MOINEAUX SANS NID N° 5
5 - LA MALEDICTION PATERNELLE
La voiture s’arrêta devant la petite villa de la malheureuse Valérie. Un homme en sortit précipitamment, criant d’une voix vibrante de joie et d’impatience :
— Valérie ! Ma fille !
Il entra dans la maison et en proie à une intense émotion, se trouva devant le prêtre. A la vue de l’homme de Dieu, une pensée lui traversa l’esprit…
— Mon Dieu !... Qu’est-il arrivé à ma fille ? Pourquoi n’est-elle pas venue m’accueillir ? Et pourquoi un prêtre dans sa demeure ?
— Rassurez-vous, Monsieur, répondit le prêtre. Elle n’est pas souffrante.
— Que se passe-t-il ? répéta l’autre, effaré.
— Soyez courageux, Monsieur… ajouta le prêtre.
— Ma fille est morte ? balbutia l’homme, devenant soudain très pâle. Vous ne voulez pas me le dire ?
Le prêtre se borna à faire de la tête un geste négatif. Les paroles ne pouvaient sortir de sa bouche ; il n’arrivait pas à donner une explication du drame dont il avait été témoin.
— Parlez, Monsieur l’abbé ! supplia le père de Valérie. Je suis prêt à tout entendre, mais parlez !
— Certes, le malheur n’est pas irréparable, mais c’est quand même un grand malheur.
L’autre ne voulut pas en entendre davantage et entra dans le salon. Il n’y trouva que la domestique qui le regarda, effarée.
— Où est ma fille ? demanda le pauvre père. Elle est morte, n’est-ce pas ?
Bouleversée, à moitié morte de sommeil et de fatigue, la domestique éclata en sanglots sans pouvoir dire un mot. Et le malheureux homme crut que ces pleurs étaient la confirmation de son terrible soupçon. Il est impossible de décrire, l’immense douleur qui apparut sur son visage ; ses yeux se remplirent de larmes, sa bouche se contracta dans une grimace d’angoisse ; les larmes ruisselèrent bientôt sur ses joues tannées par les intempéries car le climat est rude, là-bas au Canada ! C’était un vieillard vigoureux, au visage noble et à l’aspect énergique.
— Il faut vous résigner, Monsieur ! dit le prêtre qui l’avait suivi.
Le pauvre père baissa la tête, le visage décomposé, vaincu par la douleur, lui qui avait si long temps lutté contre l’adversité avec tant de ténacité, tant d’héroïsme même. C’était le soldat qui se rend, qui se voit perdu irrémédiablement, vaincu par un ennemi contre lequel il n’y a plus de lutte possible.
— Tout est fini pour moi ! s’exclama-t-il d’une voix tremblante.
Le bon prêtre n’osait le tirer de son erreur. Ce qu’il avait à lui dire était plus terrible que la mort même. Il préférait presque lui laisser la conviction que sa fille était morte, plutôt que
de lui révéler la vérité. Et, pendant de longues minutes, ils restèrent tous trois silencieux.
Le voyageur fut le premier à se secouer, demandant :
— Quand est-elle morte ?
En homme habitué à refouler sa douleur, il parlait d’un ton calme, plus déchirant encore que des lamentations. Le prêtre ne suit que lui répondre :
— Votre fille n’est pas morte, Monsieur !
Une joie intense, mêlée de surprise, se peignit sur le noble visage.
— Elle n’est pas morte ? Mais où est-elle, alors ?... Pourquoi n’accourt-elle pas au-devant de moi ? Répondez, Monsieur l’abbé ! Quel est ce mystère ? Pourquoi m’avez-vous invité à me résigner ?
— Oui vous devez vous résigner, car votre fille, Monsieur, est très malheureuse !
— Parlez clairement, je vous en prie. Dites-moi la vérité, si cruelle puisse-t-elle être.
— Vous devez la pardonner… Dieu vous demande de lui pardonner.
— Mais que dois-je pardonner à ma fille ? Qu’a-t-elle fait ? Quel crime a-t-elle commis ?...Je veux la vérité, toute la vérité !... J’ai besoin de savoir !
