MOINEAUX SANS NID N° 75
p { margin-bottom: 0.21cm; }
75 – QUI EST LA CANAILLE ?
Il était temps d’aller voir Paul Macaire et l’abbé s’y rendit accompagné des deux enfants.
Ils le découvrirent assis dans un grand fauteuil placé devant la cheminée, un châle sur les épaules, lisant un livre de prières.
— Entrez, entrez, monsieur le curé, s’écria-t-il avec empressement en voyant l’abbé Louis. Je disais justement mes prières car je n’ai pu aller à l’église aujourd’hui ne me sentant pas très bien.
— Je ne voudrais pas vous déranger, mon fils.
— Non, non, je finissais ...
— J’espère que votre indisposition n’est pas sérieuse ?
— Je suis légèrement grippé, Monsieur le curé et, en cette saison, il vaut mieux de pas trop se négliger ... (Puis, se tournant vers Pierrot, il ajouta) : Tiens ! Te voilà petit ! Continues-tu toujours à croire à toutes les sornettes que tu m’as racontées ?
— Ce ne sont pas des sornettes, Monsieur, et j’en suis encore plus convaincu qu’avant.
— Ne l’écoutez surtout pas, mon Père, soupira le forban en hochant la tête.
— Avez-vous eu le temps d’étudier un peu cette affaire mon ami ? le questionna l’abbé.
— Oui, et avec la plus grande attention, l’assura le misérable et je puis vous affirmer que cet enfant possède une imagination débordante ... (Fixant Mireille, il demanda) : Et qui est donc cette jolie petite fille ?
— Une adorable enfant, dit le prêtre en souriant, et elle peut nous aider à éclaircir ce mystère.
Macaire haussa les épaules.
— J’en sais suffisamment à présent, monsieur le curé, et j’ai le regret de vous dire que je ne puis me charger de ces recherches. J’ai recueilli des renseignements très sérieux sur la vie menée par Julien Delorme et je puis vous affirmer qu’il est très loin d’avoir été l’homme digne d’intérêt que nous pensions ; il a eu une longue liaison avec une théâtreuse qui a disparu depuis, mais je n’ai pu savoir si vraiment elle lui avait donné un fils.
Il s’interrompit se frotta les mains, les dévisagea les uns après les autres et reprit :
— D’autre part, le marquis d’Evreux est un véritable gentilhomme, bon et charitable, particulièrement envers les enfants. Nombreux sont les gens qui lui doivent leur situation et leur bien-être, sans compter que sa main droite ignore ce que donne la gauche.
Il se tut fixant avec sévérité Pierrot, puis constata avec amertume :
— Cet enfant s’est montré très ingrat vis-à-vis de lui.
— C’est faux ! Protesta vivement Pierrot. Le marquis avait tout simplement l’intention de me tuer. Je l’ai entendu dire, par lui et par son frère, de mes propres oreilles.
— Tais-toi, malheureux ! tu es une petite canaille ! S’écria Macaire avec mépris.
— Oh ! C’est trop fort ! S’exclama Pierrot, furieux, comment osez-vous me traiter de canaille ?
— Trouves-tu qu’il est bien de calomnier celui qui a cherché à faire de toi un honnête garçon ? reprit le misérable avec un accent de reproche.
— Je suis tout aussi honnête qu’un autre ! Assura Pierrot fièrement. Je n’ai cherché à calomnier personne, et vous avez été trompé.
— Tu n’es qu’un petit insolent ! Ne sais-tu pas que l’on doit s’adresser avec respect aux grandes personnes ?
Pierrot ne s’émut nullement à ces paroles et répliqua en riant :
— On peut être une grande personne et aussi une canaille, et j’en connais de plus mauvaises que la peste !
— Tais-toi, Pierrot ! Intervint l’abbé en soupirant. Si monsieur Macaire refuse de s’occuper de toi, il doit avoir des raisons sérieuses.
— Il s’agit de choses impossibles, croyez-moi, monsieur le curé, affirma Macaire.
— Peut-être murmura le prêtre songeur, mais cela pourrait également être vrai. Je ne puis croire que cet enfant ne soit pas de bonne foi, et je ne dois pas juger les choses aussi légèrement.
— Vous êtes bien trop bon et trop crédule, monsieur le curé, reprocha le misérable. N’importe qui pourrait très facilement vous rouler en prétextant une bonne action à faire ; souvenez-vous du mal que vous vous étiez donné pour cette veuve qui vous a dérobé vos économies.
— C’était une malheureuse ?
— A l’époque, vous répondiez d’elle, alors qu’elle était connue de la police et affiliée à toute la pègre de Paris.
— N’en parlons plus ... C’est du passé, protesta le brave homme.
Macaire le fixa en plissant ses petits yeux ironiques et méchants.
— Ne craignez-vous donc pas, mon Père, que cette comédie se répète ? Souvenez-vous que cette aventure vous avait compromit et que toute la paroisse en a été scandalisée.
L’abbé eut un sourire plein de bonté.
— J’ai pu prouver que je n’ai agi que dans la seule intention d’être charitable.
