LES FILLES DE M. DUBOYS
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LES FILLES DE M. DUBOYS
Nouvelle par Paul LACOUR
Entre cinq et sept, à l'heure crépusculaire où les privilégiés et même les oisifs trouvent avant de dîner, le loisir de s'attarder aux terrasses des cafés, je venais m'asseoir au coin de la rue Helder, et, non sans un peu de mélancolie, je regardais ce peuple d'agités, ces faces d'hommes ardentes et gravées par le souci, ces visages de femmes rancuniers inquiets ou trop rieurs, quand parmi ces névroses, m'apparut la bonne, la saine physionomie de mon ami de Néral.
Tiburce de Néral est un très fin clubman qui a résolu l'ardu problème de vivre sur un pied de cent mille livres de rentes avec un revenu maximum de trente mille francs, sans faire de dettes, ses effleurer son capital, sans appeler au hasard du jeu. Comme il sait bien l'impossibilité de se restreindre à Paris, il quitte Paris bravement, il s'exile dans ses terres. Tandis qu'on le croit par monts et par vaux hors de France, au fond de lointain pays il s'établit tout simplement en son vieux domaine de Saint-Remy par une existence pastorale, l'équilibre de ses nerfs et de son budget. Il habite donc pendant huit mois l'ancestrale demeure qui a le tort de tomber en ruines et qui le ruinerait en échafaudages s'il avait l'imprudence velléité de la vouloir restaurer. Il s'est résigné au spectacle de cette détresse et réfugié chez l'intendant qui loge à la place du garde-chasse lequel s'est vu reléguer dans l'ancien hangar des carrosses.
Au lieu d'inviter ses amis à courre le cerf chez lui, il chasse seul et pour son plaisir ; cela n'est pas sans charme.
Et l'apercevant donc l'autre jour, je l'appelai il vint s'asseoir auprès de moi.
— Eh bien, lui,dis-je, on se marie donc ? Je venais d'apprendre cette nouvelle.
— Oui, mon cher, je me marie. Cela t'étonne ?
— Mon Dieu, répondis-je, oui ou non. Depuis que nous t'avons vu candidat au Conseil général, candidat et élu, nous devons nous attendre à tout. La campagne a fini par e métamorphoser. Tu brûles ce que tu as adoré... comme tant d'autres.
— Pour ce qui est de mon mandat de conseiller général, répliqua Tiburce, je ne l'aurai pas conservé longtemps. Nommé il y a quinze jours, j'ai envoyé hier ma démission au préfet.
— Le mariage me suffit, mariage d'amour, dit-on ?
— Et l'on dit vrai, mariage d'amour.
— Jeune fille de vielle noblesse, ans doute ?
— Non pas mais beaucoup d'argent et nul quartier.
Je dissimulai mal une grimace. Tiburce me regarda dans les yeux.
— Tu ne me fais pas , je suppose l'injure de la croire laide quand je t'ai dit qu'elle était riche ?
— Mais enfin comment cela est-il arrivé ?
— Ah ! D'abord mon cher ami, figure-toi que c'est l'existence d'un Parisien improvisé hobereau par économie. Pendant huit mois, ni relations, ni amis, ni femme, bien entendu.
Quand il fait beau, passe encore, on prend son fusil, on siffle son chien. La plaine est libre, les bois sont plein de mystères et d'inconnu ; on chasse.
Mais qu'il pleuve et c'est la réclusion forcée. Oh ! Ces nostalgiques journées de nuit ou de neige durant laquelle s'attardent, les aiguilles de l'horloge indéfiniment ! Il faut avoir vécu seule entre une montagne, une foret et un marais pour connaître l'ennui, l'incommensurable et morne d'ennui.
Ce fut donc avec une ineffable joie que cette année, au débotté et dans l'appréhension de ce spleen annuel, j'appris la présence aux Aubiers, le moderne château de Saint-Rémy qui se trouve au bout de mon parc, d'un nouveau propriétaire nommé Duboys, veuf et père de trois filles belles comme le jour. « Oui monsieur le comte , belles comme le jour, me répéta Gaspard mon intendant, qui me vit hausser les épaules à son récit. Monsieur le comme pourra les voir, elles se rendent tous les dimanches à la messe en cachette de leur père et sont attifées comme des princesses.
