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MOINEAUX SANS NID N° 72

25 Octobre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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72 LA MAIN DE DIEU

 

Alice était folle de joie, car tout se déroulait selon ses désirs ; chaque jour, les journaux parlaient de sa rivale et de ses malheurs. Elle pensait qu’un homme comme Robert Montpellier serait bine obligé de se désintéresser d’une telle femme. Elle avait été non seulement la maîtresse d’un assassin, mais arrêtée elle-même pour complicité dans un crime sordide !

Alice, elle, était une vraie criminelle. Son forfait était peut-être pire que celui de Jean Marigny, mais il était ignoré de tous ; au contraire, on pensait le plus grand bien d’elle ... La vie ne manque pas de ces semblables, hélas !

En outre, Alice avait un appui d’importance ; celui de Paul Macaire. Quand il avait connu Pierrot et appris ce qui lui était arrivé, au lieu de se mettre du côté du gamin, il avait décidé d’exploiter le secret des neveux de feu Julien Delorme.

Le louche personnage s’était donc présenté au seul membre de la famille qu’il connaissait : Alice. Celui-ci n’ayant plus besoin de lui, c’était refusée à la recevoir. Paul Macaire n’avait pas désarmé pour autant. Au lieu de se retirer, il dit au domestique qui était venu lui ouvrir :

— Dites à Mademoiselle que j’étais venu lui dire certaines choses susceptibles de l’intéresser, elle et ses frères.

Ainsi prévenue, Alice réfléchit et décida de le recevoir.

— Asseyez-vous ! Lui dit-elle. Qu’avez-vous à me dire ?

La jeune femme n’avait pas jugé nécessaire de quitter le divan sur lequel elle était allongée.

— Ah ! Mademoiselle, il s’agit de choses très graves ! Pas pour moi, grâce à Dieu, je n’ai rien à craindre ... Mais pour vous !

— Nous n’avons, nous non plus, rien à craindre ! déclara Alice.

Il la regarda d’un air ironique.

— En êtes-vous bien sûre, Mademoiselle ?

— Comment si j’en suis sûre ? Pourquoi ne le serais-je pas ?

Paul Macaire qui était resté debout depuis le début de la conversation, s’inclina et dit :

— Permettez-moi de ne pas êtes de votre avis !

La jeune femme tressaillit et l’observa. Elle était inquiète et se demandait ce que cet homme pouvoir bien avoir à dire. Mais haussant les épaules, elle déclara sèchement :

— Que voulez-vous dire par là ?

Paul Macaire sourit d’une étrange façon et reprit :

— Je sais bien que vous êtes incapable de commettre une mauvaise action, vous et vos frères. Mais que voulez-vous ? On rencontre des personnes si méchantes ! Capables de tout et, en particulier de déformer la vérité ...

— Où voulez-vous en venir, Monsieur ? Dites ce que vous avez à dire et finissons-en !

— Je veux parler d’une certaine plainte déposée contre vous ...

La jeune femme éclata de rire.

— Ce n’est que cela ? C’est une erreur sans importance !

— Vous avez tort, croyez-moi, vous avez tort, permettez-moi de vous le dire ! La chose pourrait devenir sérieuse et ...

— Alors, Monsieur Macaire, coupa Alice, ne pensez-vous pas que vous exagérez un peu ? Comment pouvez-vous penser qu’une plainte puisse être prise en considération alors qu’il n’y a aucune preuve à l’appui ? Je commence à croire que le véritable motif de votre visite est tout autre. Expliquez-vous donc !

— Je vous prie, Mademoiselle, de rester calme ! Surtout ne voyez pas en moi un ennemi au contraire ! Je suis votre ami sincère et dévoué et ne veux que vous rendre service.

— A quoi rime tout ce discours ? demanda Alice qui commençait à être vivement inquiète. Je vous prie, monsieur Macaire de parler clairement. Vous semblez sous-entendre que mes frères et moi-même courons un danger.

— En vérité, c’est un peu cela ! Votre ennemi, celui qui a déposé la plainte est une personne dangereuse.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

— Parce qu’elle ne s’est pas contentée de présenter cette absurde dénonciation ; elle l’a accompagnée d’une preuve suffisante pour la rendre vraisemblable.

