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MOINEAUX SANS NID N° 76

6 Novembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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76 UNE SECONDE ANNA

 

Le petit bateau assurant le service entre Douvres et Calais allait accoster. Sur le pont, où se groupaient les voyageurs se préparait à débarquer, se trouvait une troupe d’artistes de music-hall de retour en France après une tournée des plus désastreuses dans le Royaume-Uni.

Rien de plus triste que ces acteurs méconnus qui atteignent l’âge mûr, après une jeunesse sans éclat, car il leur est très difficile, parfois même impossible de décrocher un nouvel engagement. Lorsqu’ils l’obtiennent et peuvent ainsi gagner encore leur vie, ils ne savent pas pour combien de temps ils pourront avoir de jours assurés devant eux. De plus, une autre perspective les torture ; celle de se présenter à un public qui ne ménage pas aux médiocres, sarcasmes et quolibets, sans se soucier le moins du monde des peines et de la honte endurées par ces infortunés.

Parmi eux qui revenaient en France ce jour-là, se trouvait une chanteuse de charme, Anna Carel, âgée d’une quarantaine d’années encore fort séduisante. Accoudée au bastingage auprès d’une de ses compagnes, elle fixait d’un œil indifférent les petites vagues pressées qui venaient se briser contre la coque du navire.

— C’est la fin ! Murmura-t-elle avec lassitude. Désormais j’ai cessé de plaire au public. Je ne sais vraiment pas ce que je vais devenir !

— Tu feras comme nous tous, soupira sa camarade ; tu te débrouilleras. Tu as un mari, toi au moins !

— Belle consolation ! Répliqua Anna en haussant les épaules. Il y a plus de trois ans que nous avons cessé de nous voir !

— Mais tu as aussi un fils qui, sous peu, sera un homme.

Anna répondit par un mélancolique sourire et regarda de nouveau les vagues qui roulaient les unes derrière les autres, puis murmura :

— Il est toute ma raison de vivre, mais il est encore bien petit ; il a tout juste dix ans. Il faut que je le fasse vivre.

— Ton mari travaille, je pense ?

— Il bricole comme il l’a toujours fait, expliqua tristement la chanteuse. Autrefois, il vivait à mes crochets, mais je m’en suis lassée et l’ai chassé un beau jour de la maison. Je ne sais ce qu’il fait à présent. Ah ! Tout cela est bien lamentable et bien peu réconfortant.

— Ne te désespère pas. Tu peux décrocher un autre engagement.

— Quel supplice de supporter les « mises en boites » les railleries du public ! Se plaignit Anna avec un hochement de tête. C’est presque au-dessus de mes forces à présent.

— Ne brois pas du noir ainsi, voyons ! Qui sait ce qui peut arriver ? Et puis, tu as reçu une dépêche l’autre jour à Cardiff. Sans doute t’a-t-elle été adressée par un impresario ?

— Je ne le pense pas, car, pour un engagement, on n’envoie pas un télégramme aussi mystérieux.

— Que te disait-il donc ? Questionna l’autre avec curiosité.

Anna ouvrit son sac, en sortit la dépêche et lut ceci :

 

Anna Carel, je vous attends à Calais Hôtel du Nord. Ne parlez à personne de ce rendez-vous avant de m’avoir vu. Paul Macaire.

 

— Je ne connais pas cet homme, ni comme impresario, ni comme camarade, pas même comme simple relation.

— C’est bizarre et je me demande pourquoi il te recommande de ne parler à personne de sa dépêche avant de l’avoir vu. Sans doute craint-il que tu puisses être engagés par quelqu’un d’autre ?

— Voyons ! S’écria Anna, tu sais bien que l’on n’engage personne sans une solide recommandation. Bah ! Je ne vais pas tarder à savoir de quoi il est question.

— Peut-être s’agit-il d’un héritage ? Reprit la camarade qui semblait très impressionnée par le télégramme.

— Je n’attends aucun héritage, ma pauvre fille ! Répliqua Anna avec un triste sourire.

— Peut-être un vieil ami s’est-il souvenu de toi avant de fermer les yeux pour toujours !

— Je n’ai jamais connu personne capable d’un tel geste. D’ailleurs, les hommes que j’ai aimés n’étaient pas riches.

Le bateau venait d’accoster, la passerelle placée et les premiers voyageurs commençaient à descendre.

Dès qu’elle eut posé pied à terre, Anna Carel se fit conduire en taxi à l’hôtel indiqué par le télégramme et y demanda Paul Macaire. Elle venait à peine de prononcer ce nom, qu’un homme s’approcha d’elle et après l’avoir saluée très respectueusement déclara :

— Je suis Paul Macaire, Madame.