— Je ne peux pas vous le dire. Elle m’a été révélée en confession. La seule chose dont je puisse vous assurer c’est que votre fille est bonne, qu’elle a été victime de la méchanceté d’un homme… et qu’elle n’a pas eu le courage d’affronter son père. Vous ayant entendu arriver, elle s’est enfuie, épouvantée ; elle ne doit pas être bien loin et elle reviendra certainement.
— Oh ! Je n’ose comprendre !... Ce que je devine est pire que si elle était morte ! balbutia le pauvre père. Mais n on, non ! Ma fille est incapable d’avoir manqué à ses devoirs ! Courons la chercher !
— Oui, ne perdons pas de temps, car elle est capable de tout dans l’état de désespoir où elle se trouve. Suivez-moi, Monsieur. Peut-être est-il encore temps à la sauver !
— La sauver ?
— Oui, oui… Courons !
Ils allaient franchir la porte de la véranda lorsqu’ils virent entrer deux hommes.
— Où allez-vous ? demanda l’un deux.
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? rétorqua le père de Valérie.
— Au nom de la Loi, que personne ne sorte de cette maison !
— Quoi ?... Que voulez-vous dire ? Qui êtes-vous ?
— Police !... C’est bien ici qu’habite mademoiselle Valérie Labeille ?
— Je suis son père. Que lui voulez-vous ?
— J’ai ordre de la conduire chez le juge d’instruction.
— Mademoiselle Labeille n’est pas là, déclara le prêtre. Je vous prie de partir et de revenir plus tard.
— Nous regrettons beaucoup de ne pouvoir vous satisfaire, Monsieur l’abbé.
— Qu’a donc fait ma fille ? demanda Michel Labeille.
Le malheureux était agité par un continuel tremblement nerveux . Il semblait sur le point de perdre la raison. Après des années d’absence, il revenait plein d’illusions. Et voilà qu’il tombait en pleine tragédie ! Il est des épreuves auxquelles l’être le plus fort ne résiste pas !
— Vous dites que cette personne est votre fille ? Et… vous n’êtes au courant de rien ?
— Je suis là depuis quelques minutes seulement. J’arrive du Canada.
— Messieurs, pour pénible que soit mon devoir, il faut que je l’accomplisse. Dites-moi où se trouve mademoiselle Labeille. La pire des choses que vous puissiez faire, c’est de la cacher, vous rendant ainsi complice d’un délit.
— Ma fille arrêtée ?... Ma fille accusée ? C’est impossible ! Je vous prie de quitter cette maison immédiatement !
— Calmez-vous, monsieur Labeille, intervint le prêtre, s’interposant pour empêcher que le pauvre père ne commette quelque grave maladresse. Il s’agit sans aucun doute d’un malentendu et je suis certain que tout cela sera vite dissipé.
— Ma fille serait mêlée à un crime ?
— Mais non, elle n’y est pas mêlée, dit l’un des inspecteurs. Elle est citée comme témoin, c’est tout. Pourtant, les choses qui se passent ici commencent à me la rendre suspecte.
— Mais de quoi pourrait être soupçonnée ma fille ?
— De complicité de meurtre !
— Grand Dieu !
Le pauvre père se sentit défaillir. Il se laissa tomber dans un fauteuil se cachant le visage dans les mains. La désolation de cet homme faisait vraiment peine à voir, mais l’inspecteur était agacé par l’accueil hostile qu’on lui avait fait et il ajouta froidement :
— Je vous conseille d’appeler mademoiselle Valérie où je serai obligé de fouiller la maison.
— Ayez pitié de ce pauvre père, dit l’ecclésiastique, baissant la voix. En ma qualité de prêtre, je vous assure qu’il n’a pas menti : mademoiselle Valérie n’est pas dans la maison.
— Vous êtes de la famille ?
— Je suis le confesseur de cette demoiselle.
— Alors, monsieur l’abbé, je vous prie de rester en dehors de cette affaire.
— Laissez-moi aller à sa recherche… J’ai de bonnes raisons de craindre qu’elle ne veuille attenter à ses jours.
— Si elle n’est pas ici, vous devez savoir où elle se trouve.
— Je l’ignore. Elle s’est enfuie, non parce qu’elle avait peur d’affronter la justice, mais pour un tout autre motif. Elle ne doit pas être loin.
— Alors, c’est moi qui dois la chercher ! (Et, s’adressant à l’autre inspecteur, il ajouta) : Dis aux autres de fouiller les alentours, tandis que nous interrogerons ces messieurs.