Cette fois, Alice le regarda fixement.

— Quelles preuves peut-il présenter ?

— Le fils naturel de monsieur Delorme votre oncle, répondit-il très calme.

— Ce n’est pas possible ! s’écria la jeune femme.

— C’est au contraire très possible, Mademoiselle ! Rétorqua Macaire. Ne prenez pas la chose à la légère. Je ne doute pas de votre honnêteté et je suis sûr que le prétendu fils naturel n’est qu’un gamin quelconque, un pauvre gosse que vous avez voulu protéger et qui s’appelle Pierrot ...

— Par tous les diables, vous en savez des choses ! Vous êtes fort bien renseigné, monsieur Macaire !

— Mieux encore que vous pouvez l’imaginer ! De toute façon, vérifiée ou non, la plainte peut vous attirer pas mal d’ennuis.

La jeune femme prit un air détaché pour répondre :

— Oh ! Nous n’avons rien à craindre !

— Je sais ! Votre bonne foi finira par triompher ... Mais, en attendant, vous risquez d’attendre pour toucher l’héritage ; deux ans, trois ans, peut-être plus ...

Alice le regarda et demanda brusquement :

— En quoi cela vous intéresse-t-il ?

— C’est que le gamin est venu me demander conseil. Il était accompagné d’un prêtre.

Alice pâlit.

— Ah ! Murmura-t-elle, fort inquiète soudain.

— Il m’a raconté des tas de mensonges, continua Macaire. Il m’a dit que vos frères l’avaient gardé prisonnier et qu’il ne s’était échappé que grâce à une attaque de Bohémiens. Il a parait-il entendu vos frères parler d’héritage et il en a conclu qu’il était le fils naturel de Julien Delorme. Il m’a parlé de bien d’autres choses encore ! Alors, je me suis dit : « Il faut avertir cette honnête famille ... »

Alice eut un sourire forcé et dit sèchement :

— Merci beaucoup, monsieur Macaire.

— Oh ! Mademoiselle, si vous le prenez ainsi, n’en parlons plus ! J’agirai tout autrement que je ne comptais le faire c’est tout. Mais cela pourra vous attirer quelques ennuis !

— Je vous répète que nous n’avons rien à craindre.

— Je ne dis pas comme vous ; la justice peut intervenir et mettre l’héritage sous séquestre. Sans compter les bavardages et les soupçons des gens ...

Alice tressaillit.

— Vous croyez ? Murmura-t-elle de plus en plus inquiète, malgré son air assuré.

— Bien sûr ! De mon côté, si je m’occupe de cette affaire et si je prends fait et cause pour ce gamin, je vous assure que je ne vous ménagerai pas ... C’est facile, très facile ! Un avocat habile qui ferait faire des recherches sur le passé de Julien Delorme ... Un testament disparu ... Le valet de chambre de votre oncle est tout prêt, sous la menace ou grâce à quelque argent, à revenir sur ses déclarations et à assurer l’existence d’un second testament ... Mille choses enfin ...

Il s’arrêta. Les deux canailles se mesurèrent du regard pendant quelques instants, puis Alice demanda d’un ton froid !

— Et qu’avez-vous décidé, monsieur Macaire ?

Celui-ci sourit, mielleux, et répondit, modestement :

— De me mettre de votre côté, Mademoiselle ! De vous offrir mes modestes capacités pour vous aider dans cette affaire.

La jeune femme le toisa de la tête aux pieds. Puis, elle questionna, non sans ironie :

— Que demandez-vous en échange ?

— Simplement une récompense raisonnable de votre part, répondit le faux dévot.

— Savez-vous quelle impression vous me faites ? dit Alice qui avait reprit son sang froid.

— Dites toujours ...

— D’un fieffé coquin !

L’intéressé se contenta de sourire, nullement offensé.

— Vous avez peut-être raison, Mademoiselle !

Alice ouvrit des yeux immenses.

— Comment ? Balbutia-t-elle, déconcertée par tant de cynisme. Vous avouez donc être une canaille ?

Macaire fit un signe affirmatif et se remit à sourire.