La chanteuse le dévisagea silencieusement, puis demanda :

— C’est donc vous qui m’avez envoyé une dépêche.

— En effet.

Et il cita les termes même de son télégramme. Anna se sentit mal à l’aise ; elle avait beau l’examiner très attentivement elle ne pouvait comprendre ce que cet homme attendait d’elle.

— Que me voulez-vous, Monsieur ? se décida-t-elle à dire.

— Tout d’abord, puis-je vous demander si vous avez retenu une chambre, et où ?

— Je ne l’ai pas fait, car j’ai l’intention de rentrer aujourd’hui même à Paris.

— Ne pourriez-vous attendre jusqu’à demain ? Je vous en serais extrêmement reconnaissant. Naturellement, je prends les frais à ma charge, s’empressa-t-il d’ajouter.

— Mais que me voulez-vous donc, Monsieur ? Questionna la jeune femme, bien qu’elle fut décidée à accepter n’importe quelle offre surtout si elle n’avait pas à toucher à son porte-monnaie.

— Veuillez donner à Madame une chambre avec salle de bain, dit Macaire en s’approchant de la réception ... (Puis s’adressant à Anna) : A présent si vous le permettez, nous allons nous entretenir dans votre chambre, sans craindre des oreilles indiscrètes.

L’actrice ne fit aucune opposition à cette demande et, ensemble, ils pénétrèrent dans la pièce qui lui avait été désignée.

— Maintenant je vous prie de bien vouloir vous expliquer, dit Anna Carel, très intriguée, à son compagnon, tout en lui désignant un fauteuil.

— Il s’agit d’une affaire très importance et qui vous procurera pas mal d’argent, déclara Macaire en s’asseyant ne cessant de la fixer avec la plus grande attention.

Anna pâlit à ces mots.

— Je ne comprends pas, répondit-elle, stupéfaite.

— Vous n’allez pas tarder à comprendre mais, auparavant permettez-moi de vous poser quelques questions.

Anna devina tout de suite qu’il s’agissait d’une affaire très mystérieuse, dangereuse, peut-être mais la curiosité et ... le besoin d’argent aussi, l’emporta.

— Je vous écoute, répondit-elle, posez-moi vos questions et je verrai sdi je peux vous répondre.

Il posa sur elle un regard perçant, comme s’il cherchait à lire ses plus intimes pensées, puis commença :

— Y a-t-il longtemps que vous faites du théâtre, Madame ?

— Oh ! Oui ! Fit-elle avec un triste sourire qui en dit long sur les déboires supportés au cours de cette carrière artistique ; une bonne quinzaine d’années au moins.

— Etes-vous marié ou célibataire ?

— Mariée.

— Avez-vous des enfants ?

— Un fils de dix ans.

— Parfait ! Parfait ! S’exclama Macaire avec élan.

— Je ne comprends pas, répéta-t-elle en fronçant les sourcils.

— Cela va venir, je vous l’assure, répondit Macaire en souriant l’air très satisfait ... Je suppose que vous avez dû connaître pas mal d’artiste pendant tout ce temps là.

— Evidemment.

— Auriez-vous eu une certaine Flora dans vos relations ?

— Je pense bien. Nous avons même été amies.

— Avez-vous connu un peu sa vie privée ?

— Oui.

— Ne vous a-t-elle jamais chargée de quelque chose d’important ? reprit Macaire après une légère hésitation. Dites-moi la vérité, je vous rappelle qu’il s’agit d’une excellente affaire pour vous.

— Non, jamais, Monsieur, répondit Anna aussitôt.

Cette réponse sembla le décevoir. Il réfléchit quelques instants, puis reprit :

— Flora ne fréquentait-elle pas une autre artiste portant le même prénom que le vôtre ?

— C’est exact, mais nul n’a plus jamais entendu parler d’elle depuis bien longtemps, et si c’est de cette Anne-là qu’il est question, alors, il y a erreur.

— Non, non, Madame, il s’agit bien de vous, affirma Macaire avec force. (Puis il lui demanda à brûle-pourpoint) : Aimeriez-vous gagner trois à quatre cent mille francs ?

La pauvrette crut avoir le vertige en entendant parler d’une telle somme et fixa Macaire, bouche bée. Cependant, elle se ressaisit très vite et répondit :

— C’est selon ...

L’usurier sortit son portefeuille de la poche intérieure de son veston et retira quelques gros billets et les tendit à son interlocutrice en disant :

— Prenez ceci en attendant, afin que vous soyez certaine qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie.

— Non, refusa l’actrice. Je ne veux rien accepter avant de savoir de quoi il est question.

