MOINEAUX SANS NID N° 7
7 - LE CRIME DE LA RUE LAKANAL
Depuis quelques jours on ne parlait plus à Paris que du crime mystérieux de la rue Lakanal. Les journaux s’arrachaient des mains de vendeurs, et la police était sur les dents. Ses recherches, ses efforts demeuraient vains. Il y eut de nombreuses arrestations, des interrogatoires serrés, mais sans aucun succès ; toutes les pistes suivies s’avéraient fausses et les suspects durent être relâchés. Un impénétrable mystère enveloppait le crime… La victime était une danseuse très connue en France et à l’étranger sous le nom d’Yvette Duprat. Femme d’une extraordinaire beauté, elle avait une infinité de soupirants, mais personne n’avait pu lui attribuer un amant. Toutefois, elle aimait s’amuser et refusait rarement une invitation. Son entrain, sa bonne humeur et la grâce de sa conversation, la rendaient encore plus attrayante. Elle possédait des bijoux d’une très grande valeur qu’elle aimait beaucoup montrer. Elle vivait seule avec une domestique dans un charmant petit appartement qu’elle avait aménagé avec infiniment de goût.
Un matin, la police fut appelée par le concierge de la maison ; il y avait vingt-quatre heures que la danseuse et sa domestique n’étaient sorties de chez elles… Alarmée, le gardien de l’immeuble avait frappé de nombreuses fois à la porte, sans obtenir de réponse. Quand les agents eurent forcé l’entrée, un horrible spectacle s’offrit à eux ; la danseuse et sa domestique gisaient sur le parquet de la salle à manger dans une mare de sang. Elles étaient lardées de coups de poignard !
Le fait le plus extraordinaire était que la porte d’entrée de l’appartement était fermée de l’intérieur.
Le petit coffre-fort qui contenait l’argent et les bijoux de la victime avait été ouvert et vidé de son contenu. Par où était sorti l’assassin ? Tel était le difficile problème à résoudre. Les fenêtres avaient également été trouvées fermées.
Il fut prouvé qu’Yvette Duprat avait passé la soirée en compagnie de quelques danseuses et amis. Ceux-ci déclarèrent que, peu après une heure du matin, elle les avait laissée an disant qu’elle rentrait chez elle. Ce furent les dernières nouvelles de la malheureuse.
Les soupçons se portèrent sur un individu qui, éperdument amoureux d’elle, la poursuivait avec obstination et qui, d’après ce qu’on disait en était arrivé à la menacer de mort si elle ne répondait pas à son amour. Mais ce personnage put démontrer facilement son innocence.
Finalement la police réussit à découvrir que la nuit du crime la danseuse avait été vue avec un nommé Jean, un individu assez connu dans Paris. Un certain mystère entourait son existence, bien qu’il appartint à une noble famille. C’était un de ces hommes qui se tient indifféremment avec toutes sortes de gens. Introduit dans les milieux les plus divers, personne ne connaissait ses moyens d’existence. Dès qu’il avait de l’argent il le dilapidait et était très admiré des femmes…
Par une étrange et suspecte coïncidence, cet individu semblait avoir disparu de Paris. Après de n,ombreuses enquêtes sur sa vie, on découvrit qu’il entretenait depuis plusieurs années, des relations avec mademoiselle Valérie Labeille, fille d’un ex-banquier qui vivait actuellement au Canada. Ce « Jean » s’était rendu chez Valérie la nuit même du crime. Soupçonnant qu’il s’y était réfugié, la police avait visité la petite villa de Pantin. Se rendant compte de son insuccès dans cette affaire, le juge d’instruction était très irrité.
— Vous n’êtes qu’on bon à rien ! déclara-t-il le lendemain à l’inspecteur qui avait dirigé l’enquête. Vous auriez dû trouver cette femme !
— Mais nous avons fait tout ce qu’il était possible de faire, Monsieur le juge.
Il y eut toute la journée un défilé d’agents dans le bureau du magistrat. Finalement un huissier se présenta pour l’avertir qu’un home, qui préférait taire son nom désirait lui parler du crime mystérieux.
— Faites-le venir, décida le juge, quelque peu surpris.
Un individu habillé avec élégance ne tarda pas à se présenter.
— Qui êtes-vous ? lui demanda le magistrat.
— Je suis Jean Marigny, et je viens me mettre à votre disposition.
Le magistrat eut un haut-le-corps.
— Grâce à Dieu, vous êtes venu vous présenter !
— Je me mets à la disposition des autorités, car je sais qu’elles me recherchent.
— Pourquoi avez-vous tant attendu ?
— Je n’étais pas à Paris, Monsieur le juge. J’avais à traiter des affaires très importantes pour courir le risque d’être arrêté, même pour vingt-quatre heures !
— Où étiez-vous ?
— A Marseille.
— Pour quelles raisons ?