— Moi, je ne puis rien vous dire d’autre, murmura le prêtre.
— Vous, vous êtes hors de cause, mais il n’en est pas de même pour monsieur Labeille et la domestique.
Cette dernière fut appelée et, quand elle se présenta, troublée, le policier la conduisit dans une autre pièce et lui demanda :
— Depuis quand êtes-vous au service de mademoiselle Labeille ?
— Depuis deux mois à peine.
— Savez-vous si mademoiselle Labeille recevait des visites ?
— Oui, mais toujours de la même personne.
— Un homme ou une femme ?
— Un homme !
— Et de quel genre étaient leurs relations ?
— Je ne saurais vous dire… Pourtant, j’ai l’impression qu’elles devaient être assez intimes.
— Cet homme venait-il souvent ?
— Je ne l’ai vu que deux fois ; le lendemain du jour où je suis entrée dans cette maison, et il y a trois soirs !
— Avez-vous entendu ce qu’ils disaient ?
— Non, Monsieur ! Je n’ai pas l’habitude d’écouter aux portes. Mais ils ont dû se disputer.
— Comment pouvez-vous le savoir si vous n’avez pas entendu leur conversation ?
— Parce que Mademoiselle l’a congédié. Elle était très agitée et quand il est arrivé près de la porte, elle l’a prié de ne plus jamais revenir.
— Et qu’a-t-il répondu ?
— Rien. Il est parti, mais, avant de s’éloigner, il est entré quelques instants dans le garage… Je ne sais pas pourquoi.
— Y resta-t-il longtemps ?
— Assez… Puis, quand il fut parti, Mademoiselle y est allée à son tour.
— Dans le garage ?
— Oui, Monsieur !
— Vous ne savez pas ce qu’elle y a fait ?
— Non. La pauvre petite était très pâle en revenant. D’ailleurs, depuis que je suis dans cette maison, je ne l’ai vue que pleurer ; mais ce soir-là, on aurait dit qu’elle devenait folle !
— Et que s’est-il passé ici depuis ?
— Rien d’autres… Aujourd’hui, il est arrivé un télégramme et Mademoiselle m’a demandé de préparer une chambre parce que son père allait arriver d’une minute à l’autre. Puis, tard dans la soirée, elle m’a envoyuée appeler Monsieur le curé pour se confesser. Je lui ai demandé si elle était malade et elle m’a répondu que oui. Le prêtre est venu. Elle était en train de se confesser quand Monsieur est arrivé en voiture ; alors, elle s’est enfuie de la véranda… C’est tout ce que je sais.
— C’est suffisant, dit l’inspecteur, satisfait de l’interrogatoire.
Il revint auprès de Michel Labeille et du prêtre.
— Monsieur, je suis obligé de vous poser quelques questions, dit-il au père de Valérie qui était toujours prostré dans on fauteuil.
— J’arrive de l’étranger à l’instant même ! Je ne sais rien… C’est moi qui ai besoin de vous interroger ! De quel crime est accusée ma fille ?
— Elle n’est pas accusée, Monsieur ! Le juge d’instruction veut simplement lui demander quelques renseignements sur un fait très grave. Vous n’avez donc pas à vous alarmer.
— De quel fait s’agit-il ? Je veux connaître toute la vérité !
— Eh bien ! Il s’agit de l’assassinat d’une artiste de variétés.
— Qu’a donc à voir ma fille avec ce crime ?
— Rien, probablement. Mais elle connaît un individu aux antécédents assez mauvais et sur lequel convergent nos soupçons.
— Ce n’est pas possible !...
— C’est pourtant la vérité, hélas ! J’ignore le genre de relations que votre fille entretenait avec cet individu. D’après ce que nous avons appris, il est un fait certain ; c’est qu’il venait très souvent la voir, et depuis des années.
— Vous voulez dire qu’il était… son amant ? demanda le père avec un sursaut d’indignation.
— Je vous répète que j’ignore les liens qui les unissaient. J’ai appris aussi que cet homme est venu ici il y a trois jours, c’est-à-dire le jour où l’on suppose que le crime à eu lieu. C’est pour cela que le juge à besoin d’interroger mademoiselle Labeille. Nul ne doit refuser son aide à la justice, dit-il, ce faisant, paraître suspect. Pourquoi votre fille s’est-elle enfuie ? Que craint-elle ?