— Alors, tout ce que m’avez raconté ... seraient-ce des mensonges ?

— Non, répondit-il, c’est la pure vérité ! Mais ce qui est le pire pour vous, c’est que tout ce que m’a dit Pierrot est vrai ! Ne riez pas, Mademoiselle, il vaut mieux jouer cartes sur table !

— Je vous ai déjà dit que nous n’avions rien à craindre ! Répéta-t-elle d’un ton beaucoup moins assuré.

— Bien sûr ! Approuva-t-il. Vous avez fait disparaître le testament de votre oncle ! Mais cela n’a que peu d’importance, car il est toujours facile de prouver qu’il a existé. Vous avez donc commis un grave délit ... Vous avez intérêt à vous mettre d’accord avec moi, sinon je me promets d’être pour vous un ennemi très dangereux.

Ils gardèrent le silence quelques instants, pendant lesquels, tête baissée Alice réfléchissait. Enfin, se tournant ver son interlocuteur, elle dit :

— Et sur quoi pouvons-nous compter de votre part si, toutefois j’accepte vos services, monsieur Macaire ?

— Quelle question ! D’abord, mon silence ...

— Que vous nous vendrez, n’est-ce pas ?

Paul Macaire ne parut pas du tout gêné pour répondre :

— Bien sûr ! Je vous ai accordé que je suis une canaille, ce qui ne m’empêche pas d’avoir un grand crédit auprès de certaines gens fort honnêtes.

— Est-ce possible ? demanda la jeune femme, surprise.

— Oui, Mademoiselle, c’est vrai ! En outre, vous devez réfléchir au fait que le gamin a mis l’affaire entre mes mains.

— Que réclame donc ce galvaudeux ?

— Oh ! Bien peu de chose : l’héritage de son père, c’est tout !

— Quelle prétention ! s’écria la jeune femme, visiblement indignée.

— Seul il n’arriverait à rien, continua Macaire, tandis que, bien épaulé par un homme connaissant les lois, il doit réussir. Mais si je lui dit : « Petit, on ne peut rien faire, retourne vendre tes journaux et ne pense plus à tout cela ! » Le gosse se résignera, oubliera vite son père et vous serez libérés d’un danger plus que sérieux.

Alice resta silencieuse. Elle dit enfin :

— Bien, monsieur Macaire, j’accepte votre offre. Non parce que j’ai peur, mais simplement pour m’éviter des soucis.

— Bien sûr ! Je sais que vous n’êtes pas gens à frustrer un enfant d’un héritage qui lui revient de droit !

Alice parut troublée par tant d’ironie.

— J’accepte aussi pour garder votre appui, Monsieur. Mais de toute façon, ne comptez pas sur la moindre récompense avant que nous ne soyons entrés en possession de l’héritage.

— Je m’attendais à cela, dit Macaire.

— Vous êtes quand même disposé à m’aider ?

— Je suis à votre entière disposition, Mademoiselle, assura-t-il.

— Alors, écoutez-moi ; j’ai besoin que vous me trouviez une personne qui jouisse d’un certain crédit et qui soit une canaille ... comme vous.

— Il vaudrait mieux que vous me disiez franchement ce que vous attendez de cette personne, afin que j’oriente mes recherches avec efficacité. Vous pouvez avoir la plus entière confiance en moi.

Alice hésita un instant avant de répondre :

- je veux que vous me trouviez un homme qui accepte d’affirmer qu’il a été aimé par une certaine femme, même si c’est faux.

Paul Macaire sourit :

— C’est très facile à trouver !

— Cet homme devra être réputé honnête, continua-t-elle. Un vrai gentilhomme.

— J’ai celui qu’il vous faut, affirma Paul Macaire tranquillement. Que désirez-vous d’autre, Mademoiselle ?

— J’ai aussi besoin d’une personne qui saurait écrire une lettre d’amour, en imitant parfaitement l’écriture d’une femme.

— Je comprends, je comprends, murmura Macaire, pensif.

— Mais vous devez faire vite !

— Avez-vous le modèle de l’écriture à imiter ?

— Oui.

— Alors dans ce cas, demain tout sera arrangé ; vous aurez à votre disposition le « gentilhomme » et la lettre.