— Eh bien ! Je vais vous le dire immédiatement ; pourriez-vous me confier votre fils pendant quelques temps ? dit Macaire sans paraître réaliser l’énormité d’une telle demande.

— Mon Dieu ! s’exclama la femme en sursautant. Mon fils ?

— Ne vous effrayez pas, la rassura-t-il en souriant. Je ne lui veux aucun mal. Au contraire, j’assurerai même son avenir.

— Je ne comprends rien à vos paroles, Monsieur, et ce que vous me racontez m’ahurit, déclara Anna, déconcertée.

— Je vais tout vous expliquer et vous constaterez ensuite combien il serait avantageux pour vous d’accepter ma proposition, reprit-il aimablement.

— Alors, parlez !

— Il est question de cette Flora, commença Macaire après un bref silence. Autrefois, elle eut une liaison avec un certain ...

— Julien Delorme, interrompit Anna ; je me souviens parfaitement de lui.

— Parfait, parfait ! Je constate avec plaisir que vous avez une excellente mémoire, et c’est un très grand atout ... Mais revenons à nos moutons ; de cette liaison naquit un petit garçon qui doit avoir à présent l’âge du vôtre, je pense ; cet enfant à disparu, et Flora est morte, ainsi que Julien Delorme.

— Et c’est à cet enfant que devait revenir l’héritage ? demanda Anna Carel avec intérêt.

— Oui, dit Macaire. Et comme on sait que Flora avait chargé cette fameuse Anna de remettre le petit garçon à son père, car elle devait quitter la France avec un prince russe, vous passerez pour elle. Me comprenez-vous à présent ?

Il se tut et la fixa avec une légère inquiétude, craignant qu’elle refusât son étrange proposition.

Mais elle acquiesça d’un signe de tête et répondit aussitôt.

— Je commence, en effet, à comprendre.

— Il faudra donc ...

— Faire passer son fils pour celui de Flora ! Compléta-t-elle.

Le visage du misérable s’éclaira ; décidément, cette personne ne manquait pas d’intelligence. Le triste individu en conclut qu’ils s’entendraient à merveille et confirma :

— Précisément. Ce qui ne veut pas dire que vous serez privée de votre enfant ; vous le verrez quand vous voudrez.

La femme garda le silence, toute songeuse. Son interlocuteur pensa que sans doute elle allait lui opposer quelques objections. Au bout de deux ou trois secondes, elle enchaîna :

— Il y a encore quelque chose que je n’ai pas saisi, Monsieur ; comment se fait-il qu’Anna n’ait pas exécuté la mission dont elle avait été chargée ?

L’homme sourit, haussa les épaules puis expliqua :

— Parce que à cette époque, Julien Delorme venait de partir pour l’Amérique. Anna alors, remit le petit garçon à l’un des neveux de Monsieur Delorme, et reçut une assez grosse somme pour Flora. A ce qu’il paraît, la fameuse Anna garda cet argent et ne donna plus aucun signe de vie. Le neveu, naturellement, abandonna l’enfant. Dieu sait ce qu’il est devenu !

Un nouveau silence suivit ces paroles.

Tandis qu’Anna Carel semblait réfléchir profondément, comme si elle se demandait si elle devait accepter cette proposition si alléchante ou la refuser à cause de très sérieux ennuis qu’elle pouvait s’attirer en cas de découverte du pot aux roses. Macaire ne la perdait pas de vue un instant, essayant de deviner ses pensées pour prévenir toutes les objections qu’elle pourrait avancer.

La jeune femme leva de nouveau les yeux et lui demanda à brûle-pourpoint :

— Et quel serait mon rôle exact là-dedans ?

— Oh ! Rien de bien compliqué, assura-t-il avec empressement ; vous direz tout simplement à la personne que je vous indiquerai, que vous êtes bien la femme en question et que, n’ayant jamais plus entendu parler de Julien Delorme, vous avez gardé ce petit garçon et vous y êtes ensuite attachée comme s’il était réellement le vôtre. Ceci assurera votre avenir et celui de votre fils. De la sorte, vous cesserez de lutter si durement pour gagner votre vie comme vous lk’avez fait jusqu’à présent ...

— Réfléchissez bien à ce que je vous dis. Je crois même que vous seriez une mauvaise mère si vous refusiez mon offre ...

