MOINEAUX SANS NID N° 77
p { margin-bottom: 0.21cm; }
77 – A LA SUITE D'UNE DEPECHE
Robert avait beau essayé de reprendre ses pinceaux, l’inspiration ne venait plus ! Depuis plus d’une heure, ce qu’il faisait ne signifiait absolument rien. Furieux, il jeta sur le parquet pinceaux et palette.
— Je ne peux pas. Je ne suis bon à rien ! s’exclama-t-il avec désespoir. Cette femme m’a ensorcelé, ôté le goût du travail. Cette toile n’avance pas, et plus je m’y acharne, plus elle est horrible. Je ne pourrai plus peindre si je n’arrive pas à arracher son image de mon cœur !
Il se mit à arpenter l’atelier, puis s’arrêta, se pencha à la fenêtre, revint à son chevalet, et fixa longuement l’esquisse à peine ébauchée.
— Affreux ! S’écria-t-il avec découragement. Que vais-je devenir si cet état d’âme continue ? Quel remède me guérira, sinon celui de pardonner et de revoir ces chers yeux indispensables à ma vie ?
D’un coup de pied rageur, il envoya rouler à terre le tabouret sur lequel reposaient ses tubes de couleur, les éparpillant sur le sol.
— Non, c’est impossible ! Reprit-il avec force, je ne dois jamais plus la revoir ! Il me faut l’oublier ... Georges est un honnête garçon. Comment une femme est-elle capable d’une telle hypocrisie ? Comment ce visage à l’aspect si pur, si doux, peut-il cacher une âme aussi sordide ?
Il se laissa tomber avec accablement sur le divan et se cacha le visage entre ses mains. De temps à autre, un douloureux et long soupir lui échappait.
— Comme je l’aime malgré tout ce que je sais ! Comment jamais parviendrais-je à m’en détourner ? Si au moins Alice pouvait réussir à me la faire oublier ! Elle m’aime, je ne puis en douter ! Elle est bonne, sincère, droite, et je serais sûrement heureux avec elle.
Ceci le calma un peu. Il alla se verser un verre d’eau, le vida d’un trait puis revint s’installer de nouveau sur le divan.
— Ce qu’à décidé Alice, recommença-t-il à monologuer, au cas où elle retrouverait le fils de Julien, est vraiment sublime ! C’est un cœur grand et généreux, car, pour ne pas se trouver dans l’obligation de dénoncer ses frères, elle est prête à renoncer à sa part d’héritage et à affronter une vie incertaine ... Tout ceci pour avoir sa conscience en paix ... Et dire que je dédaigne une femme aussi digne d’admiration et que je continue à soupirer comme un sot pour un être indigne, une voleuse, qui a eu des amants et qui a été même reniée par son propre père !...
< Mon Dieu ! Quel homme suis-je donc ? S’écria-t-il soudain, comme si une pensée subite le frappait ; Valérie est gravement malade, sans argent et je meurs d’envie d’aller la trouver ... Je peux l’aider, la secourir ... Voilà ce qu’il me faut faire sans tarder ... Ensuite, seulement je pourrai retrouver le goût du travail ...
Il se leva brusquement courut chercher son imperméable, lorsqu’on sonna avec insistance à la porte d’entrée.
Robert descendit ouvrir ; c’était le détective Eugène Michonneau qui entra, agitant joyeusement une feuille bleue dans une main et disant l’air ravi :
— Ca y est ! J’ai réussi !
— Ah ! Dit Robert, vous voulez sans doute dire que mademoiselle Labeille ...
— Je vous en prie, monsieur Montpellier, cessez de penser à cette femme ! Interrompit le détective. (Et, lui tendant le papier, il ajouta d’une voix triomphante) : Lisez donc la dépêche que je viens de recevoir.
Robert saisir la feuille et lut le télégramme expédié par l’assistant de Michonneau. Une violente émotion l’étreignit, malgré le désarroi de son âme.
— Dieu soit loué ! S’exclama-t-il, ainsi c’est cette Anna ...
Le policier eut un large sourire et acquiesça de la tête.
