La Chasselane
JACQUETOU PASSAIT SON TEMPS SOUS LA CHASSELANE, IL LA GARDAIT
Pour peu que vous ayez traversé la province, il vous est bien arrivé de faire visite à des vieilles dames pieuses qui portent mitaines et bonnet ruché. Elles habitent à l'écart, leurs volets mi-clos sont au guet ; un bout de rideau y remue, un coin de vitre y brille si vous venez à la porte tirant la chaînette à bouton de cristal ou le pied de biche, vous provoquerez un battement de sonnette qui n'en finit plus. Vous êtes désolé de la conséquence de votre geste innocent. C'est comme deux douzaines d'assiettes qui dégringoleraient en cascade, une à une, avec amour d'un dressoir mal calé. C'est comme le moulin de Babillot les jours de crue ou comme la querelle du barbier Botaillat et de Japan, la revendeur devant le juge de canton.
Tous ceci pour vous donner une idée confuse une notation lointaine de la voix de Jacquetou le mari de la pauvre Thècle. Quand il commençait le monstre, il allait jusqu'à bout sans cracher sans souffler, tant que durait l'haleine, l'élan — telle la vieille sonnette.
Le bonhomme se coiffait d'un éteignoir de cotonnade bleue ou tremblait un pompon ; il prisait dans une telle tabatière en corne. Ses sabots de noyer bardés de fer blanc, faisaient un bruit de brouette. Cassé en angle droit, s'approchaient tous les jours un peu plus de la terre, néanmoins le nez en l'air ; ses yeux affairés, ne se rencontraient jamais sur le même objet ; la gauche en général arrivait toujours quand l'autre était parti.
Jacquetou vivait tranquille avec le bourriquot la femme et la « Chasselane »
Sa femme ? … oui. Son bourriquot ? … certes ! La « Chasselane » surtout. La Chasselane était une treille de chasselas.
Oh ! Superbe ! brune, velue, elle montait du sol près de la porte, s'accoudait au linteau et, de là s'étalait sur la façade, autour des croisées et de a lucarne, comme une large main, verte en puissance. On voyait des carreaux entre les feuilles. Quand un cadet venu en tapinois, posa sa patte sur le visage de Mioutou, la servante du cabaret, on voit luire pareillement les yeux de la commère.
— Jacquetou ! Vous avez quelque chose de beau !
— La « Chasselane » ! mon ami ! Il ne sen voit plus comme elle dans le Quercy depuis le phylloxera. Il y avait bien celle de la Caminade; « la Cure », mas les « bêtes » lui ont tordu le cou, elle fait bouillir le toupin du capelan à cette heure. On parlait encore de celle de Daubanne, dans la côte de Marcayrac ; mais précaire ; elle est piètre et jeune, au fort de l'an, comme une patte de canard. Quand à celle-ci le diable m'écrase ! Tu dis bien, compagnon, c'est quelque chose de beau.
Le battant de Jacquétou s'arrêtait net. Le bonhomme imitait alors d'un coup de langue. Le bruit d'une bouteille qu'on débouche et, clignant de l’œil droit — le gauche tardait toujours — il montrait la porte ouverte.
— Thècle, mienne amie, deux gobelets, une poignée d'amandes et la « bordelaise » que j'ai « montée ».
La pauvre Thècle rinçait trois verres en soupirant. On s'asseyait.
Bigre ! Compagnon quel vin ! Blond comme un fruit, il vous claquait dans la bouche comme un coup de fouet. Les gobelets de Jacquétou semblait étroits, la bouteille un peu courte. La pauvre Thècle — Dieu lui pardonne si elle le mérite — ne refusait pas de trinquer, car, à son tour, elle tirait orgueil de la « Chasselane »
La « Chasselane » ? Tenez, elle avait été grosse comme un tuyau de pipe. Coquin de sort ! Une année même elle faillit mourir d'un coup de dent que lui donna, au passage, la chèvre de Cabirol. Aujourd'hui haute et noueuse elle dominait sur les bas-fonds nus et s'ouvrait devant les coteaux pels. Au printemps un nid de chardonneret y chantait ; l'été, elle versait sur le seuil d'une ombre bleue ; ses serments s'empourpraient en automne ; l'hiver bien chaussée de fumier et de terre, elle s'aplatissait au soleil contre le mur râpeux comme un grand lézard. Jacquétou le bonnet raide et la tabatière en main, s'asseyait sur le banc à côté. De l’œil droit, caressant la tige grosse comme un pal, il reniflait sa prise et marmonnait en saccade.
— Thècle ! Penser que c'était un tuyau de pipe quand je la plantai et que maintenant c'est — la « Chasselane »
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Thècle rentrait avec Bernat, le bourriquet, vers l'Angélus du soir. La charrette cahotait dans les ornières et Thècle, catarrheuse, poussait. Jacquétou l'attendait sur la porte. Ses yeux ourlés de rouge clignaient comme à la saison des mouches. Il demanda de sa voix aiguë si elle n'avait pas rencontré des messieurs avec des piquets et une petite boite.
— Tu parles comme un dindon et je ne comprends rien, dit Thècle acariâtre.
Il renouvela sa question.
— Va-t-en au lit ! Cria la vieille entre deux accès de toux que diable t'occupes-tu ce qui va ou vient ?
— C'est rapport à quelque chose, fit-il mystérieux.
En dételant l'âne Bernat, qui remuait ses oreilles grises, Jacquétou conta que ses messieurs avaient tendu leur chaîne dans le clos, jalonné la route et le pré. Ils discutaient, écrivaient, visaient, couraient ; on aurait dits les grandes manœuvres. Le régent était avec eux. En partant il avait jeté :
— Jacquétou, il y a du bon. Tout ça se vendra bien pour la route.
