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MOINEAUX SANS NID N° 57

10 Septembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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57 LE DESESPOR DE ROBERT

Une importante exposition de tableaux devait avoir lieu bientôt, et Robert Montpellier travaillait à une grande toile qu’il comptait y exposer ; c’était pour lui l’occasion de se faire connaître en France, où il était ignoré du grand public.

Un travail de ce genre demande une grande concentration d’esprit. Pendant des jours, l’artiste ne doit pas penser à autre chose qu’à l’œuvre entreprise. Mais Robert Montpellier était in capable de tout travail ; une image l’obsédait ; celle de la femme à laquelle il avait voué un amour passionné ...

De plus, à la suite de la plainte qu’il avait déposé contre les neveux de Julien Delorme, il se trouvait dans une situation fort pénible. Il avait le plus grand désir d’accomplir la mission que lui avait confiée son ami défunt. Il lui fallait aussi rechercher Mireille qu’il avait promis de retrouver. Tout cela le tenait dans une extrême tension nerveuse.

Et le temps passait et le tableau commencé en était toujours au même point. Parfois, il essayait de se remettre au travail. Mais il y renonçait presque aussitôt ; l’inspiration semblait l’avoir définitivement abandonné ...

Le lendemain de l’arrestation de Valérie, le peintre se leva de bonne heure ; il voulait travailler toute la matinée ; il consacrerait l’après-midi à la recherche de la fillette. Et voici que, dans la rue, passèrent les premiers crieurs de journaux. D’une voix tonitruante, ils annonçaient que les auteurs du crime de la rue Lakanal étaient découverts. Robert était trop intéressé par cette affaire pour résister à la tentation de descendre dans la rue acheter un journal.

« Je le lirai une fois mon travail terminé » se dit-il en descendant l’escalier. Mais, dès qu’il eut le journal en main, il ne put s’empêcher de prendre connaissance du titre et des sous-titres de l’article qui l’intéressait. Et voici ce qu’il lut :

 

Jean Marigny auteur du crime, réussit à s’échapper ; les bijoux volés sont trouvés en possession de Valérie Labeille, sa maîtresse laquelle a été immédiatement écrouée.

 

Robert demeura pétrifié ... Dans la rue, il faisait atrocement froid, mais l’artiste ne s’en apercevait même pas.

En prison ! Valérie, sa Valérie bien-aimée en prison ! Valérie complice de ce crime atroce !

— Que la terre m’engloutisse immédiatement, si c’est vrai ! dit le peintre d’une voix sourde. Non, ce n’est pas possible ! Il faut être un monstre pour accuser cette jeune femme !

Une sueur froide ruisselait sur son corps tremblant. Un taxi passait. Robert Montpellier fit signe au chauffeur. La voiture s’arrêta. Le peintre y monta et se laissa choir pesamment sur la banquette.

— Où allons-nous ? demanda le conducteur.

— A la Petite Roquette, et vite !

Bien entendu, quand il se présenta à la prison, on ne le laissa pas entrer. Nul ne peut rendre visite à un prévenu, lui apprit-on alors, sans une autorisation spéciale du magistrat instructeur.

Robert remonta dans son taxi et se fit conduire au Palais de Justice. Une fois là, il se rendit tout droit au bureau du juge d’instruction, qui eut l’amabilité de le recevoir immédiatement.

Hors de lui, Robert lui montra le journal.

— Est-ce vrai ce qu’on écrit là ?

— Mais oui, Monsieur.

— Non, c’est un mensonge ! Cette femme est victime d’une odieuse machination !

Un sourire narquois parut sur les lèvres du magistrat.

— Vous en êtes sûr ? lui demanda-t-il. Vous pouvez le prouver ?

— Bien sûr !

— Tiens, tiens ! Asseyez-vous et parlez ; je vous écoute !

— Tout ce que j’ai à vous dire, c’est que je connais personnellement mademoiselle Labeille et que je réponds d’elle, affirma le peintre.

Le juge le regarda avec un certain étonnement.

— C’est tout ?

— Je suis prêt à faire n’importe quoi ; à déposer une forte somme pour qu’elle soit immédiatement remise en liberté.