— Comment s’appelle cet individu ?

— Georges Bertil. C’est un malfaiteur accompli, ce que l’on fait de mieux dans le genre !

— Vous en êtes sûr ?

— Allons, Mademoiselle, ne faites pas l’enfant !... Savez-vous ce quoi vit cet homme ?

— Non, répondit-elle.

— D’ailleurs, personne ne le sait, dit Paul Macaire. Mais il vit comme un millionnaire. Il dépense, il joue, il perd ou gagne à son gré ...

— Vous voulez dire qu’il triche ?

— C’est cela même. Il est en relation avec bon nombre de joueurs en France et même à l’étranger.

Et ce fut ainsi que la perfide Alice réussit à monter une indigne calomnie contre Valérie Labeille, calomnie qui impressionna tant Robert Montpellier.

En effet, Alice c’était rendu chez le peintre, alors que celui-ci n’était pas là. Le valet de chambre du jeune homme, qui la connaissait n’avait fait aucune difficulté pour la laisser entrer quelques instants.

Elle en avait profité pour s’emparer de la lettre de Valérie qu’elle avait donnée à Paul Macaire, lequel la lui avait rendue le jour même accompagnée du faux que nous connaissons déjà. Alice était retournée chez Robert, mais cette fois, elle l’avait trouvé chez lui et avait eu une conversation dont nous avons déjà parlé. Profitant d’un moment d’inattention du peintre, elle avait remis la lettre à l’endroit où elle l’avait prise.

Pourquoi Macaire s’était-il rangé du côté des usurpateurs de l’héritage de Julien Delorme au lieu de défendre les droits du pauvre orphelin ?

Pour la raison fort simple que — si ceci dès les premiers contacts — le vieux gredin avait compris quelles difficultés se dresseraient devant le petit Pierrot lorsqu’il réclamerait ses biens puisque le testament avait disparu.

Ce document était absolument indispensable à l’enfant puisque le défunt y révélait l’existence de ce fils naturel auquel il laissait son immense fortune. Sans ce papier, le malheureux garçon se trouvait sans la moindre possibilité d’action, ne pouvant prouver être le fils de Delorme.

Le bandit avait saisi immédiatement toute l’importance de ce fait. De plus, la connaissance de ce secret était également entre ses mains, une arme redoutable contre les neveux du mort. Macaire pouvait de la sorte les faire chanter, les forcer à lui verser de très grosses sommes, vu l’énormité de l’héritage que laissait leur oncle ; s’ils refusaient, il pouvait les menacer et dévoiler ce qu’il savait.

Et le misérable préférait tenir que courir ...

Il avait aussi réfléchi que, en s’adressant aux tribunaux Pierrot aurait peu de chance de l’emporter contre ceux qui le dépouillaient. Tandis que, pour ces derniers, la crainte d’être dénoncé pouvait être soigneusement entretenue très longtemps ...

Voici donc les raisons du choix de Paul Macaire et il pensait, en agissant de cette façon, posséder la poule aux œufs d’or.

Il lui serait certes, très facile de faire chanter ces gens susceptibles d’hériter de quelques milliards et auxquels il croyait pouvoir imposer ses volontés, assez bien à Alice qu’à ses frères.

Le sort de Julien Delorme apportait aussi la fortune à cette canaille sans scrupules et sans pitié. L’avenir lui appartenait désormais !

Quant à Alice, elle n’avait plus une minute de paix ; plus que la richesse puisque tout au monde, elle désirait l’amour de Robert Montpellier. Sans lui, la vie n’avait plus aucun attrait. Pour l’obtenir, elle aurait été capable de renoncer à l’héritage et d’affronter la misère, s’il le fallait avec celui qu’elle aimait.

Mais comment conquérir un cœur appartenant à une autre femme ? Comment faire oublier à Robert cette Valérie qu’elle haïssait maintenant de toutes ses forces ?

Quel terrible problème à résoudre que le sien !