— Probable, dit Thècle, qu'ils veulent aire un grand chemin qui ira rejoindre celui de Cahors. Ce n'est pas trop tôt. Bernat a laissé ses bonnes jambes dans celui-ci.
— Alors, continua jacquétou dont les yeux jaunes reluisaient, on nous achèterait le petit clos. Thècle souviens-toi que c'est la meilleure terre du pays. Elle vaut cinq cent pistoles au bas mot... Et on n'aura plus besoin de louer, Bernat.
Le brave bourriquot en effet, gagnait encore son avoine. On le cédait pour quinze sous par jour — et nourri — dans le village vingt sous hors des murs — extra muros disait le régent. Jacquétou dans l'espoir du gain, s'attendraient sur son vieux domestique. La soupière qu'ils avaient mise bouillante, sous les couvertures, à midi,étaient encore convenablement chaude. Ils mangèrent en silence , burent le « sabrot »
— Cinq cent pistoles ! Soupira Thècle ce serait fameux.
— J'ai été un grand nigaud, dit Jacquétou en ouvrant son couteau affûté comme sa malice. J'aurai dû pour les apprivoiser, goûter le vin de la « Chasselane »
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On vous achètera non seulement le petit clos, mais encore la maison, affirmait le régent.
— La maison ? Demanda jacquétou interloqué.
— Oui, et ce sera payé, croyez-m'en.
— Ah !... Et la « Chasselane » ?
— La « Chasselane » aussi parbleu !
— Je garde tout.
— Plait-l ?
— Je ne vends rien. Vous moquez-vous ?... Thècle ! Ils veulent la « Chasselane » ! Eh ! Qu'a-t-on besoin d'une « Chasselane » pour faire une route ? Ne eut-on prendre un peuplier. Allons tenez ! Le roi — le Roi — s'il revenait me dirait « Jacquétou, il me faut ta « Chasselane » ! Je lu répondrais : « Majesté non ! » Voilà comme je suis... je l'ai plantée moi ! Quand je vous dit qu'elle n'était pas plus grosse qu'un tuyau de pipe ! Parfaitement ! Aujourd'hui elle donne deux hectolitres de vin, bon an mal an. Et vous voudriez que... Ne parlons plus de ça, je vous prie !
Ah ! Le pauvre vieux ! Le pompon de son bonnet s'agitait avec indignation. Les mots caracolaient sur un ton impossible. La tabatière qu'il avait ouverte aux premières paroles du régent dans un geste d'invitation et de sympathie, il la refermait d'un coup sec, à présent, comme il fermait l'oreille à tout marché... Vendre la « Chasselane »
— Jacquétou, protesta le régent, j'ai voulu vous prévenir en ami, vous annoncer à coup sûr une bonne nouvelle et vous conseiller...
— De vendre la... merci bien ! Thècle ! la « Chasselane » « Le bourriquot, sauf votre respect, si vous voulez !
— Mais on vous expropriera, Jacquétou, voyons !
— Qu'a-t-il dit ? Cria le vieux paysan que la colère redressa avec un craquement d'échine... M'exproprier ; je ne dois rien à personne, je suis chez moi...
— Jacquétou !
— Suffit, monsieur le régent ; si vous êtes ici pour nous insulter; Thècle et moi, vous pouvez repartir.
— Voyons, Jacquétou ! Insista le régent sur le seuil, vous serez exproprier.
— Hum !
— … Pour cause d'utilité publique.
— L'utilité publique ! Ah ! Ah ! Qu'est-ce que c'est que cette particulière ? L'utilité pu... digo li qué vengué, monsieur le régent.
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Elle vint. Un beau dimanche, au sortir de la messe, le valet de la ville, à son de trompe, l'annonça. Les clercs purent lire sa parole sur une affiche, à la maison commune. Notification fut faite à Jacquétou. Les journaux la publièrent. Le bureau des hypothèques la transcrivit.
— D'indemnité, j'en veux pas ! Criait Jacquétou je veux ma « Chasselane »
Quand elle apprit qu'il y avait eu un jugement, le pauvre Thècle s'alita. Jamais personne, dans sa famille, de gré ou de force, n'avait comparu devant un tribunal.
Un matin elle entendit la mine à deux dents mètres de la maison ; des éclats de pierre grêlèrent sur la toiture. Bernat se mit à braire, le poulailler s'affola. Depuis deux jours des terrassiers — pelles, pics, leviers — travaillaient sous les ordres d'un chef de chantier, botté, le brûle-gueule aux dents. La route cheminait vers la maison.
Jacquétou passait son temps sous la « Chasselane » Il la gardait. Clouée au mur noircie et pelée par le froid, elle semblait moribonde et suppliciée. Il ne tombait du ciel qu'un jour de souffrances . Les petites collines alentour, avec un plumet de brouillard, se groupaient comme des chaumières du fument.
La pauvre Thècle trépassa.
Du buis bénit là-haut trempait ans un bol de faïence. Une flamme épaisse vacillait au bout du cierge jaune, comme le pompon sur le bonnet du vieux.
Jacquétou se lamentait. Une immense détresse l'écrasait.
— Pauvre Jacquétou ! Lui dit une vieille qui venait rendre à la vieille de pieux offices, pauvre de toi ! Que viens-ton de m'apprendre, mien ami !
— Ne m'en parle pas, dit Jacquétou de sa voix hoquetante, figure-toi que ces assassins de constructeurs de route veulent me couper la « Chasselane »
REVUE NOS LOISIRS DU 24 NOVEMBRE
1907