« — Ah ! Fis-je avec indifférence, elles vont bien s'ennuyer, les pauvres ! »
Il n'empêche que toute la nuit ces demoiselles me trottèrent dans la cervelle et je résolus d'aller sans attendre, le dimanche suivant présenter mes hommages au maître des Aubiers. Ma placide imagination toute remuée battait la campagne comme une petite folle brossant les tableaux enchanteurs de l'entrevue. Que diable ! Un Parisien en ce pays est un merle blanc. On aller bien voir, oui, on allait voir ces trois vierges, belles comme le jour, s'élancer vers lui, timides et ravies, avec des gestes doux et lui faire un cortège candide. Le père Croquemitaine gênait, il est vrai, cette composition harmonieuse que, je le reléguai ans la verdure du paysage comme ces thermes, aux visages de satyre qu'on voit dans les pastorales du dix huitième siècle.
Je sonnai le lendemain à la grille des Aubiers « Ce M. Duboys pensais-je — Duboys et non Dubois ? Et ne serais-ce pas un acheminement à du Boys ? — ne saurait s'offusquer d'une visite de courtoisie à moins qu'il ne soit un abominable rustre.
J'exagérerais en disant qu'il me reçu d'une façon charmante. Goguenarde ou indifférente, son attitude ne fut pas sans s'irriter tout d'abord. Systématiquement silencieux, il me laissa arrondir mes périodes, me dépenser en compliments sur le choix de sa maison, enfin me féliciter de son voisinage. Dans toute sa personne dans ses gestes brusques de troglodyte, dans sa moustache inculte, derrière laquelle de grosses lèvres mâchonnait sans doute d'écrasantes ironies, dans ses yeux creux et aigus, je lisais ceci : « Mon bon monsieur, tout votre beau langage ne m'intéresse guère, je déteste les gens qui ont de belles manières. Pourquoi n'êtes-vous pas resté dans votre féodale demeure pour contraindre vos vassaux à battre les étangs où coassent les grenouilles.
Alors je me tus à mon tour, décide à attendre qu'il voulut bien me montrer la couleur de sa parole comme disent nos paysans.
Il finit par se décider.
— Monsieur le comte, dit-il, car vous êtes comte n'est-ce pas ?
Je m'inclinai — il n'aurait pas prononcé autrement, c'est Baptiste que vous vous nommez ?
Mais je passe rapidement sur notre dialogue, un décousu de banalités sur la politique et la question sociale. Je ne sais trop comment M. Duboys vint à parler des conquêtes de la Révolution comme s'il les avait faites et des immortels principes comme s'il les avait posés lui-même.
Ce parvenu imitait les vieilles harpes entendues dans quelque cacophonies réunion publique. J'élevai les objections modestes et lui abandonné bientôt par mon mutisme, la joie d'un facile triomphe.
Enfin il s'arrêta.
— Ce pays est très beau, m'écriai-je alors de but en blanc, vous devez vous y plaie beaucoup, monsieur ?
— Mais monsieur, je me plais partout.
— Partout où vous êtes, comme dit Alexandre Dumas fils.
— Je sais m'occuper, monsieur, l'industrie et l'Agriculture, ne l'oublions pas, monsieur, sont les deux mamelles de la France ; ce n'est pas moi qui ai dit cela le premier.
— En effet.
— J'ai pratiqué d'une façon que je me permets de qualifier d'intelligence, y ayant fait ma fortune ; j'entends m'appliquer à l'autre avec le même soin et contribuer à la prospérité de mon pays.
Je m'inclina en approuvant.
— C'est parfait. Vous avez m'a-t-on dit un jardin superbe. L'horticulture touche de près à l'agriculture.
— Ce sont mes filles qui s'occupent du jardin.
— Ah ! M'écriai-je hypocritement, vous avez des filles, monsieur ?
