre ce que savent les gens riches. Ils se servent si mal de leur instruction !
— Pourquoi continua la fillette après un moment de réflexion, ne demanderions-nous pas tout de suite à l’abbé Louis de nous donner quelques leçons ? Nous le payerons dès que nous aurons touché le fameux héritage.
— C’est une idée magnifique ! S’exclama Pierrot en la fixant avec admiration.
— Et comme il est très bon, il ne voudra jamais rien accepter de nous. Mais nous lui donnerons quelque chose pour son église ... son Chemin de Croix qu’il voudrait tout neuf !...
— Je comprends qu’il est bon ! Aussi bon que le bon pain.
— Tu peux dire comme les tartines de miel qu’il nous a données, apprécia Mireille dont les yeux pétillèrent au souvenir du délicieux goûter. — C’était bien bon, reconnut à son tour Pierrot. Quand nous serons millionnaires, nous mangerons beaucoup de miel et des tas d’autres bonnes choses.
— Millionnaire, ça veut dire riche ? Questionna-t-elle.
— Très riche ; je crois que nous aurons tellement d’argent que nous pourrons en distribuer un peu à chaque Parisien.
— Ce n’est pas possible !
— Si, à tous ; femmes, hommes, vieux, et même aux gosses.
Tout en bavardant ils passèrent devant un magasin de jouets et, instinctivement, ils s’arrêtèrent pour admirer la vitrine. Mireille fixa avec extase une belle poupée qui semblait dormir dans une petite voiture.
— Regarde comme elle est merveilleuse ! S’exclama-t-elle avec élan.
— Tu l’auras plus tard, affirma tendrement Pierrot.
— Elle doit coûter très cher ; soupira-t-elle.
— Peu importe ! Répliqua-t-il d’un air supérieur. Nous l’achèterons quand même.
— Et toi, qu’achèteras-tu ? Demanda Mireille avec intérêt.
Pierrot, perplexe, examina la vitrine ; soudain, ses yeux brillèrent.
— Cette bicyclette ! S’écria-t-il en la désignant du doigt.
— Pourquoi faire, puisque tu auras une automobile ?
— C’est vrai, j’avais oublié. Alors j’achèterai ce train électrique ; tu vois, dans le coin à droite.
— Oui ... Ce qu’il est mignon ! Même petit, il à l’air d’un véritable train.
— Regarde les roues ... et comme les wagons sont bien finis ?
La petite fille se tourna vers son compagnon.
— Sais-tu Pierrot ? Avant tout, il te faudra t’acheter un beau costume.
— Evidemment, ça va de soi, admit l’enfant car, avec de telles hardes sur le dos, je ne peux entrer dans aucune boutique. Oh ! Après tout, ces jouets ne me tentent pas.
— Et puis, comme nous n’en aurons jamais ! Murmura-t-elle avec découragement.
— Mais non, tu l’auras ta poupée ! Toutes les petites filles en raffolent. Moi, c’est différent, je ne m’intéresse qu’à ce qui plait à un homme ! Tu verras lorsque j’aurai de l’argent plein les poches ...
Ils n’étaient que deux petits moineaux de Paris, rêvant à des choses merveilleuses, se voyant déjà possesseurs d’une immense fortune, vivant dans une somptueuse demeure, en voyageant dans des trains qui n’en finissaient plus ...
Pierrot se mit à expliquer à la fillette les joies procurées par le chemin de fer.
— C’est exactement comme si on était dans une maison très confortable. On peut se promener dans les couloirs, regarder aux fenêtres et dormir sur les banquettes, tandis que les wagons traversent très vite la campagne, puis une gare, puis une ville ... c’est extraordinaire. Tu aperçois de très loin, le clocher d’une église et tu arrives devant quelques minutes après. C’est une des plus belles inventions de l’homme !
— Celui qui a inventé le train devait être très intelligent, décréta Mireille, avec le plus grand sérieux.
— Je suis entièrement de ton avis, approuva Pierrot.
Puis, après un bref silence, il reprit :
— Si je n’avais pas l’espoir d’être tellement riche un jour, j’aurai choisi le métier de conducteur de locomotive ou de contrôleur de chemin de fer.
Mireille s’écria, soudain effrayée.
— Mon Dieu ! Et Vaillant ?
— C’est vrai ! Qu’est-ce qu’il est devenu ?
— Et l’âne ! Nous l’avons complètement oublié. Il doit avoir faim et soif, le pauvre !
— Alors, dépêchons-nous. Nous allons lui acheter un petit pain.
— Deux ... ou plutôt un kilo de pain.
— Prenons l’autobus.
— Tu as raison, nous arriverons plus vite.
Quelques instants plus tard, ils rejoignaient le vieux hangar et Mireille poussa un cri de joie en apercevant le fidèle Vaillant, les attendant couché devant la porte.
