MOINEAUX SANS NID N° 66
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66 – UN HOMME MYSTERIEUX
L’autobus s’était arrêté déjà bien des fois, mais Valérie n’était pas descendue. Et maintenant, il arrivait dans le petit pays que Robert Montpellier reconnut ... C’était en effet à peu de distance que se trouvait l’auberge où le jeune peintre avait rencontré l’assassin. Le cœur lourd, il lui fallut bien constater que c’était là le terme du voyage de Valérie. Comment douter encore après cela ?
« Pourquoi continuer cette filature ? Qu’apprendrai-je de plus ? se demandait le jeune homme. Il n’y a plus de doute possible pour moi ! Valérie vient tout juste d’être rendue à la liberté et elle accourt déjà rejoindre Jean Marigny ! »
« Cependant, je tiens à savoir comment va se terminer cette histoire ... Car un policier est chargé de suivre Valérie, ne l’oublions pas ! Et si l’assassin est encore là, il va lui mettre la main dessus !
Pendant que Robert Montpellier pensait à tout cela, Valérie s’était dirigée vers une petite maison entourée d’un jardinet.
Robert se cacha derrière un arbre de l’étroite avenue, et de là, il vit la porte s’ouvrir et Valérie entra ...
C’est là que vivait l’ami de Jean Marigny, celui de qui l’assassin attendait aide et protection et qu’il n’avait pas trouvé chez lui le jour de sa rencontre avec Robert. En voyant Valérie, la surprise cloua l’homme sur place.
— Vous ici ? Lui demanda-t-il en la regardant d’un air effaré.
L’homme avait une cinquantaine d’années. Il était complètement chauve et n’avait ni moustache, ni barbe. Un léger tremblement agitait constamment ses mains.
— Puis-je entrer ? demanda Valérie.
— Oui, oui, je vous en prie ! Mais comment se fait-il que vous soyez ici ? Je vous croyais en prison !
— J’ai été remise en liberté, comme vous voyez. Je suis venue pour savoir quelque chose au sujet de ...
— Chut ! Ne dites rien de plus ! Entrez d’abord.
Ils passèrent dans une petite pièce dont les murs portaient des rayonnages couverts de livres.
— Que voulez-vous ?
— Je voudrais vous parler de Jean.
— Je m’en doute. Vous avez pensé qu’il s’était réfugié chez moi afin d’échapper à tous ceux qui le recherchent, n’est-ce pas ?
— Oui, mais ce n’est pas cela qui m’intéresse.
— Non ? Alors, en quoi puis-je vous êtes utile ?
— Savez-vous ce qui m’a retenue auprès de ce bandit pendant si longtemps ? demanda Valérie en le fixant.
— L’amour ! répondit-il sans réfléchir. D’ailleurs qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ?
— Eh bien ! Non ! Non, ce n’était pas l’amour ! C’était la suggestion ! Il m’hypnotisait afin de faire de moi son esclave.
L’individu pâlit étrangement. Le tremblement de ses mains s’accentua ... Il ne dit rien et Valérie reprit :
— Je ne sais ni pourquoi, ni comment cette influence à cassé ... Je crois que ma répugnance a été plus forte que sa puissance magnétique.
L’homme secoua la tête.
— C’est possible ! C’est possible ! On a vu souvent ...
— Peut-être ... Mais maintenant que me voilà débarrassée de cette emprise je me trouve déshonorée, perdue aux yeux du monde au point que je ne désire plus que la mort !
— Mais vous êtes irresponsable de ce que vous avez pu faire, puisque vous étiez hypnotisée ?
— Je le sais ! Et c’est pourquoi je veux montrer à tous que je n’ai manqué à mon devoir que contre ma volonté. Avant de mourir, je veux me réhabiliter.
— En quoi puis-je donc vous être utile ?
— Vous connaissez parfaitement la vie de Jean. Vous êtes certainement au courant des moyens qu’il a employé pour me faire sienne.
Une grande stupéfaction se peignit sur le visage de l’homme.
— Moi ? Je vous assure ...
— Au nom du Ciel, je vous supplie de m’aider ! Je sais que je n’ai rien à attende de Jean. Il est irrémédiablement perdu et, s’il parvient à s’échapper, ce ne sera que pour aller se cacher quelque part où l’on n’entendra plus jamais parler de lui.
— C’est vrai !
— C’est bien pour cela que vous pouvez me dire la vérité et répondre à la question que je suis venue vous poser.
— Que voulez-vous savoir ?
— Connaissez-vous quelque autre femme avec laquelle Jean aurait utilisé les mêmes procédés qu’avec moi ?
L’ami de Marigny hésita un moment et répondit :
— Je ne puis vous dire cela aujourd’hui. Revenez dans quarante huit heures et je vous renseignerai.
— Cela veut sans doute dire que Jean n’a pas encore réussi à s’échapper ... Peut-être même est-il ici ?
— Et vous le protégez ? Comment pouvez-vous aider un pareil assassin !