— Pour m’occuper d’une certaine affaire justement pour le compte de la pauvre Yvette Duprat.
— Quel genre d’affaire ?
— Je ne sais si je dois vous le dire…
— Il faut tout me dire !
— Mais il y a des cas où un gentleman ne peut…
— Quand Melle Duprat vous a-t-elle chargé de cette affaire ?
— Le soir même où elle fut assassinée.
— Existait-il entre vous une amitié… intime ?
— Cela dépend de ce que vous entendez pas « amitié intime ». Nous étions rien d’autre que de bons amis. Je lui avais rendu quelques services et elle m’avait prêté de l’argent en deux occasions.
— Est-il vrai que, la nuit du crime, vous vous trouviez rue Delizy ?
— Oui, Monsieur, c’est exact. J’ai accompagné Yvette jusque chez elle où je pris congé d’elle en lui promettant de partir dès le lendemain matin pour Marseille.
— Où êtes-vous allé ensuite ?
— Voir une demoiselle dont je préfère taire le nom.
— Vous préférez vous taire sur un peu trop de choses… Mais c’est inutile ; nous savons déjà qui est cette personne. Après avoir vu cette dernière, qu’avez-vous fait ?
— Nous avons eu une discussion sur des questions très graves et je rentrai chez moi à pied assez préoccupé. Il était très tard. Le train pour Marseille partait à 6 heures du matin. Je pensais qu’en allant me coucher, je l’aurai manqué, car, d’ordinaire, je me lève à midi. Aussi ai-je préféré ne pas dormir.
— Et vous vous êtes promené dans la rue jusqu’à l’heure de votre départ ?
— Non, je suis rentré prendre un bain et changer de costume.
— Vous vivez seul, m’a-t-on dit ?
— Oui, Monsieur le juge.
— Qui fait votre ménage ? Qui prend soin de vos affaires ?
— Ma concierge et sa fille.
— Avez-vous laissé du linge sale chez vous ?
— Oui, Monsieur le juge.
— Quand vous êtes sorti pour vous rendre à la gare, avez-vous croisé la concierge ?
— Non, car elle était encore couchée. Il était un peu plus de cinq heures du matin.
— Très bien…Nous verrons si tout cela correspond à la vérité.
— Je vous en donne ma parole. Vous parlez à un honnête homme, Monsieur le juge !
— Je ne demande pas mieux que d’en avoir la preuve. En attendant, permettez-moi de vous faire remarquer que votre vie et quelque peu mystérieuse.
— Comme celle de beaucoup d’autres ! Mais personne absolument personne, n’a encore pu m’accuser du moindre délit. J’ai été casse-cou, je suis brouillé avec ma famille, j’ai dilapidé tout ce que j’ai possédé, c’est vrai !
— Il est également exact que tout en étant ruiné, vous continuez à mener la grande vie.
— Par moment seulement, Monsieur le juge. Il m’arrive souvent d’être fort gêné… comme pas mal de gens !
— J’ai besoin de connaître les raisons de votre voyage à Marseille.
— Je regrette infiniment de ne pouvoir vous le dire, Monsieur le juge. C’est un secret qui ne m’appartient pas. Il vous suffit de contrôler si, oui ou non, je m’y suis rendu.
— Alors, nous verrons si le fait d’être entré dans le garage de mademoiselle Valérie est un secret également.
Jean Marigny sourit.
— Répondez au lieu de rire.
— Monsieur le juge, si j’y suis entré un instant, c’est que j’y étais obligé.
— Très bien… Quand êtes-vous revenu de Marseille ?
— Hier soir, à onze heures trente.
— Vous mentez. Le train de Marseille arrive à dix heures.
— Il est arrivé en retard à cause de la neige.
— Où êtes-vous allé, ensuite ?
— Je suis rentré me coucher. Tel que vous me voyez, il n’y a pas deux heures que je suis levé.
— Et pendant tout ce temps, vous n’avez rien su du crime ?
— Non, Monsieur le juge. A Marseille, je n’ai pas lu de journaux. Arrivé à Paris j’en ai acheté un, mais j’avais trop sommeil et je ne l’ai parcouru qu’à mon réveil. J’ai appris que j’étais recherché comme auteur présumé d’un crime et, ainsi que vous le voyez, je me suis dépêché de venir. C’est tout ce que je peux vous dire.
— L’affaire dont vous a chargé la victime, s’est-elle déroulée favorablement ?
— Non, Monsieur. Je n’ai pas pu voir l’individu que je suis allé chercher. Sans doute, l’avait-on informé de ma présence et il a préféré m’éviter.
— Cette affaire pouvait-elle avoir un lien avec le crime ?
— Ma foi, je n’avais pas envisagé cette hypothèse, Monsieur le juge. C’est possible, après tout.
— Alors vous comprendrez que j’aie besoin de connaître le nom de l’individu que vous deviez rencontrer à Marseille.