— Oui, monsieur, j'en ai trois.
Leur père, pensai-je, est peut-être au fond un brave homme ; mais quelle écorce, mon Dieu ! Espérons que ces demoiselles — belles comme le jour — ne lui ressemblent pas.
Mes compliments, monsieur, me ferez-vous le plaisir de me laisser visiter ce jardin ?
— C'est facile, monsieur, si vous voulez me suivre.
Cinq minutes après nous rencontrions au tournant d'une allée Mlle Alice, Berthe et Francine que leur père me présenta par rang d'âge. Il daigna ajouter : « Le comte de Néral châtelain de Saint-Rémy ». Il y avait bien dans l'emphase voulue de notre hôte quelque ironie. Titres et qualités ne faisaient pas mal tout de même et ces spirituelles demoiselles Duboys me sourient très gentiment. Mon intendant avait raison ; elles étaient charmantes. Toutes trois jolies ? Non, mais jeune, sveltes, élégantes en leurs claires toilettes d'été et fraîches comme des roses.
Je distinguai tout de suite l'aînée avec sa figure espiègle et sa bouche délicate, ses yeux fins d'un bleu terne ardoisé, son nez d'une grâce coquine et vivante, un nez droit qui fini en un retroussis inattendu. La main qui avait relevé ses cheveux surabondants était celle d'une femme de goût. Oui, pour le goût, j'eusse mis ma tête à couper qu'elle en avait et jusqu'au bout des ongles. Je fus prodige d'esprit, de galanterie et peut-être de sottise. Je ne sais plus ; déjà, j'étais amoureux, mon ami. Mais j'eus beau insinuer que j'étais riche, même richissime, qu'un caprice de parisien et aussi le culte des souvenirs me ramenaient chaque année au milieu de ruines qui, telles quelles, avaient une grandiosité peut-être inappréciée, mais véritable, mon hôte avait repris son air hostile et moqueur, tandis que ses charmantes filles, habillaient comme des fauvettes. « Oh ! Monsieur vous devez bien vous ennuyer ! » disait l'aînée. « Moi, je préférerais habiter Pairs toue l'année » ajoutait l'autre. « Ce vieux château semble magnifique c'est incontestable, mais y demeurer seul fit Alice en me regardant, ce doit être triste quelques fois ! »
Oh ! Comme elle dit cela gentiment, le menton baissé un peu, tandis qu'elle glissait vers moi des yeux graves et étonnés.
M. Duboys me laissa partir sans m'inviter à revenir et ne me rendit point ma visite. La chasse s'ouvrit, je lui envoyait du gibier et il me répondit par des remerciements tout secs sur sa carte. Il était clair qu'il volait borner là nos relations. Dès lors nous apercevant de loin, nous nous évitions. J'en aurais pris mon parti si cette obstruction n'avait furieusement développer ma sympathie pour la fille ainée de ce gros parvenu. J'ai toujours eu l'esprit de contradiction.
A des heures régulières, je passais devant le parc des aubiers, en mon travesti de chasseur je les apercevais toutes trois, tandis sur le large balcon d'une des fenêtres, charmantes, charmeuses, enveloppées d'un palpitant essaim de colombes qui becquetaient dans leurs mains ; tantôt à travers la grille enferrée, folâtrant le long des allées, se poursuivant avec des fleurs au corsage, des fleurs dans les cheveux , des fleurs dans les bras ; ou bien lisant assises dans une jolie barque pavoisée que surmontait un multicolore parasol chinois.
Sur un signe de moi, mes chiens jappaient et l'on se disait : « Voilà M. de Néral qui passe » Peu à peu je m'enhardis jusqu'à l'indiscrétion, jusqu'à hisser la tête au-dessus du mur. Nous échangions alors un salut, un sourire quelques brèves paroles.
J'emportais pour quelques heures un peu de bonheur, bonheur fragile, hélas ! Qui s'évaporait comme un parfum. Si je n'étais pas aimé, je devais au moins occuper et distraire ses cervelles de femmes oisives, vivant la vie des oiseaux et des papillons.