- C’était bien d’elle qu’il s’agissait. Voyez ; elle a un fils de dix ans et il serait presque impossible qu’il soit question d’une simple coïncidence. De plus, j’ai la plus grande confiance en mon assistant, et il ne m’aurait jamais adressé cette dépêche s’il n’était absolument sûr de sa découverte.
Robert soupira, brusquement attristé.
- Pauvre Julien ! Quelle joie eût été la sienne s’il avait pu connaître son fils !
Il alla aussitôt au téléphone et forma le numéro d’Alice.
« Allo !... » Répondit-elle à l’autre bout du fil.
« C’est moi, Robert, annonça-t-il. Viens tout de suite ... j’ai une magnifique nouvelle pour toi ! »
« Que veux-tu dire ? » murmura-t-elle intriguée.
« L’enfant est retrouvé, expliqua Robert, et demain cette fameuse Anna sera à Paris »
« J’arrive sur-le-champ ! » dit la jeune femme.
Un quart d’heure plus tard, Alice entrait en trombe dans l’atelier. Elle était naturellement déjà au courant de tout, ayant, de son côté, reçu une dépêche ... mais du sinistre Paul Macaire disant :
Parlé avec A. Pleinement d’accord. Tout va bien P.M.
Lorsqu’elle fut en présence des deux hommes, Alice fit preuve de la plus totale ignorance.
-— C’est donc vrai, Robert ? S’exclama-t-elle, les yeux brillants de joie. Tu as réussi à découvrir enfin ce pauvre petit ?
— Oui, Alice. Tiens : lie la dépêche que nous venons de recevoir.
La jeune fille lui arracha presque le papier des mains ; elle le lut avidement et poussa un cri de joie.
— Oh ! Robert ! Tu ne peux savoir combien je suis heureuse ! murmura-t-elle d’une voix tremblante en joignant les mains avec un ravissement admirablement joué. Et maintenant, reprit-elle tendrement, je pense que tu ne doutes plus de ma sincérité et ma bonne foi.
— Je te crois, Alice, affirma-t-il avec émotion. J’ai un instant douté de toi, je le reconnais à ma plus grande honte, mais tu as effacé tout à fait cette impression.
— Je suis, hélas ! Persuadée que, malgré toi, tu as continuer à douter, reprit-elle tristement ; ne le nie pas.
Très gêné, il essaya de se justifier.
— Vois-tu, Alice, se défendit-il, il est tellement rare de rencontrer une femme capable d’un tel désintéressement !
— Tu sais pourtant, Robert que je ne ressemble pas aux autres. Enfin, n’en parlons plus ... Je pense que, dès que cette femme sera ici, nous irons avec elle chercher mon petit cousin.
— Oui, bien sûr, affirma le jeune homme affectueusement, nous le ferons aussitôt après lui avoir parlé.
Alice poursuivit :
— Nous le ramènerons vivre auprès de nous. (Mais elle s’interrompit, soudain inquiète) : Je ne pourrai pas le conduire chez moi à cause de mes frères ... (Puis une seconde idée se présentant à son esprit, elle acheva en souriant) : Il demeurera ici avec toi, Robert, jusqu’à ce que j’ai trouvé un appartement.
— Il pourrait en attendant, rester auprès de la femme qui lui a servi de mère jusqu’ici, proposa Robert, ou bien nous l’enverrons en pension. Que veux-tu que je fasse, moi, d’un enfant de cet âge ?
— C’est vrai, répondit-elle, l’air désappointé. Pour le moment, il faut avant tout le voir, le connaître, être sûrs qu’il s’agit bien de lui. Ensuite nous envisagerons la conduire à prendre.
Le policier ne cessait de fixer avec étonnement la ravissante héritière de Julien Delorme. Quelle femme étrange ! Quelle idée de vouloir à tout prix partager son héritage avec cet enfant !
« Ce n’est pas normal, il y a quelque chose là-dessous !> se dit Michonneau.
Il les quitta quelques minutes plus tard, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain à dix heures du matin.