Les deux enfants se précipitèrent vers lui et l’embrassèrent avec transport, tandis qu’il aboyait joyeusement. Puis, ouvrant la porte, ils pénétrèrent dans la cour ou l’âne broutait paisiblement les herbes qui encerclaient la bâtisse. La pauvre bête devait mourir de soif !
Pierrot alla chercher un bidon vide et courut le remplir d’eau, puis il revint auprès du quadrupède. Lorsque la brave bête eut étanché sa soif, elle alla s’abriter sous une espèce de préau situé à l’autre bout de la cour.
— Allons dormir, nous aussi, proposa Pierrot ; demain nous nous mettrons à l’œuvre pour nous faire restituer notre patrimoine par ses bandits.
— La première chose que nous aurons à faire demain sera de nous rendre à l’hôpital et j’espère qu’on ne nous empêchera pas d’y entrer.
— Entendu. Nous irons voir cette pauvre mademoiselle Valérie afin d’avoir de ses nouvelles.
— Pourvu qu’elle aille mieux ! Soupira la petite fille. (Puis elle ajouta) : Après cette visite, nous irons voir monsieur Robert pour l’informer de ce qui se passe.
— Ca commence à m’énerver de répéter mon histoire à tout le monde ! Grogna Pierrot.
— Oh ! Pas avec lui, protesta la petite fille ; il saura bien nous conseiller sur ce que nous devrons faire, lui. Nous pouvons lui accorder une entière confiance ; il est si bon et si droit tu verras ...
Tout en parlant, ils avaient pénétré à l’intérieur du hangar et gagné la chambre où Pierrot avait vécu jusqu’à présent. Ils s’étendirent sur l’unique lit qui existait là.
Il n’était pas aussi moelleux que ceux dans lesquels ils avaient dormi ces derniers jours, mais, en comparaison de la planche de bois qui leur servait de lit chez « l’Araigne » la paillasse leur sembla posséder la douce tiédeur d’une couche de plume.
Pierrot, blotti sous la couverture dérobée à la mère Picquet, et Mireille sous celle découverte sur l’âne de Juliette, s’endormirent du profond et réparateur sommeil de l’enfance.
Valérie Labeille au contraire, ne pouvait fermer l’œil dans son lit d’hôpital, un hôpital où il y avait encore des religieuses.
En quelques heures, elle avait récupéré un peu de forces et son esprit repris toute sa lucidité. Pourtant, par moments, elle confondait encore les souvenirs des récents événements avec les visions provoquées par le délire, ne cessant de demander à la religieuse si quelqu’un était venu prendre de ses nouvelles.
— Qui donc attendez-vous avec tant d’impatience ? S’enquit la sœur, avez-vous des parents ?
— Non, ma sœur, répondit tristement la jeune femme, je suis, hélas seule au monde.
— Dans ce cas, cessez donc de vous tourmenter et vous agiter de la sorte, répondit la brave femme ; autrement vous ne guérirez pas.
Valérie la fixa avec chagrin et ajouta :
— Vous croyez, ma sœur, que seuls les parents sont capables de témoigner de l’affection ?
— C’est tellement naturel, mon enfant ! Voyez-vous les véritables amis sont très rares ... à moins qu’il n’y ait un peu plus qu’une simple amitié entre vous et la personne qui vous intéresse tellement.
— En effet, reconnut franchement Valérie, c’est plus que l’amitié.
La religieuse la dévisagea et fut sur le point de parler. Son front blanc et pur se fronça légèrement puis elle se décida de murmurer.
— J’espère qu’il ne s’agit pas de ... de cet homme.
Ces quelques mots firent comprendre à la pauvre femme que les gens de l’hôpital étaient au courant de ses vicissitudes.
— Oh ! Non, ma sœur, s’écria-t-elle et levant la main dans un geste de protestations car l’homme auquel vous faites allusion est mon pire ennemi !... Mon bourreau, préciserais-je ... la visite que j’espère est celle d’une petite fille ... ainsi que celle d’un monsieur.
— Votre fiancé, sans doute ? Demanda la religieuse avec un sourire empreint de sympathie.
— Non, non, ma sœur. Je ne puis, hélas ! Avoir de fiancé ! Murmura-t-elle d’une voix qui se brisa dans un sanglot. (Elle se domina avec effort et acheva tristement) : Je ne puis plus rien espérer de bon sur terre !
— Il vous reste l’amour de Dieu et le repentir, observa la sainte femme avec douceur.
— Le repentir !... Non, je n’ai rien fait dont je doive me repentir ! Affirma Valérie avec force.
— Ne dites pas une chose pareille, sinon Dieu vous punira. Tous, nous devons nous repentir, affirma la sœur avec reproche.