Une impatience d'agir me tourmentait. Je rêvais d'escalade et d'enlèvement. Des projets aventureux me tentaient, abandonnés d'ailleurs sitôt que formés. Je m'exaltais le soir, mais le main me trouvait plus rassis et prêt à sourire des folles résolutions de la veille.
Enfin un jour que comme d'habitude je passais le long du parc en sifflant mes chiens, l'un d'eux Black, trouvant la grille entr'ouverte se faufila. J'eus beau l'appeler, épuiser mon souffle contre ce chien Jean de Nivelle, il ne revint pas. Je me décidais à l'aller chercher et que vis-je ? Mon chien prisonnier.
Ces demoiselles Duboys l'avaient enfermé dans le cercle de leurs jupes en se tenant la main, tandis que le jardinier lui offrait des friandises.
J'arrivai juste à temps pour le voir se pourlécher de façon très gourmande. Les jeunes filles éclatèrent de rire, heureuse de m'avoir fait une niche. Elles accueillirent mes affectueux reproches sans confusion et même avec un air si éveillé, si disposé à rende tout à la joie que, gagné par la contagion de belle belle humeur, je me mis à rire aussi.
La cadette — dix sept ans à peine — cet âge d'une ingénuité adorable — dit ceci :
— Nous allons faire une promenade en barque sur l'étang, voulez-vous nous accompagner ?
— Mais mademoiselle !
Mlle Alice, l'ainée, créature charmante, ajouta :
— M. de Néral à mieux à faire que de se promener avec des petites filles, il préfère poursuivre les bêtes par monts et par vaux.
Son sourire atténuait ces méchantes paroles et j'étais hésitant, qua d Mlle Berthe, la plus brune des trois et sans doute la plus résolue insinua :
— Peut-être M. de Néral craint-il de nous faire gronder par papa ?
— En effet, je...
— Eh bien, papa est à la ville, monsieur et à moins que vous ne redoutiez de vous compromettre ?
— Vous vous moquez de moi, mademoiselle Berthe ?
— Alors c'est accepté et nous prenons vos deux chiens, n'est-ce pas ?
— J'accepte pour ramer.
— Bien entendu, répondit l'intrépide Francine nous ne vous invitons pas pour vos beaux yeux.
Nous embarquâmes. Tom et Black durent rester sur le bord, vu la petite dimension de la barque. Dès les premiers coups d'avirons, ils commencèrent à gémir, la tête tendue vers la fuyante embarcation. Tom, mon pointer, ayant horreur de l'eau comme du vide bondissait sur la rive, très inquiet. L'épagneul Black lui, se mit résolument à la nage, en dépit de mes objurgations. On pris le large, Mlle Alice était à la barre et, avec beaucoup d'adresse, nous dirigeait vers un îlot entouré de roseaux et d'ajoncs. Black nous rejoignit et circula autour de la barque. Mais nous n'osâmes mettre pied à terre craignant des démonstrations trop pressantes de cet animal dont les pattes auraient maculé les toilettes de ces demoiselles. Nous nous contentions de aie le tour de l'îlot. A notre approche, un couple de ramies s'envola du sapin arbre unique de ce carré de terre. Des poules d'eau glissèrent dans les touffes d'herbes sans sans prendre la peine de fuir à tire-d'aile, tandis que des libellules rodaient très proches, chatoyantes comme les martins-pêcheurs qui filaient d'une rive à l'autre.
C'était vraiment délicieux. Mon rôle de jeune pacha platonique était suave. Le sourire d'Alice, la main au gouvernail, rivalisait de grâce avec le miroitement du soleil sur les feuilles humides des nénuphars. Nous fûmes de ces fleurs une ample moisson ce qui est un meurtre ; car autant elle sont belles, s'étalant au ras de l'eau, une fois cueillies, elles apparaissent sur leur longues tiges molles, hors de leur cadre, toutes dépoétisées. Mais ce qui nous amusait était de les arracher, de nous pencher, de les tirer à nous, au risque de voir chavirer l'embarcation. Jouer avec le danger a toujours tenté les enfants et tous quatre inopinément — j'allais dire frauduleusement — qu'étions-nous, si ce n'est des pensionnaires échappées ?