« Que faire, mon Dieu ? Que faire ? Se disait-elle, enfoncée dans une grande bergère du boudoir où elle se trouvait en ce moment ... Réfléchissons tout d’abord ; pour me faire aimer de Robert, il faut qu’il ait de moi une très bonne idée. C’est seulement de cette façon que je pourrai me l’attacher »

Elle médita longuement, se posant mille questions, puis conclut en soupirant :

« Oui je le ferai. Je ferai n’importe quoi parce que je l’aime plus que moi-même, plus que la vie. Mais comment m’y prendre pour atteindre de tels moments ? Et c’est uniquement de la sorte que je pourrai gagner son cœur ! »

« Ah ! Pour l’avoir je donnerais sans hésiter tout ce que je possède, et je puis tout sacrifier pour son amour. Le regretterai-je plus tard ? Saurai-je jouer jusqu’au bout ce rôle de femme bonne et pure afin d’avoir également son estime ? Oui, j’en suis capable ... Mais si, après s’être imposé de tels sacrifices, je n’obtenais que sa seule estime ou son admiration à la place de son amour ?... »

« Que je suis donc sotte de me torturer ainsi avec toutes ces craintes ! Je suis sûre que, si je parvenais à susciter son admiration, son amour suivrait et il finirait par me préférer à cette femme, sur laquelle pèsent de si graves accusations ... justement fondées, j’en ai la conviction. »

« Robert traverse une crise sentimentale très aiguë et il faut en profiter, le distraire de son attachement envers cette indigne Valérie. Chassons ces doutes ! Je dois être courageuse et confiante pour obtenir l’amour de Robert. »

Arrivée à cette conclusion, la perfide Alice sonna sa femme de chambre afin qu’elle ordonnait au chauffeur de sortir sa voiture.

Quelques instants après, fort élégante dans un tailleur sport, Alice s’installait au volant et, conduisant elle-même se dirigea vers la demeure de Paul Macaire.

Lorsque l’usurier la vit arriver, il se frotta les mains de joie, se disant très justement d’ailleurs, qu’il la tenait et ses frères. Il la fit entrer avec le plus grand empressement.

— Qu’y a-t-il pour votre service, Mademoiselle ? Lui demanda-t-il en lui avançant un fauteuil, et à quoi dois-je le plaisir et l’honneur de votre visite ?

La jeune fille s’assit, croisa ses jambes fines, alluma une cigarette, puis déclara tranquillement :

— Il faut que vous voyiez le petit Pierrot.

— Tiens ! S’exclama-t-il en lui glissant un coup d’œil rapide ; c’est bizarre. J’y pensait juste à l’instant et je m’étonnais même qui vous ne soyez pas venue me voir plus tôt pour connaître la réponse.

— C’est que j’ai changé d’avis, répliqua Alice.

— Vraiment ! Fit l’usurier sans manifester le moindre étonnement.

La jeune visiteuse le dévisagea comme si elle cherchait à savoir si elle pouvait se confier à lui et reprit :

— Je désire à présent que vous preniez la défense de cet enfant.

Macaire cette fois, ne put cacher sa stupeur.

— Comment ? s’écria-t-il. Et pour quelle raison avez-vous changé d’avis, Mademoiselle ? S’agirait-il d’un scrupule soudain de votre conscience ?

Son interlocutrice haussa les épaules, agacée et répliqua du bout des lèvres :

— Non, pas du tout. Je pourrais vous tromper en simulant une générosité que je n’ai pas, et ce ne sont pas non plus des scrupules tardifs qui me font changer d’avis, mais quelque chose de beaucoup plus important.

— J’avoue que j’ai beau me creuser la cervelle ... Peut-être craignez-vous d’être obligée de reconnaître les droits de cet enfant et l’héritage de votre oncle ?

Alice nia de la tête.

— Non, je n’ai aucune crainte de ce genre, et ces droits, je les admets sans y être forcés.

— Que dites-vous ? s’exclama-t-il ahuri, mais ne songez-vous pas en agissant ainsi que vous serez forcés de déclarer avoir eu connaissance du dernier testament olographe de votre oncle ?

— Ce serait également dénoncer mes frères et je ne puis le faire, expliqua Alice avec le plus grand calme. Pour le moment, tout au moins ...

— J’avoue que je vous comprends de moins en moins, soupira l’usurier. (Puis il reprit après quelques secondes de silence) : Soyez donc plus explicite, mademoiselle Alice et peut-être alors arriverai-je à saisir ce que vous voulez dire.