— Que voulez-vous ?... Il le faut !
— Hypnotisé, vous aussi ?
— Oh ! Non, pas moi ! J’ai une volonté de fer !
— Alors pourquoi vous exposez-vous donc pour cet homme ? Pourquoi tenez-vous à le sauver ?
L’homme s’approcha de Valérie et lui révéla à mi-voix :
— Il m’est très utile !
Valérie le regarda, stupéfaite.
— Utile ? Mais en quoi ?
— Pour mes études scientifiques ... Un jour vous comprendrez ... Quand je serai célèbre, quand je ferai connaître au monde mes découvertes ... Vous désirez peut-être lui parler, Valérie ?
— Non, non, répondit-elle vivement. Je n’ai rien à lui dire !
— Pourtant si vous êtes libre, c’est à lui que vous le devez !
— Comment cela ?
— Il a envoyé au juge d’instruction une lettre par laquelle il se déclare coupable de tout et vous innocente. Il a également avoué l’histoire de l’hypnotisme ... Vous voyez, malgré le mal qu’il vous a fait, il est moins mauvais que vous pouvez le pensez !
— Ah ! Vous voudriez aussi que ...
— Non, Valérie, non ! Vous avez trop de bonnes raisons pour le détester. C’est l’être le plus ignoble qui puisse exister ... Oh ! Pourquoi emploie-t-il ce don magnifique a de mauvaises fins, alors qu’il pourrait rendre tant de service à la science.
— A la science ?... Lui ?
— Oui, lui ... Vous ne connaissez pas l’importance de l’hypnotisme pour l’humanité, les mystères qu’elle peut faire découvrir !
— Je ne pense pas que ce soit le moment de parler de tout cela ... De toute façon, quelles que soient les déclarations qu’il ait faites, j’ai besoin de me justifier aux yeux du monde ... Je veux que mon nom, celui que m’a donné mon père soit de nouveau sans tache ! Et pour cela, vous seul pouvez m’aider !
— Je le ferai ! Mais quand il sera à l’abri ! Pour le moment, cela m’est impossible pour des raisons que je ne peux vous confier.
On entendit deux coups frappés à la porte.
— Entrez ! dit l’homme.
Un vieil homme à longue barbe blanche apparut. Le bord de son chapeau, rabattu sur les yeux, masquait son regard. Il marchait avec peine, en s’appuyant sur une canne.
Intriguée par ce visiteur, Valérie le regarda avec insistance. Tout à coup elle s’écria :
— Jean !
Alors le nouveau venu se redressa.
— Lui-même ! Je ne m’attendais certes pas à te trouver ici ? Comment as-tu découvert mon refuge ?
— Je ne soupçonnais même pas ta présence ici ; sinon je ne serais pas venue !
— Tu me détestes tant que cela ?
— Tu ne mérites même pas l’effort d’une réponse ! (Elle se tourna alors vers le maître de la maison) : Au revoir, monsieur Descombres. Je reviendrai dans quarante huit heures, comme convenu.
— Attends ! J’ai à te parler ! Cria Jean.
Mais Valérie fit un geste de refus sec et dédaigneux.
— Inutile ! Je t’ai assez vu, je m’en vais !
Un sourire ironique aux lèvres, Jean le regarda.
— Je comprends, tu en aimes un autre !
La jeune femme ne peut s’empêcher de rougir.
— Que cela soit vrai ou non, c’est une affaire qui ne te regarde pas !
— C’est à voir ! De toute façon, cet individu paierai tôt ou tard ce qu’il m’a fait.
— Que t’a-t-il fait ? demanda Valérie, surprise.
— C’est mon affaire ...
— Puisque tu as commencé, parle et finissons-en !
— Tout ce que je peux te dire, c’est que, s’il me dénonce je raconterai au juge d’instruction dans quelles conditions j’ai écris la lettre que je lui ai envoyée. Et je pourrai apporter les preuves à l’appui ! De toute façon, j’espère échapper à toute recherche de la police d’ici vingt quatre heures ! Mais, cela ne veut pas dire que nous ne nous reverrons pas Valérie ! Je t’ai trop aimée pour t’oublier si facilement ! Au revoir !
Ensuite, se tournant vers le vieil homme il ajouta :
— Adieu, Descombres ! Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi !
— Surtout, fais-moi connaître lle lieu de ton refuge Jean. J’essaierai d’aller te voir.
— Avec « elle » ?
— Bien sûr ! Que ferions-nous sans « elle » ?
— Eh bien ! Entendu, je t’écrirai.
— Comme tu vas me manquer ! Soupira celui que Jean avait appelé Descombres.
— Quelqu’un d’autre me remplacera auprès de toi je ne suis pas unique ...
— Ce sera difficile, très difficile ! Enfin, puisque tu n’as pas voulu écouter mes conseils et que tu as préféré devenir ce que tu es, que Dieu te pardonne et qu’il te vienne en aide ! Bonne chance !