Cette escapade devait nous lier. De part et d'autre, sans avoir l'occasion d'en reparler, nous y pensâmes souvent. Des jours passèrent, monotones et mon coeur de plus en plus s'attachait par d'invisibles et précieux liens au cœur de la très charmante fille aînée de son voisin de campagne.
Cependant puisque j'aimais Alice, il fallait au moins qu'elle le sûr. Mais cette distinction entre elles trois n'allait-elle point me brouiller avec les deux autres et me priver de la joie unique de voir l'Aimée.
Je songeais à ces choses par une de ces journées dont tantôt je ne parlais, où, l'air strié d'innombrables rayons de pluie, nous infuse une invincible tristesse quand on me remit une jolie enveloppe imprégnée d'un parfum distrait, le timbre du bourg le plus voisin.
Et je lus et relus cette page enchanteresse :
Monsieur,
Ce que nous faisons là est très mal et chacune de nous n'oserait séparément prendre la liberté et l'initiative à un jeune homme. Mais quand on est trois, bien d'accord et dans les mêmes sentiments, on se sent plus de courage et presque de l'audace. Vous serez indulgent, monsieur, à des pauvres jeunes filles qui n'ont pas une vie très gaie et auxquelles un papa très autoritaire ne laisse pas grand espoir de sortir du célibat, si un bon ange ne vient à leur secours. Nous avons pensé, monsieur, que vous pourriez être ce bon ange. Papa n'est pas méchant, il a l'air comme cela de tout brusquer, mais c'est un excellent homme dont le seul défaut est de vouloir être député ou sénateur. Il serait très disposé à prendre pour gendre celui qui seconderait son ambition. Ne pourrions-vous, monsieur, découvrir dans la contrée, voire même à Paris, où vous avez beaucoup de relations, quelqu'un qui aiderait papa et conviendrait à l'une de nous. Nous ne demandons pas à être mariées toutes les trois à la fois ; celle qui aura ce bonheur se chargerai des deux autres.
Prenez pitié de nous, monsieur, et vous pourrez compter sur la gratitude de trois recluses qui s'ennuient beaucoup.
« Alice, Berthe, Francine »
P.S. Il y a, parait-il une vacance au Conseil général et papa vient de décider qu'il se présenterait ce premier échelon devant le porter à de plus hautes destinées »
J'appris en effet le lendemain par les journaux la candidature de M. Duboys dans le canton de Saint-Rémy. Sa profession de foi était déjà imprimée, jacobine, violente et dédaigneuse pour les derniers participants des régimes déchus.
« — Vite, m'écriai-je, qu'on m'apporte mon masque, mon épée et mon baudrier, qu'on harnache mon cheval de bataille. »
Le fidèle Gaspard me contempla avec ébahissement en me disant : « Mon maître devient fou » Je me mis à rire et li ordonnai de faire atteler le bidet et de se préparer à m'accompagner à la sous-préfecture.
Le surlendemain, les quarante villages du canton flamboyaient d'affiches multicolores où Tiburce de Néral sollicitait, de ses concitoyens, l'honneur de les représenter.
O amour ! Voilà de tes coups !
La lutte dura trois semaines et ce fus charmant, pour une fois bien entendu. Au lieu de faire des réunions publiques, je visitai mes électeurs, chaumière par chaumière, je serrai les mains calleuses, j'embrassai les enfants sales et me montrait galant avec toues les ménagères. J'aperçus deux ou trois fois ces demoiselles Duboys qui, me tenant sans doute pour un chevalier félon, indigne désormais de leur confiance, répondaient sèchement, hautainement à mes saluts.
De mon concurrent je ne m'occupai pas. Il fut d'ailleurs battu, trop battu même car, dans cet écrasement n'allait-il pas devenir un ennemi irréconciliable ? Ce serait l'échec de mon plan. Un simple ballotage eût mieux fait mon affaire ; la main d'Alice devait être la rançon de mon désistement.