— Certains vous ont cru, mais tous n’ont pas partagé cet avis, repris fielleusement Macaire. Moi, oui, qui connaît si bien votre grand cœur et votre aveugle confiance ... Pardonnez ma trop grande franchise, mais souvenez-vous des conseils que je vous ai donnés à cette époque, monsieur le curé.
— Je ne les ai jamais oubliés, dit en souriant le prêtre.
— C’est pourquoi à présent, je me permets de vous dire de ne pas ajouter foi aux fables que raconte cet enfant.
— Je vous en remercie.
L’abbé se leva pour s’en aller et fit signe aux enfants.
— Excusez-moi de ne pas vous reconduire jusqu’à la porte, dit le sinistre personnage. Mais cette pièce est bien chaude et je risquerais de me refroidir en changeant brusquement de température.
L’abbé sourit pour toute réponse et quitta la chambre, suivi des deux enfants. Une fois dans la rue, tous deux s’écrièrent en même temps :
— Monsieur le curé, nous vous jurons que nous vous avons dit la vérité ! N’écoutez pas les protestations de cet homme !
— Il a pourtant droit à mon estime et même à ma reconnaissance, répondit le curé ; c’est un brave homme.
— Me permettez-vous de dire quelque chose, monsieur le curé ? demanda brusquement Pierrot.
— Certainement, mon enfant.
— Vous ne vous fâcherez pas ?
— Parle ...
— Eh bien ! Ce n’est pas moi la canaille, mais lui ! S’écria le petit garçon avec force.
— Pierrot ! Gronda l’abbé.
— Que Dieu me punisse si ce n’est pas vrai ! Reprit le gamin. Je suis même certain qu’au lieu de me punir le bon Dieu m’aidera !
Le prêtre garda le silence, ne sachant quel parti prendre.
— Pouvait-il décevoir cet enfant qui lui témoignait tant de confiance ? D’un autre côté, il estimait Macaire ... Le misérable l’avait impressionné en lui rappelant la lamentable histoire que voici :
Un jour, une femme venue se confesser lui avait confié une si terrible histoire qu’il était difficile d’en imaginer une aussi triste ; elle affirmait être la veuve d’un médecin de Tahiti qui, mort là-bas, l’avait laissée dans la plus grande misère. Rapatriée en France, elle revenait vivre auprès des siens, mais, la nuit où elle arriva dans le village où ils vivaient, tous périrent, victimes d’un terrible incendie.
Lorsqu’elle se rendit à la banque ou ils déposaient leur argent, on le lui refusa sous prétexte qu’elle devait présenter les reçus et papiers, hélas ! Détruit par le feu ...
Elle se trouvait donc dans le besoin le plus total, sans maison et sans pain.
Devant un si grand malheur, le brave homme, trop crédule et très ému, décida de s’occuper d’elle. Il chercha sur-le-champ à faire valoir les droits de cette infortunée et, en attendant, lui trouva du travail et un secours immédiat auprès de gens charitables.
Comme la prétendue veuve était encore jeune et jolie, cette protection provoqua quelques petites médisances. Le saint homme ne se laissa nullement intimider jusqu’au jour ou l’intrigante vint le supplier de la loger sous son toit ; elle était malade et ne savait que devenir, car ses patrons l’avaient chassée sans lui payer ses gages ...
L’abbé hésita, mais, comme toujours, ne sus pas refuser.
— Eh bien ! Restez ici, avait-il dit ; moi, j’irai coucher chez un ami pour éviter les commérages en attendant de nous arranger autrement.
Et, lorsqu’il revint chez lui, le matin suivant, il trouva sa maison entièrement dévalisée ! L’indélicate femme avait emporté l’argent qui lui venait du modeste héritage laissé par sa mère ainsi que toutes les choses ayant un peu de valeur.
La police eut vite fait de découvrir la voleuse. Bientôt après, le prêtre rentra en possession de ce qu’elle lui avait dérobé, mais il fut la risée de tous à cause de sa crédulité et sa trop bonne foi !
L’allusion à cet incident faite par le misérable usurier l’avait troublé. Et voilà pourquoi l’abbé Louis hésitait, tandis qu’ils atteignaient la porte de Pantin, il se sépara de ses deux jeunes amis, leur disant de revenir le voir le lendemain, parce qu’il désirait réfléchir sur la décision à prendre.
Dès que ses visiteurs eurent quitté sa maison, Macaire rejeta son châle, se leva, décrocha son imperméable et son chapeau, saisit une valise déjà toute prête, placée sur son lit et sortit de sa demeure en toute hâte.
En passant devant la loge de sa concierge, il lui cria :
— Si quelqu’un venait me voir, vous direz que je serai de retour dans deux ou trois jours.
Il se précipita en taxi à la gare du Nord et prit un billet pour Calais. Il était décidé à commettre la plus vilaine action de toute sa vie ...
Le détective envoyé par robert voyageait dans le même train ; tous deux se rendaient à Calais pour y rencontrer la même personne ; une artiste nommée Anna qui, de son côté, s’apprêtait à rentrer en France.
( A SUIVRE LE 6 NOVEMBRE )