— Je voulais parler de certaines choses ... c’est-à-dire de crime, et des accusations dont je suis l’objet, expliqua Valérie avec lassitude.
— Ceci ne regarde que votre conscience, ma fille, répondit la religieuse. Si elle vous accuse, n’oubliez jamais qu’un repentir sincère et la prière saura faire effacer toutes vos fautes.
— Je constate que personne ne veut croire à mon innocence ! Murmura douloureusement la pauvre Valérie.
L’infortunée jeune femme avait le malheur d’être dans le service d’une sœur de charité qui ne possédait pas un très bon caractère et qui était de celles qui accomplissent leur mission scrupuleusement, mais sans élan et sans une compréhension totale.
Fille du jardinier d’un hôpital où elle était née, Lucie avait grandi parmi les sœurs, les aidant dans leurs besognes, à la cuisine, à la buanderie ou au ménage ; à sa majorité, elle avait décroché le diplôme d’infirmière et, sans doute influencée par cette ambiance, elle s’était faite religieuse à son tour.
Cette décision n’avait nullement été due à la vocation , ni à une déception amoureuse comme cela arrive parfois ; il ne s’était agit uniquement que de continuer un genre de vie à laquelle elle s’était accoutumée depuis sa naissance.
Pourtant comme elle était profondément croyante, elle accomplissait son devoir avec zèle, sans excessive douceur et délicatesse, comme cela arrive parfois chez beaucoup de ces saintes filles qui s’endurcissent inconsciemment devant la douleur physique et morale.
Valérie comprenait qu’elle ne pouvait émouvoir soeur Lucie qui avait l’habitude de voir souffrir ses semblables, comme le fossoyeur enterre les morts sans la moindre émotion.
— Vous avez raison, ma sœur, dit-elle. Seule, je peux me rendre compte de toute l’étendue de mes fautes.
— Ainsi que Dieu ! Conclut la religieuse en levant ses yeux vers le ciel.
— Je voudrais aussi le faire comprendre aux autres, repris Valérie. Vous ne pouvez savoir quel martyre est le mien ; pensez que l’un me croit coupable d’un crime, alors que je suis innocente !
— C’est Dieu qui vous envoie cette nouvelle épreuve, ne l’oubliez pas, dit sœur Lucie en hochant la tête. Si réellement vous n’êtes pas coupable, la vérité éclatera un jour à la face de tous.
— Mais en attendant, gémit Valérie, tout se ligue contre moi !
— Soyez patiente, ma fille ; endurez votre mal avec courage et ayez toujours foi dans le Seigneur, conclut la religieuse, ne sachant plus comment réconforter cette malheureuse femme.
Après ces dernières paroles, elle s’éloigna pour aller vers d’autres malades.
— Elle non plus ne me croit pas ! S’écria Valérie avec douleur.
— Il est très difficile de vous croire ! Murmura sa voisine de lit. Ne vous faites pas trop d’illusion là-dessus !
Valérie la fixa, stupéfaite, puis demanda :
— Vous êtes donc, vous aussi, au courant de mon infortune ?
— Naturellement ! Ici, comme à la prison, tout se sait immédiatement, expliqua la malade. Dix minutes après votre arrivée, nous savions toutes que vous étiez l’amie de Jean Marigny. L’assassin de la rue Lakanal ...
— Taisez-vous !... Taisez-vous je vous en supplie ! S’exclama Valérie, rouge de honte.
— Oh ! Je ne vous critique pas ! Continua la femme. Je sais ce que ça signifie aimer un homme. C’est d’ailleurs à cause de ça que je suis ici. J’étais une fille honnête avant de l’avoir rencontré et ...
— Mais mon cas est différent ! Interrompit Valérie avec force.
— Ne vous fatiguez pas ! S’écria la voisine, visiblement agacée. Il vous arrive ce qui arrive à toutes les malheureuses qui se laissent prendre au sentiment ! Ainsi, moi, j’étais entrée au service d’un conte chez qui je me trouvais fort bien et j’avais d’excellents gages. Tout le monde me témoignait la plus grande gentillesse. Mais, hélas ! J’ai fait la connaissance de quelqu’un qui a changé ma vie ...
Elle se tut brusquement, comme si elle cherchait à rassembler ses souvenirs, puis reprit :
— Tout d’abord, cet homme se contenta de me prendre mes économies et des quelques bijoux que je possédais. Ensuite, je ... je ne sais comment vous dire ... lorsque je n’eus plus rien à lui donner, pour le garder, je ... je commença à dérober pour lui les bijoux de ma maîtresse !
Valérie sursauta ; elle fixa la jeune femme éprouvant une infinie pitié pour cette malheureuse qui lui racontait si naturellement sa déchéance.