— Je pense que vous avez deviné mes sentiments pour Robert Montpellier poursuivit-elle décidée à exposer la situation sans plus de détours.

— Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir, reconnut-il en souriant.

— Fort bien. Avant de mourir, mon oncle à confié à Robert la tutelle de son fils.

— Je vois ... Murmura Macaire en fronçant les sourcils, et c’est pour cette raison qu’il vous a accusé, vous et vos frères.

— Oui, répondit Alice avec embarras. Mais je lui ai fait croire que j’étais complètement étrangère à la disparition du testament.

Le regard dont il l’enveloppa lui fit baisser les yeux ; toutefois elle acheva tout bas :

— Je veux cet homme, eut-il me coûter toute ma fortune !

— Ceci s’appelle vraiment aimer ! Et on a raison de dire que c’est la plus belle chose qui existe sur terre.

— Vous avez sans doute raison, répondit la jeune fille, mais parlons de ce qui m’intéresse, voulez-vous ? Pour conquérir Robert Montpellier, il me faut lui donner la preuve de mon total désintéressement.

Le misérable hocha la tête en disant avec un accent de reproche :

— Possible ... Supposons que ce soit déjà chose faite ; que vous soyez sa femme. Et ensuite ?

— Je continuerai à jouer ce même rôle, affirma-t-elle avec force.

— Parfait dit-il, et ça ne vous sera pas difficile ni à l’un, ni à l’autre.

— J’ai l’impression reprit-elle agacée que vous me prenez pour une hypocrite.

L’usurier s’émut guère de sa remarque.

— C’est un peu vrai, reconnut-il froidement.

— Vous l’êtes également ! S’écria-t-elle avec colère, mais vous agissez par avarice, tandis que moi, je suis guidée par l’amour.

— En résumé que venez-vous me proposer ? demanda le misérable, sans se départir de son calme.

— Je tiens à être la personne qui découvrira cet enfant, répondit la jeune fille avec une lueur étrange dans ses yeux. Je veux moi-même le conduire à Robert en disant que je le supplie de ne pas dénoncer mes frères et que je cède ma part d’héritage au fils de Julien Delorme.

— Cette fois, c’est pure folie, S’exclama Macaire en bondissant de son siège.

— Je ne le nie pas, mais c’est pourtant ce que je ferai ! Affirma Alice, car la vie ne m’est rien sans l’amour de cet homme.

Macaire eut un geste désapprobateur et insista :

— Mais enfin, réfléchissez un peu, Mademoiselle ; ignorez-vous que l’amour passe, diminue ? C’est une loi de la nature ; elle est la même pour tous, je vous l’assure.

— Non, pas pour un sentiment tel que le mien, répliqua-t-elle entêtée.

— Tous les amoureux prétendent la même chose, et un beau jour ...

Elle l’interrompit avec colère :

— Je ne veux pas discuter, déclara-t-elle sèchement, et ma décision est irrévocable.

— Dans ce cas, vous allez à votre perte, insista l’usurier, ne parvenant pas à admettre une telle conduite.

— Vous vous trompez, affirma la jeune fille en souriant, car Montpellier est extrêment riche.

Macaire réfléchit un instant en fixant très attentivement son interlocutrice puis il lui fit observer :

— Avez-vous pensé que même ceci ne suffirait peut-être pas à vous faire obtenir son amour ? Et dans ce cas, Mademoiselle ...

— Je vous ai dit, coupa-t-elle froidement que je suis décidée à jouer le tout pour le tout.

— S’il en est ainsi, murmura Macaire, je n’ai plus qu’à m’incliner. Mais lorsqu’une femme s’éprend d’un homme à ce point, elle est définitivement perdue !

— Ceci me regarde, trancha Alice d’une voix glaciale.

— Ecoutez les conseils d’un homme averti, pria encore son interlocuteur ; avant de livrer bataille. Il est prudent de s’assurer un point de retraite.

— Ce n’est pas le cas !

L’homme ne s’avoua pas vaincu.

— Mais si ! De cette façon, vous pourrez toujours revenir sur votre décision.