— Je ne puis vous le dire, mais il ne sera pas difficile à la police de le découvrit et, si elle réussit en même temps à découvrir le motif de mon voyage, vous verrez pourquoi je fais bien de me taire.
— Si vous refusez de parler, je suis dans l’obligation de vous arrêter.
— Faites ce que vous voudriez, mais permettez-moi de vous dire que ce sera une arrestation arbitraire. Je vous ai rendu compte de l’emploi de mon temps durant la nuit du crime, et vous m’inculperiez parce qu’une personne m’aurait vu avec la victime ?
— Ce ne sont pas les motifs qui manquent pour vous arrêter !
— Lesquels ? De m’avoir vu parler avec elle ?... Beau motif pour priver un honnête homme de sa liberté !
— Si vous êtes innocent, votre arrestation sera de courte durée.
— Quand bien même elle ne serait que d’une heure, elle me causerait un tort énorme, car j’ai en cours des affaires très importantes.
Le juge commençait à hésiter… C et homme avait dans les yeux un pouvoir magnétique ; son regard fixe et pénétrant finissait toujours par hypnotiser ses interlocuteurs.
— C’est peut-être fort ennuyeux, mais je ne peux vous laisser en liberté tant que l’exactitude de vos déclarations ne sera pas prouvée.
— Je vous répète que vous m’arrêter sans le moindre motif valable et je proteste contre cette attente à la liberté individuelle.
— Qui me prouve que vous ne tenterez pas de fuir ?
— Un simple raisonnement ; si j’avais voulu fuir, j’aurais eu le temps de le faire avant de me présenter ici. De plus, quelle accusation avez-vous formulée pour que je me crois compromis ? Je serais idiot de m’échapper !
Le raisonnement était si convainquant que je juge déclara :
— Très bien !Je vous laisse en liberté mais j’entends que vous restiez à ma disposition.
— Je vous remercie. Vous ne pouvez savoir l’immense service que vous me rendez !
— Allez. Vous vous présenterez ici demain à la même heure.
— Entendu.
Sur ces mots, Jean Marigny se retira… Resté seul, le magistrat réfléchit pendant quelques minutes, le front soucieux, puis il appuya sur le bouton d’une sonnerie électrique. Un huissier se présenta à la porte.
— Vous avez appelé, Monsieur le juge ?
— Oui, envoyez-moi tout de suite l’inspecteur Duval. Dites-lui que c’est urgent.
L’huissier se retira.
Quelques instants s’écoulèrent… Le magistrat avait quitté son fauteuil pour se rapprocher de la fenêtre. Il observait la rue d’un air préoccupé ; il craignait que Jean Marigny ne fût déjà sorti de l’immeuble. Tout à coup, il sourit en apercevant la silhouette qui traversait la rue. Il se retourna vers la porte qui s’ouvrait pour laisser passer un inspecteur en civil.
— Venez vite à la fenêtre ! dit-il.
L’inspecteur s’approcha précipitamment.
— Vous désirez, Monsieur le juge ?
— Vous voyez cet homme, ajouta le magistrat en indiquant Jean qui s’éloignait lentement sur le trottoir d’en face. Suivez-le et ne le perdez pas de vue !
— Très bien, Monsieur le juge, répondit l’inspecteur, esquissant un salut presque militaire.
Et il s’élança en dehors pour prendre en filature le jeune homme avant que ce dernier ne se fût trop éloigné. Alors, le juge d’instruction retourna à son bureau et décrocha le téléphone. Peu après, il était en communication avec le bureau de l’inspecteur de service chargé des relations avec la province.
— Je désire vérifier si l’homme que nous soupçonnons, Jean Marigny, s’est rendu à Marseille ainsi qu’il l’affirme. De plus, j’ai besoin de savoir quel genre d’affaire il a traitée là-bas.
— Je pourrais en charger nos collègues de cette ville proposa l’inspecteur ? Je vais envoyer immédiatement un message par le téléscripteur.
— Non ; il est préférable que vous confiez cette mission à deux de vos meilleurs inspecteurs, ordonna le magistrat. Ils devront mener l’enquête avec beaucoup de tact ; cela s’annonce extrêmement compliqué.
— Je comprends… Comme vous voudrez, Monsieur le juge. Avez-vous d’autres ordres à me donner ?
— Non, pas pour l’instant.
Le juge reposa le récepteur. Un léger sourire apparut sur ses lèvres ; il était satisfait de lui-même. Enfin, après tant d’heures de fébriles et inutiles enquêtes, une trace, bien que minimes, s’était présentée. Qui sait ? C’était peut-être la bonne, celle qui dévoilerait le responsable du crime mystérieux qu’il était chargé d’éclaircir. Oui, les recherches de Marseille allaient sûrement donner des résultats positifs.
(A SUIVRE LE 16 AVRIL)