— Après ce que vous avez lu dans les journaux, vous devez bien comprendre que c’est impossible. L’accusée à presque avoué.

— A vrai dire, je n’ai lu que les titres, murmura le peintre, déconcerté.

— Eh bien ! Lisez tout et vous verrez qu’il m’était impossible d’agir autrement. L’accusée est votre parente, peut-être ?

Robert resta indécis. Le magistrat le regardait fixement comme s’il avait voulu lire dans son âme.

— Non, ce n’est pas ma parente, répondit le jeune homme. Mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’être parent d’une personne pour la défendre lorsqu’elle est accusée injustement ?

— L’avocat est là pour cela. Quan d aux autres, ils n’ont qi’à s’en remettre à la décision du tribunal.

— Tout homme digne de ce nom a le devoir de défendre les innocents ! s’écria Robert d’une voix vibrante.

— Jusqu’à un certain point. Si vous avez vraiment des preuves à la décharge de mademoiselle Labeille, exposez-les, autrement ...

— Eh bien ! Je vous demande de bien vouloir m’écouter ...

— Je vous écoute, répondit le magistrat

Alors, le peintre répéta tout ce que Valérie lui avait raconté. Il insista sur le fait que la jeune femme avait été victime d’un individu totalement dénué de scrupules et qui, par malheur, avait un rare talent d’hypnotiseur.

Quand il eut terminé, le juge d’instruction s’exclama :

— Mais, cher Monsieur, vous ne m’apprenez rien de nouveau ! Cette histoire-là, je l’ai entendue hier de la bouche de mademoiselle Labeille.

— Et vous n’en avez pas tenu compte ?

— Quel compte voulez-vous que je tienne de cet invraisemblable roman ? Par contre, il y a un fait qui ne fait pas de doute ; c’est qu’hier cette personne s’entretenait tranquillement dans la rue avec son amant et que, dans son sac ; on a trouvé les bijoux de la victime ... Lisez les journaux et vous saurez exactement comment les choses se sont passées. Croyez-moi, la complicité de cette femme est maintenant parfaitement établie.

Une atroce angoisse se peignit alors sur le visage de Robert. Il se sentait une envie irrésistible de crier son indignation. Vraiment, cette accusation était par trop monstrueuse. Néanmoins, il réussit à se contenir et déclara :

— Monsieur le juge, je vous assure qu’elle est innocente ! Une femme si droite, si honnête, si bonne ... en prison ! Quelles ne dooivent pas être la douleur et sa honte ? Songez-y, Monsieur !

Le juge haussa les épaules.

— Si l’on ne devait garder en prison que ceux qui s’y plaisent, tous les malfaiteurs seraient en liberté ! Avez-vous autre chose à me dire ?

— Que je suis prêt à répondre d’elle, s’écria Robert dans un grand élan de passion et de générosité.

— Cela ne signifie rien !

Il y eut de nouveau une courte pause pendant laquelle le magistrat scruta attentivement son interlocuteur.

— Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-il enfin.

— Robert Montpellier.

— Robert Montpellier ... Mais ... C’est bien vous qui avez déposé une plainte en détournement du testament contre le marquis d’Evreux son frère et sa sœur ?

— Oui.

— Décidément, Monsieur, vous avez la spécialité de vous tromper ! Aussi bien dans la défense que dans l’accusation !... Un homme d’une telle honorabilité est au-dessus de tout soupçon !

— Ceci est une autre histoire, et ce n’est pas pour cela que je suis venu vous trouver, riposta Robert d’un ton brusque. Je maintiens ma plainte et j’espère pouvoir bientôt prouver qu’elle est pleinement justifiée ... Mais revenons à Mademoiselle Labeille. Puisque vous estimez ne pas pouvoir la relâcher, me permettrez-vous au moins, de lui rendre visite ?

— Je regrette beaucoup, mais, jusqu’à nouvel ordre, la prévenue ne doit recevoir personne.

Le jeune homme poussa un profond soupir.

— Tout cela, dit-il, ne fait qu’aggraver la situation sans le moindre profil pour la justice ... J’ai la conviction qu’un jour viendra où vous regretterez amèrement de vous être montré aussi sévère.

