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LA VOIX TRAVERSE LE MONDE

6 Avril 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

          Chaque jour la science fait une nouvelle découverte. Telle chose qui semblait impossible, il y a cent ans est réalisé aujourd'hui. Et le progrès suit une ligne si droite, marche d'un train rapide, qu'à peine une invention faite, elle se transforme, se perfectionne et sort du domaine scientifique pour passer dans le domaine du commerce et de l'industrie. Au vingtième siècle le savant est le meilleur auxiliaire, le collaborateur le plus indispensable du commerçant. Imagine-t-on actuellement un industriel privé du télégraphe et surtout du téléphone ? Plus moyen de donner des ordres précis circonstanciés, à distance instantanément et sans bouger de son bureau. Que de temps d'affaires et d'argent perdus ! On peut dire que le téléphone a multiplié les heures, on fait en une matinée e qui prenait deux jours autrefois.

           Encore faut-il tenir compte que le téléphone ne nous rend pas autant de service qu'on en pourrait espérer. Mais il est vrai, l'organisation des services téléphoniques est loin d'être parfaite ; on tâtonne, en expérimente et l'on gâche un temps précieux. Il semble qu'on n'aperçoive pas combien ces retards sont préjudiciables à tous.

En Amérique pays pratique par excellence, les choses sont menées plus rondement. Quand il faut de l'argent on sait en trouver, et les travaux ne chôment pas. On aura une idée de l'effort prodigieux qui a été fait aux États Unis pour l'installation du téléphone, quand nous aurons dit qu'en moins de trente ans il a été dépensé plus d'un milliard de dollars — soit cinq milliards et demi de francs — pour la pose des lignes et l'aménagement des cabines. Et sait-on combien il a été donné de communications ? Le chiffre est formidable, extravagant, presque incroyable : cinquante milliards ! A l'évocation de pareils nombres un vertige vous prend. Et l'on imagine une humanité entière, récepteurs aux oreilles, la bouche devant l'appareil et passant la vie à converser avec d'invisibles contradicteurs que l'on sait là-bas, tout là-bas... à des milliers de kilomètres au bout du fil ! Il y a là quelque chose d'extraordinaire, presque de mystérieux, de fabuleux, de surnaturel ! La voix humaine traverse le monde !

           C'est que actuellement, il n'y a pas d'obstacle qu'elle ne franchisse grâce à l'invention récente du fameux rouleau de l'ingénieur Pupin de Columbia. Il importe de savoir, en effet, que les fils téléphoniques posés sous terre où on fond de l'eau sont infiniment moins bons conducteurs d'électricité que les fils exposés à l'air. Un kilomètre de fil souterrain par exemple, est vingt huit fois moins conductible qu'un kilomètre de même fil à l'air libre. Or, longtemps cette grande perte de courant fut un empêchement à l'installation de lignes téléphoniques sous-marines. L'invention de Pupin supprime la difficulté. La voix voyage aussi facilement, aussi clairement sur un fil souterrain ou au fond de l'eau, que sur un fil aérien. Les mers sont traversées les montagnes franchies. Avant dix ans on pourra s'entretenir de paris à New-York et de San-Francisco à Pékin. Ce sera la conquête du globe par la parle.

           Comme nous l'avons laissé entendre, l'Amérique est pour le téléphone ainsi que pour tant d'autres chose très en avance sur tous les pays d'Europe. Pourtant l'Angleterre, la France, l'Allemagne, la Russie, les plus grandes nations comme les plus petites du vieux monde, ce couvent de fils téléphoniques — telle une monstrueuse toile d'araignée ! Le Japon qui marche à pas de géant sur la route du progrès ne tardera pas à nous rattraper. Et déjà, des ingénieurs américains s'occupent d'installer le téléphone à travers l'Afghanistan et le Turkestan. Plus de forêts vierges, plus de déserts, la voix pénétrera partout, traversera tout franchira tout, et portera avec elle le commerce et la civilisation.

           La conséquence la plus immédiate de cette immense organisation téléphonique sera l'augmentation du nombre des demoiselles du téléphone, intermédiaire indispensables jusqu'au jour où elles seront remplacées par l'ingénieux systèmes mécaniques. Ce jour-là peut-être obtiendra-t-on plus rapidement ses communications mais on n'aura plus le plaisir d'entendre la voix douce d'une employée que nous aimons à imaginer charmante aimable et jeune. Sans compter que ce serait un très gros débouché de moins dans l'activité féminine. Et ce n'est point au moment où les nécessités de la vie poussent de plus en plus la femme vers le travail émancipateur et moralisateur qu'il convient de lui fermer la porte d'une carrière pour laquelle elle s'est révélée parfaite et bien mieux douée que les hommes. Enfin que deviendraient toutes ces employées, car elles sont légion à l'heure présente ? Sans parler des cabines des bureaux auxiliaires . Paris, seulement occupe plus de quinze cent femmes pour ses services téléphoniques. Il faut encore ajouter les grandes villes et les centres de quelque importance où le téléphone se développe avec une extraordinaire vélocité. Qu'on songe à tous les postes téléphoniques installés un peu partout aux quatre coins du monde aux cent mille coins serait mieux dire ! Et l'on se fera une idée du nombre de jeunes filles de femmes que le téléphone emploie et fait vivre. Rien qu'aux États-Unis quarante cinq mille jeunes filles répondent journellement à des milliers d'abonnés et à des milliers d'appels.

           En vérité la demoiselle du téléphone elle est toujours demoiselle, malgré qu'elle soit mariée, veuve ou trois fois divorcée constitue un des plus importants rouages de nos modernes sociétés. Bientôt grâce à elle — quand les lignes sous-marines relieront entre eux les continents — la voix par un miracle de la science circulera tout autour de la terre, transportant la pensée humaine d'un pôle l'autre : immense et prodigieuse harmonie !

REVUE NOS LOISIRS DU 24 NOVEMBRE 1907

 

 

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