— Voudrais-tu lui demanda Jan, me rendre le dernier service d’aller voir si je peux sortir sans danger ?
La nuit était complètement tombée et l’obscurité était totale.
— Je crois que c’est cela qui serait justement imprudent ! répondit le vieil homme. Si l’on voit sortir un vieillard de cette maison, personne n’y fera attention. Mais que n’ira-t-on pas soupçonner si l’on me voit m’assurer que personne ne se trouve à proximité ?
— Tu as raison, approuva Marigny. D’ailleurs, par précautions, je vais sortir par la porte de derrière qui donne sur la campagne. Ainsi, je pourrai toujours dire que je ne suis qu’un mendiant vous demande l’aumône d’une croûte à la cuisine ...
— Oui, c’est le mieux ... Enfin, fais ce que tu crois le meilleur ! Bonne chance !
Il tombait une pluie fine et pénétrante, mais Robert Montpellier semblait ne pas même s’en apercevoir. Son attention était trop tendue ; allait-il voir Valérie quitter cette maison en compagnie de son amant ? En ce cas, il se demandait bien ce qu’elle était venue faire ici ... De l’endroit où le peintre se trouvait, il pouvait surveiller toute la maison.
Tout à coup, par la porte de derrière, il vit sortir quelqu’un ... Mais l’obscurité l’empêchait de voir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Sa décision fut vite prise ; il se déplaça et alla se cacher plus loin afin de mieux voir qui était cette personne ; il s’agissait d’un vieillard qui marchait péniblement, appuyé sur une canne ...
Robert, rassuré, allait donc reprendre son premier poste d’observation lorsque le vieil homme, ayant buté sur une pierre, faillit tomber. Mais il reprit son équilibre avec une rapidité et une souplesse surprenante.
— Ce n’est pas possible ! Cet homme n’a pas l’âge qu’il paraît ! Murmura-t-il.
D’un bond, il fut devant lui et découvrit son visage.
— Jean Marigny !
— Vous m’avez donné votre parole de ne pas me dénoncer ! lui rappela le criminel.
Tout en disant ces mots, il essayait de sortir son couteau de sa poche ... Mais Robert vit le geste et l’assassin reçut un magistral coup de point.
— Je n’ai pas l’intention de te dénoncer, misérable ! s’écria-t-il. Tu peux filer !
Et Robert s’en fut, pâle de rage, tout en se lamentant.
— Mon Dieu ! Dans quel guêpier me suis-je fourré ? Tant pis pour elle et pour moi ! Qu’on l’arrête, qu’on l’accuse, qu’on la punisse, je ne m’en occupe plus ! C’est fini et bien fini ! Mais quelle désillusion, mon Dieu ! quelle désillusion !
Un homme courait qui lui cria au passage :
— Maintenant, ils ne s’échapperont pas ! Je les tiens tous les deux !
Le jeune peintre ne souffla mot ... Que lui importait maintenant tout cette affaire ? Ce qu’il désirait c’était oublié ! Oublier Valérie, oublier Jean, oublier cette horrible histoire !
Il retourna sur ses pas et rejoignit le taxi qu’il avait prié d’attendre. Ecrasé de douleur, il s’écrasa lourdement sur le siège. Au moment où la voiture partait un cri se fit entendre ... Mais le bruit du moteur le couvrit et Robert Montpellier n’en perçut aucun écho.
Ce n’était pas le cas pour les gens qui se trouvaient dans la maison ; Valérie et Descombes se regardèrent, inquiets.
— Vous avez entendu ? demanda le mystérieux protecteur de Jean.
— Oui, un cri ...
— Jean ?
— Peut-être ...
— Alors, il est perdu ! dit le vieil homme en se laissant tomber sur un fauteuil.
— Ils ont dû le reconnaître, dit Valérie. Et ils vont croire que je suis venu ici afin de le voir ...
— Peut-être, même, est-ce en vous suivant qu’ils ont trouvé son refuge !
— Oh ! Mon Dieu !
A cet instant, une jeune femme brune, l’air affolé entra dans la pièce ; ses yeux noirs brillaient d’une angoisse fébrile. Sa maigreur était terrifiante.
— Tu as entendu, papa ? Balbutia-t-elle. Oh ! Ce cri ?...
— Du calme ! Du calme ! Ne nous alarmons pas sans savoir !
— Je n’ai plus rien à faire ici pour aujourd’hui. Je m’en vais, dit Valérie.
— Non, restez ! Ordonna Descombes. Il faut d’abord savoir ce qui s’est passé ... Ils pourraient vous arrêter.
— Oh ! Tout m’est égal, maintenant !
— Attendez et montrez-vous courageuse. Je vous sauverai, je vous le promets ! Restez ici, toutes les deux, je vais aller me renseigner sur ce qui a bien pu se passer. Promettez-moi Valérie d’attendre mon retour.
Et le mystérieux ami de Jean Marigny sortit de la petite villa ...
( A SUIVRE LE 10 OCTOBRE )