— Je ne comprends pas, dit la jolie fille avec étonnement.

— Je veux vous dire que vous pouvez agir comme vous l’avez décidé et après avoir réussi à gagner l’amour de cet homme, revenir sur votre décision et récupérer votre part d’héritage.

— Que voulez-vous dire ? s’exclama-t-elle très intriguée, exprimez-vous plus clairement, je vous en prie.

— C’est très simple, continua Macaire ; au lieu de présenter à monsieur Montpellier le véritable héritier, nous lui en présenterons un autre.

— Ce sera exactement la même chose !

— Pas du tout, car, lorsque vous serez sa femme, nous lui prouverons qu’il y a eu erreur sur la personne et que cet enfant n’est pas le fils de votre oncle. Comprenez-vous à présent ?

C Cette fois, Alice lui jeta un regard d’admiration.

— Oh ! s’exclama-t-elle, vous êtes vraiment inouï ! Et votre idée est tout simplement géniale.

— Là ! Vous voyez ! Reprit le misérable sans se laisser émouvoir par le compliment. Alors, si malgré votre geste généreux, vous n’arriviez pas à gagner son amour, vous pourrez toujours récupérer votre part lorsque vous le désirerez, car il sera très facile de prouver que cet enfant possède ses parents, tandis qu’avec Pierrot ce ne serait guère possible.

— Non, ça ne serait pas possible, approuva Alice, car il est, lui, le véritable fils de mon oncle.

— Pour le démontrer, il faudrait retrouver cette fameuse Anna, continua Macaire pensif. L’avez-vous connue ?

— Très vaguement et il y a tellement longtemps !

— Eh bien ! Nous en découvrirons une autre portant le même prénom, décida le misérable, démontrant ainsi toute la ruse dont il était capable. Et n’oubliez surtout pas, Mademoiselle, qu’il ne faut pas du tout faire intervenir les tribunaux.

— Ceci affirma Alice, se passera uniquement entre Robert et moi.

— Vous aurez le courage de céder votre part d’héritage à cet enfant ?

— Ne vous ai-je pas déjà dit que je tenais à Robert Montpellier plus qu’à tout au monde.

— C’est de la pure folie ! Ronchonna Macaire.

— Appelez cela comme il vous plaira.

— Bon, bon, et puisqu’il n’y a rien à faire, nous trouverons donc un petit garçon qui ne seras pas Pierrot et nous lui présenterons de manière à ce qu’il ne puisse se douter de rien.

— Vous croyez vraiment pouvoir réussir ? demanda Alice un peu inquiète à l’idée des conséquences de la découverte d’un pareil pot aux roses.

— Soyez tout à fait tranquille là-dessus, répondit avec calme le vieux bandit. Mais ajouta-t-il, soudain méfiant, comment me réglerez-vous si vous renoncez à votre part de fortune ?

— J’aurai toujours assez d’argent pour le faire, s’empressa-t-elle de déclarer pour le rassurer et au pire, je vous paierai lorsque l’erreur concernant l’enfant sera reconnue et que je récupérerai cette fameuse part d’héritage.

— Fort bien, admit l’homme satisfait. Vous pouvez compter sur moi. Je vais me mettre immédiatement au travail.

Demeuré seul Paul Macaire, l’usurier, se dit en se grattant la tête :

« Décidément toutes les femmes se ressemblent, et, lorsqu’il s’agit d’un beau garçon elles deviennent complètement folles. Après tout, je m’en moque, et je n’ai rien à perdre ce qui me concerne. »

Dans la rue, Alice entendit un marchand de journaux crier la nouvelle de la disparition de Jean Marigny et l’arrestation de Valérie Labeille. Une onde de joie lui envahit le cœur.

« C’est fini ! pensa-t-elle ? Cette fois, elle est perdue pour toujours. Macaire a été vraiment sensationnel en me proposant un tel plan. »

Elle faisait ces réflexions tout en conduisant, lorsque brusquement, elle aperçut Robert Montpellier sur le terre plein de l’avenue devant elle. Elle freina et, se penchant à la portière, elle appela le jeune homme ...

( A SUIVRE 28 OCTOBRE )

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