— Non ! Je n’aurai jamais à me repentir, car j’accomplis mon devoir.

— Et moi, je sais que vous commettez une affreuse injustice, une monstruosité !

De telles déclarations sont rarement du goût de qui les entend, surtout s’il s’agit d’un représentant de la loi !

— Monsieur ! fit alors le magistrat, mesurez vos paroles et rappelez-vous à qui vous vous adressez !

— Je m’en vais, Monsieur ! Si je restais plus longtemps ici, je finirais par me faire mettre en prison, moi aussi ! Comment voulez-vous qu’un honnête homme garde son sang-froid et mesure ses termes, quand il voit la façon dont vous comprenez la justice !

Et le peintre quitta le bureau en claquant la porte. Prenant un nouveau taxi, il se fit conduire chez Eugène Michonneau.

Il trouva le détective privé plongé dans la lecture d’un journal, l’air très content de lui. Tous les quotidiens parlaient de lui et faisaient l’éloge de la sagacité avec laquelle il avait conduit l’enquête.

— Tous mes compliments ! fit Robert sans préambule. Au lieu de m’aider, vous avez profité de mes confidences pour travailler contre moi !

— Je ne vous comprends pas, monsieur Montpellier ! répliqua le policier, sincèrement étonné.

— Vous ne me comprenez pas ? Ce n’est pas vous, peut-être, qui avait fait arrêter mademoiselle Labeille ?

— Eh bien ! Oui, j’ai eu ce plaisir ... Et cette demoiselle ne mérite vraiment pas l’intérêt que vous lui portez !

Presque sans le vouloir, le peintre leva le poing.

— Qu’est-ce que vous en savez, imbécile ! Rugit-il.

— Monsieur Montpellier ! s’écria le policier, vexé, je vous en prie ...

— Oui, imbécile, je le répète ! Si vous aviez un tant soit peu de bons sens, vous auriez compris que cette jeune femme est incapable d’une mauvaise action !

Eugène Michonneau haussa les épaules.

— Les apparences sont souvent trompeuses, assura-t-il.

— Il y a des apparences qui ne trompent pas, à moins d’être de parti pris comme vous, ou comme cet idiot de juge d’instruction qui a fait mettre Valérie en prison !

Comprenant que le peintre était hors de lui, le détective résolut de garder son sang-froid et de ne pas relever les injures de Robert.

— Ecoutez, monsieur Montpellier, dit-il d’un ton conciliant ; j’ai accepté de vous la mission de rechercher un enfant, c’es tout ! L’affaire Valérie Labeille n’a rien de commun avec celle pour laquelle je me suis engagé envers vous.

— Mais elle m’intéresse personnellement ! rétorqua l’artiste. Vous avez fait mettre sous les verrous une femme d’une parfaite honnêteté et j’exige maintenant que vous la fassiez libérer.

— Je regrette, mais cela m’est impossible !

— Si ! Vous pouvez agir et vous agirez ! Sinon, vous aurez affaire à moi, aussi vrai que je m’appelle Robert Montpellier ! cria le jeune homme au paroxysme de la colère.

— Mais que voulez-vous que je fasse ?

— Avant tout, faire arrêter ce Jean Marigny que vous avez laissé échapper pour arrêter mon amie. Ensuite, prouver que Valérie est innocente.

— Et si elle ne l’était pas ? demanda le détective d’un ton sceptique.

— Comment osez-vous en douter ?

Fou d’indignation, Robert se jeta sur Eugène Michonneau, l’attrapa par le revers de son veston et se mit à le secouer violemment.

— Allons, lâchez-moi, conseilla calmement le détective. Ces façons-là ne sont pas dignes de l’homme bien élevé que vous êtes, monsieur Montpellier.

— Alors, reconnaissez que vous vous êtes trompé et que mademoiselle Labeille est parfaitement digne de respect ... Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Savez-vous dans quelle atroce situation était cette malheureuse ? Savez-vous combien elle a souffert ?

— Je ne veux rien savoir, grommela Michonneau, en se dégageant d’une bourrade. Tout ce que je peux vous dire, c’est que je suis tout à fait satisfait du résultat que j’ai obtenu. J’ignore de quel ordre est l’intérêt que vous portez à mademoiselle Labeille.