Les deux jeunes gens se retrouvèrent en tête à tête après le départ du détective.
— Maintenant que nous avons retrouvé cet enfant, commença Alice en s’installant sur le divan, il faut savoir ce que nous allons faire, Robert ?
— Je pense avant tout, que nous devons le voir, connaître cette fameuse Anna, sans oublier mes devoirs de tuteur envers lui.
— Et moi, je dois faire les démarches nécessaires pour lui remettre ma part d’héritage.
— Je t’ai déjà dit, fit observer affectueusement le peintre, que tu exagères. Ne lui en cède que la moitié ; ainsi vous serez encore très riches tous deux, d’autant plus que tu tiens à t’occuper de lui. C’est là une grosse réparation morale.
La jeune femme le fixa longuement, les sourcils froncés, comme si elle hésitait à lui communiquer sa pensée. Finalement, elle se décida :
— Robert, demanda-t-elle, as-tu l’intention d’intenter un procès à mes frères ?
— Pourquoi ? Fit-il avec un haussement d’épaules. D’ailleurs je le perdrais. Je n’ai aucune preuve d’un autre testament ... Et même si nous réussissions à prouver que ce petit garçon est le fils naturel de ton oncle, comme le testament actuel ne le mentionne pas, il n’aurait aucun droit à l’héritage. D’ailleurs, même si nous sommes certains qu’il est son fils, comment le faire admettre légalement ?
Alice demeura un instant perplexe.
— C’est juste, reconnut-elle. La déclaration d’Anna ne suffisait pas, même avec les détails que nous pourrions fournir.
— Il ne reste donc que ta bonne foi, Alice, et ta conscience, ainsi que ce que je peux personnellement faire pour lui.
Elle ne sembla pas partager son avis.
— Non, Robert, répondit-elle en hochant sa jolie tête, tu n’as aucune obligation et, si tu n’as pas d’héritier aujourd’hui, tu pourras en avoir demain. Tu es jeune, tu peux te marier un jour.
— J’en doute ... Murmura-t-il amèrement.
— Pourquoi ? Demanda-t-elle avec inquiétude. Ne dis pas cela robert ! tu as été cruellement déçu, mais cela passera. Tout passe sur terre. Tu oublieras un jour cette femme et un nouvel amour renaîtra dans ton cœur.
— Il existe des hommes, Alice, protesta-t-il vivement, qui n’aiment qu’une seule fois dans leur vie, et je suis, hélas, de ceux-là !
— Je ne puis le croire, murmura-t-elle tristement. Tu es trop ardent, trop passionné, et tu ne pourras te passer de l’amour d’une femme. Enfin, tu ne peux continuer à aimer un être aussi méprisable !
Robert baissa la tête et garda le silence. Cette jeune fille avait raison ; cet amour n’était pas digne de lui, mais il ne parvenait pas à s’en délivrer. Tout son être réclamait, exigeait de revoir Valérie, lui crier son hypocrisie, lui reprocher sa trahison. Et malgré cela, une force irrésistible dominant tout raisonnement le poussait à croire encore à elle.
Alice devina ce qui se passait dans le cœur du jeune homme en le voyant pâlir aux mots qu’elle venait de prononcer.
— Comment un homme tel que toi, s’écria-t-elle, irritée, peut-être si faible ?
— Pourquoi parles-tu ainsi ?
— Parce que je sens ce qui se passe en toi en cet instant, répliqua-t-elle sèchement.
— Et ce serait ?...
— Que tu désires revoir cette malheureuse pour lui reprocher sa conduite
— C’est vrai, reconnut-il dans un élan de franchise, en passant une main sur le front.
— Mais ce serait mal agir de ta part, fit remarquer Alice, ne comprends-tu pas combien tu t’abaisserais ?
— Qu’y puis-je ? Soupira-t-il.
— Elle serait bien capable de te duper une fois de plus !
— Je ne le pense pas.
— Moi, j’en suis sûre, au contraire, tu es si bon ! Tu crois si peu au mal !