L’artiste semblait hésiter, malgré ces paroles. Ses yeux brillaient à l’idée de ce gain rapide et facile, mais reflétaient une sorte d’inquiétude. Finalement elle demanda d’une voix un peu étouffée :

— Expliquez-vous un peu plus, Monsieur, et donnez-moi d’autres détails. Quelque chose m’échappe encore ; mon fils hériterait donc de cette fortune ? Et il

Macaire l’interrompit d’un geste :

— Votre fils, reprit-il avec patience, n’héritera pas, mais il vivra très largement sous la protection des héritiers de Julien Delorme.

Anna Carel poussa un grand soupir et déclara un ton plaintif :

— J’avoue monsieur Macaire, que je comprends de moins en moins ! Comment se fait-il que l’héritier qui vous envois désire retrouver ce supposé fils de monsieur Delorme qui, alors, lui enlèvera cette fortune ? Dans quel but agit-il si étrangement ?

— Cette personne, reprit le misérable avec le plus grand calme, m’a promis une très forte récompense si je découvrais cet enfant. Elle veut le protéger parce qu’elle chérissait son oncle et connaissait son désir de retrouver ce fils. De plus, elle est prête à lui céder spontanément la part qui lui reviendrait et lui servirait même de mère.

— Mais cette femme est un véritable ange du Bon Dieu ! S’exclama Anna Carel sur un ton indéfinissable.

— C’est également ce que je pense, Madame, approuva-t-il avec chaleur. Vous pouvez dire que vous avez beaucoup de chance tous les deux, parce que reconnaissants de l’affection et des soins que vous avez eus pour son petit cousin, elle ne vous abandonnera jamais et ne vous permettra plus de reprendre votre vie et incertaine d’artiste ... sur le déclin !

Anna Carel baissa la tête se replongea dans ses réflexions, puis déclara avec fermeté :

— Eh bien ! J’accepte ! Maintenant, expliquez-moi comment je devrai me conduire.

— Parait ! Je suis ravi de votre compréhension. Vous n’avez rien à faire pour le moment. Surtout, ne parlez pas de notre rencontre. Je sais qu’un détective privé a été chargé de vous découvrir. Il va vous poser toutes sortes de questions sur votre vie et celle de votre enfant.

Le visage de la chanteuse s’assombrit.

— Vous lui redirez simplement l’histoire que vous venez de me confier, continua le vieux brigand. Ce policier vous ramènera à Paris et vous présentera à un certain Robert Montpellier qui réclamera l’enfant, pensant que c’est celui de son très intime et meilleur ami Julien Delorme.

Le regard de la jeune femme exprima une soudaine appréhension.

— Alors, il faudra donc me séparer de mon enfant ? s’écria-t-elle d’une voix rauque.

— C’est à vous de décider, répliqua Macaire. Je suis spur qu’il ne vous y forceront pas ... A propos, où est votre fils à présent ?

— En pension, et je dois justement payer trois mois d’arriéré, expliqua-t-elle en soupirant, sans cela, on le mettra à la porte.

— Tout sera réglé et vous le reprendrez, la rassura Macaire ; vous pourrez le faire avec l’argent que vous remettra le détective privé ; acceptez-le afin de ne pas éveiller ses soupçons.

Cette fois, Anna parut plus confiante.

— Très bien !approuva-t-elle.

— Nous sommes donc complètement d’accord ? demanda l’usurier.

— Tout à fait, monsieur Macaire, s’empressa d’affirmer Anna Carel ; cependant, donnez-moi quelques détails complémentaires afin que je sois en mesure de répondre parfaitement à toutes les questions qui me seront posées.

Le louche personnage se décida à lui expliquer minutieusement ce qui était arrivé au fils de Flora, tout en lui recommandant de nier de l’avoir remis entre les mains d’un neveu de Delorme.

A cet instant précis la sonnerie du téléphone résonna dans la chambre. Macaire décrocha l’écouter et le portier l’informa qu’un Monsieur désirait parler à Madame Carel.

— Vous le ferrez monter dans cinq minutes, répondit le misérable.

Il raccrocha et revint près de l’artiste.

— Il s’agit certainement du détective en question. Je m’en vais. Si par hasard vous aviez besoin de me revoir, voici mon adresse à Paris, ajouta-t-il en lui tendant sa carte de visite.

Puis, après lui avoir serré la main, il la quitta ... Quelques minutes plus tard un homme frappait à la porte ; c’était en effet, l’assistant du grand détective.

Anna s’entretint longuement avec lui ; elle lui raconta ce que lui avait révélé Macaire et son interlocuteur crut entièrement son récit.

Une heure après, il prenait congé d’elle très satisfait de l’entrevue et se précipitait au bureau de poste le plus proche rédiger un télégramme suivant :

Rentre avec Anna ce soir. A un fils de dix ans. Edgar.

( A SUIVRE LE 9 OCOBRE )

 

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