— Cela ne vous regarde pas !

— Mais, si au contraire ! L’amour trouble la raison, chacun sait cela, lui fait voir blanc ce qui est noir ... Et c’est précisément ce qui vous arrive, à ce qu’il semble.

— Ce qui m’arrive, c’est que je ne peux contenir mon indignation !

— Et si vous continuez, je ne pourrai pas non plus contenir la mienne ! Quand je fais une chose, c’est que j’estime qu’elle est de mon devoir, monsieur Montpellier, sachez-le !

— Vous pouvez vous tromper !

— Mais enfin, cher Monsieur, allez-vous nier que cette personne a été vue en pleine rue en compagnie de Jean Marigny et que celui-ci lui a confié les bijoux volés ? Allons, croyez-moi, ne pensez plus à elle ! Elle n’est pas digne de vous, car elle est coupable, je vous l’affirme ! Et elle aime toujours ce criminel !

— Vous êtes stupide ! Hurla Robert. Si vous ajoutez un mot de plus je ne réponds plus de moi !

Les poings serrés, les yeux exorbités, Robert marchait de long en large comme un fauve en cage. Michonneau garda le silence quelques instants. Quand le peintre sembla un peu calmé, il reprit :

— Je pourrais me fâcher, mais je ne le ferai pas, car je comprends très bien votre état d’esprit. Quoi qu’il en soit, je vous promets d’étudier encore cette affaire. Je vais faire une nouvelle enquête. Et si je trouve la preuve que cette demoiselle est innocente, soyez sûr que je ne la laisserais pas en prison. Et maintenant, si la question vous intéresse, nous pouvons parler de l’enfant disparu.

Mais Robert hocha la tête d’un air désespéré.

— Je ne suis plus en état de parler de quoi que ce soit, déclara-t-il.

Et il sortit en claquant la porte. Le détective ne bougea pas. Après le départ de son visiteur, il regarda longtemps dans la direction de la porte d’un air pensif. N’importe qui, à sa place, aurait réagi à toutes les injures qu’il avait entendues. Mais Eugène Michonneau était un homme trop compréhensif pour ne pas se rendre compte qu’en ce moment, Robert Montpellier était bouleversé au point qu’il ne savait même plus ce qu’il faisait, ni ce qu’il disait.

Non, il n’en voulait pas au jeune artiste. Au contraire, il le plaignait sincèrement d’avoir voué un tel amour à une femme que lui, Michonneau, trouvait indigne d’être aimée ...

Quelques instants plus tard, Robert Montpellier se trouvait dans la rue sans savoir ou aller, ni que faire. Tantôt, il avait envie de remonter chez le détective afin de lui infliger une belle correction pour le punir d’avoir fait arrêter la femme qu’il aimait ; tantôt il pensait à aller demander audience au Ministre de la Justice, voire au président de la République, lui-même ! Ah ! Comme il l’aimait, Valérie ! C’était là un de ces amours qui s’empare entièrement d’un homme, qui le domine, qui l’aveugle !

« Je ne sais plus, je ne vois plus clair, se dit tout à coup l’artiste. J’ai confiance et je n’ai plus confiance ... Pourtant je l’aime ! Quand bien même elle serait coupable, quand bien même elle serait vraiment la complice d’un assassin, je ne peux m’empêcher de l’aimer. Non, Valérie, tu ne peux pas être coupable toi ! Le fait est que, dans cette triste affaire, nous sommes entourés d’une bande de sots qui ne songent qu’à satisfaire leur vanité professionnelle ... Quand à ce misérable Jean Marigny, ils l’ont laissé échapper et Dieu seul sait où il est maintenant ! »

Une fois de plus, il appela un taxi et ordonna au chauffeur de le conduire hors de la ville, n’importe où, pourvu qu’il n’y ait pas de monde.

Une demi-heure plus tard, il se trouvait en grande banlieue ; non loin de là, la Seine coulait paisiblement.

Le peintre descendit de voiture et se mit à se promener dans le paysage désert. Il soufflait un vent froid qui coupait la peau, mais il ne s’en apercevait même pas ...

 

( A SUIVRE LE 13 SEPTEMBRE )

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