— Mais, protesta Robert, on ne peut condamner personne avant de l’avoir écouté ; cette femme peut-être tout ce que tu prétends ; pourtant, elle a été loyale envers moi, a refusé tout secours de ma part et à même refusé le nom que je lui offrais.
Alice éclata d’un rire ironique et reprit avec sarcasme :
— Evidemment, comme elle en aimait un autre, elle ne désirait pas aliéner sa liberté, et, en refusant l’argent que tu lui proposais, elle savait admirablement ce qu’elle faisait.
— Pourtant, cette somme l’aurait sortie d’une situation bien difficile, insista Robert qui souffrait d’entendre traiter Valérie de la sorte.
— En acceptant, elle savait qu’elle perdrait tout prestige à tes yeux, reprit-elle. Ne comprends-tu pas qu’elle cherche à te soumettre entièrement à sa volonté ? Te persuader d’une honnêteté qu’elle n’a pas ? Mais elle n’ignore pas qu’on ne conquiert en simulant la bonté, le désintéressement ! Et lorsqu’elle t’aura à ses pieds, elle te fera exécuter tous ses caprices, car elle sera certaine de te tenir et de te faire croire tout ce qu’il lui plaira. Cette femme, Robert sera ta perte, ta ruine ! Elle saccagera ta vie, brisera ta carrière, te mettra sur la paille !
Le visage de robert se durcit.
— Tu es bien sévère, Alice, lui reprocha-t-il.
— Et toi trop crédule, répliqua-t-elle, agacée.
— Tu peux aussi me traiter de sot ajouta-t-il en baissant la tête humilié.
— Voilà le danger, reprit-elle ; justement, tu n’es pas sot !
— Je ne comprends pas, répliqua-t-il, étonné.
— Si tu étais si sot, tu serais facile à convaincre, mais tu as beaucoup de personnalité, c’est uniquement ta générosité de cœur qui te perd ... Oh ! Et puis, fais ce que bon te semble, après tout !
— Ne vois-tu donc pas que je passe par une crise morale provoquée par le plus cruelle désillusion de toute ma vie ? Cependant, je puis t’assurer de toute mon admiration. Alice, car je te considère comme une femme merveilleuse, digne de respect, de foi et d’amour.
— N’en jette plus ! se défendit-elle avec un petit rire amer. D’ailleurs, ce ne sont que des mots, et puis cessons de parler de cela, je t’en supplie !
Robert se sentit encore plus embarrassé ; il détourna son regard. Que n’aurait-il fait pour épargner ce chagrin à Alice ! Mais en quoi était-il coupable puisqu’il ne pouvait cesser de penser à Valérie ?
— Quand as-tu l’intention d’aller chercher l’enfant ? demanda la jeune femme.
— Aussitôt que je me serai entretenu avec cette Anna ; demain matin, si rien d’imprévu ne m’en empêche.
— Veux-tu que je te conduise auprès d’elle avec ma voiture ? Proposa Alice. Ainsi je saurai tout de suite le résultat de votre entretien.
Avec plaisir, s’empressa-t-il de répondre en souriant.
— Alors, au revoir, Robert, et à demain.
— Tu t’en vas déjà ?... Mais tu assisteras à la conversation avec Anna ?
— Bien sûr, j’irai même la chercher à la gare, ajouta-t-elle étourdiment.
— Comment feras-tu pour la découvrir ? Questionna-t-il stupéfait par cette réponse.
— Tu as raison. Que je suis sotte ! Je vous rejoindrai ici, toi et le détective, et, après avoir parlé avec Anna, nous irons tous les trois voir le petit.
— Entendu, conclut-il.
Alice le quitta après une chaleureuse poignée de main.
— Je te tiens ! se disait-elle en remontant dans sa voiture. Qu’il le veuille ou non, il sera mien ! >
Robert de son côté, s’était laissé tomber sur le divan et de nouveau, sa pensée se tournait vers Valérie.
— Que va-t-elle devenir ! se disait-il, angoissé. Guérira-t-elle ? La condamnera-t-on ? Non, cette incertitude est trop dure !
( A SUIVRE LE 12 OCOBRE )