— Et ... vous avez été découverte ?
— Seulement la troisième fois, murmura l’infortunée avec un profond soupir. Ils ont appelé la police et j’ai été jetée en prison. Je suis ici pour u—ne congestion pulmonaire, mais quand je serai guérie, j’y retournerai !
— Peut-être n’étiez-vous pas fautive, dit Valérie d’un air bizarre et mystérieux. Oui, peut-être avez –vous agi ainsi parce que vous étiez envoûtée.
— Que voulez-vous dire ? S’écria sa voisine de lit, stupéfaite. Non, non ! Ne me cherchez pas d’excuses ! J’ai fait cela parce que j’adorais cet homme, même le sachant un mauvais garçon, et je l’aime beaucoup ! D’ailleurs, dès que j’aurai purgé ma peine, j’irai le retrouver, avant même d’aller voir ma propre mère ... Hélas ! Voyez-vous ; nous sommes bien toutes pareilles, aussi sottes les unes que les autres. Lorsque nous aimons ... Et vous ne dépareillez pas le lot. Inutile de prétendre le contraire !
Valérie frissonna à ses paroles ; cette femme avait-elle raison ? Non ... Non ... Jamais elle l’avait aimé Jean Marigny, et elle possédait de plus, à présent, la preuve qu’il était un magnétiseur.
Mais sa voisine reprit d’un ton persuasif :
— Ne croyez surtout pas que, seules, les femmes du peuple agissent ainsi ! Les grandes dames sont comme nous. Je vais vous dire ce que j’ai pu surprendre dans une de mes places.
— Figurez-vous que ma maîtresse était folle du chauffeur, un vrai voyou. Vous ne pouvez imaginez tout ce qu’elle a pu faire pour lui tant elle en était éprise. Elle ne savait qu’inventer pour prévenir ses désirs et ce triste individu menait la grande vie, alors que le mari travaillait comme un nègre, ne se doutant absolument de rien.
— Pourtant, Monsieur était un très bel homme, ayant le plus grande confiance en sa femme. Mais madame X ... dont tout Paris parle en ce moment, s’était elle, toquée d’un véritable apache à qui elle offrait costumes, voitures, voyages, qui la frappait et le malmenait. Elle se moquait du scandale provoqué par sa conduite et ...
— Et son mari ne savait rien ? S’enquit Valérie.
— Si, mais comme la fortune appartenait à Madame, son mari fermait les yeux. D’ailleurs, il l’aimait à la folie. Devant elle, il perdait toute dignité. Elle était une femme très bien avant sa triste aventure ... Comme nous, la passion lui a fait perdre la tête ! Et je puis encore vous citer ...
— Non, non ! Cela suffit ! N’ajoutez rien, je vous en conjure ! Supplia Valérie bouleversée. Toutes ces femmes sont des malheureuses mais je ne leur ressemble en rien.
— Moi non plus. Si je vous en ai parlé, c’est pour vous faire comprendre combien une femme peut changer lorsqu’elle est la coupe d’une canaille, et vous ne pouvez faire exception ...Un homme passe et tout est oublié ; devoir, honneur, dignité ... Moi-même, je dois reconnaître, hélas ! Que, malgré tout ce que je sais, je ne puis m’empêcher d’adorer encore ce misérable !
— Il est en prison ? Demanda Valérie.
— Jamais de la vie ! Je me suis bien gardée de citer son nom pendant l’interrogatoire. Je pense qu’en ce moment il doit s’offrir un peu de bon temps ... Et vous, ne me dites plus que vous être innocente ; toutes, nous savons bien de quoi une femme est capable pour celui qu’elle aime !
Ces propos glacèrent la pauvre Valérie ; ils signifiaient que son cas ne se différenciait guère de celui de tant de malheureuses et qu’une femme n’a guère besoin d’être hypnotisée pour se dégrader si elle aime un malfaiteur.
< Il ne sera, en effet, bien difficile de prouver mon innocence ! Se dit-elle avec désespoir. Comment convaincre les autres que je n’ai jamais aimé ce lamentable individu et que je suis incapable de tomber volontairement aussi bas ! Mon Dieu ! Quel horrible avenir m’attend ! Et « lui » qui ne vient pas ! Comme tout le monde, il me juge coupable. Quelle affreuse solitude m’est désormais réservée. Même la petite Mireille, elle aussi, me croit une misérable ! >
Elle leva vers le ciel des yeux remplis de larmes brûlantes en murmurant :
— Mon Dieu ! Faites-moi mourir si cette enfant me pense indigne ! Non, je ne peux plus vivre !... Je ne veux plus sortir d’ici pour me heurter à une aussi effroyable réalité !
( A SUIVRE LE 15 NOVEMBRE )