— Mais est-il possible que ma fille, ma Valérie adorée, soit compromise dans une histoire pareille ? s’exclama le pauvre père. C’est donc là la récompense de mon travail, de tous les efforts que j’ai faits pour la rende heureuse ?... Monsieur le curé, au nom du ciel, dites-moi ce qui se passe exactement ! La police ans ma maison ! Ma fille mêlée à un crime ! Eclairez-moi, mon Père ! Je vous le demande au nom de ce Dieu que vous représentez sur terre.
— Tout ce que je peux vous dire, Monsieur, c’est que votre fille est étrangère à ce meurtre, répondit l’abbé Louis.
— Mais pourquoi fuit-elle, alors ? Pourquoi craignez-vous qu’elle attente à ses jours ?
— Elle craint votre châtiment, monsieur Labeille !
— Elle a donc commis une faute si grave ?
— Elle a besoin de votre pardon…. Je ne puis vous en dire plus.
— Je comprends ; elle a taché notre nom, elle a failli à ses devoirs de femme honnête ! Ah ! Je ne le lui pardonnerai jamais ! Ma fille est morte pour moi !
— Personne ne peut condamner sans juger… Dieu pardonne tous les péchés si le pêcheur s’en repent sincèrement.
— Mais moi, je ne suis pas Dieu. Je suis un homme dont l’honneur passe avant tout ! Si ma fille a failli, je la renie, je la maudis, je la repousse, car elle est indigne de porter mon nom, d’être la fille de mon épouse adorée ! Dans quel abîme de boue est-elle tombée ?
— Soyez indulgent. La malheureuse a été odieusement trompée. Elle est bonne, je vous l’assure, et elle se repent humblement.
— Qu’elle soit maudite !
— Ayez pitié, Monsieur ! implora le prêtre, les larmes aux yeux.
— Je suis inaccessible à la pitié ! Pour moi, Valérie est morte !
— Ecoutez-la au moins ! Ne poussez pas votre rigueur jusqu’à la cruauté.
— Non, je lui pardonnerai jamais ! Qu’elle ne se présente pas devant moi, car, alors je ne répondrais plus de mes actes.
— Moi qui connais la vie, je vous assure qu’elle mérite le pardon.
— Inutile que vous intercédiez pour elle ! Elle m’a porté un coup mortel ! Je ne veux plus entendre parler d’elle ! Qu’elle se tire comme elle le pourra de cette honteuse et répugnante situation. Je quitte immédiatement et à tout jamais cette maison.
— Sans même écouter votre fille ?
— Que pourrait-elle me dire ? J’en sais suffisamment. Je ne veux pas être mêlé à cette sordide histoire d’assassinat ! Si vous la revoyez, dites-lui qu’elle n’a plus de père !
— Au nom du Ciel, je vous supplie de ne pas la condamner sans l’avoir entendue.
— Je ne veux pas… Elle a manqué à son devoir, elle a eu un amant… Et quel amant ! Un assassin ! Moi, je ne transige pas avec l’honneur et je ne transigerai jamais. Adieu ! Je retourne au Canada pour toujours !
Gesticulant comme un fou, pâle comme un fantôme, Michel Labeille partit presque en courant.
Alors, un profond soupir s’échappa de la poitrine du bon prêtre qui leva les yeux au ciel pour une muette prière… Caché sous la véranda, Pierrot avait écouté la dernière partie de ce dramatique dialogue. Se rendant compte de l’intransigeance de ce père, il pensa :
< Quel bonhomme ! S’il la rencontre, il va la mettre en pièces. Mais il ne partira pas sans que je sache où il va ! >
Et dès qu’il le vit sortir de la pièce, il quitta à son tour la véranda, fit le tour de la maison et se cacha dans le jardin derrière un buisson. Quelques instants plus tard, Michel Labeille montait dans sa voiture, empoignait le volant et mettait le moteur en marche. Rapide comme l’éclair, le gamin avait quitté sa cachette et s’était agrippé au pare-choc arrière. Quand la voiture s’éloigna de la villa de la pauvre Valérie, Pierrot était à bord bien qu’en mauvaise et dangereuse posture…
(A SUIVRE 10 AVRIL)