Je résolus néanmoins de me présenter aux Aubiers, d'enfoncer la porte au besoin. Peut-être le pauvre M. Duboys allait-il parodier Don Gomas et me répondre ironiquement.
« A des partis plus hauts voire coeur doit prétendre » Mais non, ces femmes ignorait vraisemblablement les classiques.
—Fût-ce ma diplomatie, le prestige du succès où le bon sens de M. Duboys qui triomphe ? Je l'ignore je n'eus pas à écarter l'orage de ma tête. Mon ex-concurrent se renferme dans une dignité froide au début, accommodante à la fin. Je lui déclarai tout d'abord que pour avoir été son adversaire, je n'étais pas son ennemi, qu'à un tel prix, je résignerais sans hésitation un mandat qui me laissait indifférent.
— Vous n'en fîtes pas moins, me répondit-il avec une finesse qui m'étonna, tout ce qu'il fallait pour être élu.
— Sans doute, affaire d'amour-propre. Je suis un peu entêté, d'ailleurs, et jaloux de mener à bien ce que j'entreprenais. Mes amis veulent me pousser à la députation. Je n'y tiens nullement ; mais je me flatterais d'y arriver si j'en avais cure. Vous savez que votre député est très malade ?
— Vraiment ? J'ignorais.
C'était en effet, une erreur consciente que je commettais, et j'eusse mourir cet honorable plutôt dix fois qu'une pour le besoin de ma cause.
— Oui, repris-je, ce pauvre M. Largicourt ne va pas bien du tout et c'est sa succession qui déjà m'est offerte. J'ai pensé à vous.
— Oh ! Monsieur de Néral c'est une plaisanterie sans doute ?
— Nullement, je vous offre mon concours et je crois que notre action combinée atteindrait un assez bon résultat.
— Mais les électeurs ne comprendrons pas.
— Mous leur expliquerons, monsieur, que nous avons appris à nous apprécier dans la lutte même, à nous estimer et que nous mettons à leur disposition mes relations et votre expérience. Cela paraîtrait d'autant plus probant et je deviendrais votre gendre.
— Ah ! Je comprends.
— Oui, monsieur, de même qu'en 1789 dont vous connaissez l'histoire, une partie de la noblesse fusionna avec le tiers d'état, j'ai honneur, monsieur Duboys, de vous demandai la main de Mlle Alice.
— Mais, monsieur, encore faudrait-il qu'elle vous aimât ?
— Consultez-là, cher monsieur Duboys, mais donnez-moi du moins votre consentement.
— Oh ! Dit-il, il me faut réfléchir. En tout cas vous vous engagez à demeurer ici jusqu'à ce que...
— Jusqu'à ce que vous veniez à Paris, comme député, c'est entendu et, comme j'aime Paris, vous pouvez compter sur moi.
Le surlendemain, M. Duboys vint me dire lui-même qu'il consentait de grand cœur, puisque sa fille le voulait absolument. Il ajouta qu'il lui donnait un million de dot.
Alice ne m'en parut pas moins séduisante. Je décidai de faire son bonheur et aussi la fortune politique de monsieur son père, ce qui toutefois me paraissait moins facile. Mais celui-ci, après un moment de silence, ajouta :
— J'ai réfléchi pour ce que nous disions l'autre jour, je me contenterai du mandat de conseiller général et vous laisserai la députation.
— C'est parfait, lui dis-je, d'autant plus que la santé de M. Largicourt à ce qu'on m'a dit hier, c'est améliorée. Je vais envoyer ma démission.
Là-dessus, mon futur beau-père m'a déclaré qu'il n'était pas pressé et qu'il attendrait que sa fille fut devenue ma femme. Tu vois que c'est un brave homme au fond.
— Je crois bien, m'écriai-je, il double tes revenus et peuple agréablement ta solitude. Mais ne m'as-tu pas dit que les sœurs de ta fiancée étaient jolies ?
— C'est compris, me répondit Tiburce. Je te recommanderai à ma femme.
REVUE NOS LOISIRS DU 9 FEVRIER 1908
