MOINEAUX SANS NID N° 46
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46 – COMPLICE DU CRIME ?
Une telle déclaration plongea Robert et Valérie dans une immense stupéfaction qui se changea bientôt en profonde douleur ; l’obstacle qui s’opposait à leur bonheur prenait, de ce fait, des proportions imprévues. Cela signifiait que la jeune femme été la maîtresse d’un criminel qui,n peut-être, serait livré aux mains du bourreau. Son nom courrait de bouche en bouche.
Jamais Valérie ne retrouverait la paix ! La société la rejetterait ! Elle serait un objet de mépris ! Elle jeta un regard désespéré sur l’homme qu’elle aimait et ses yeux s’embuèrent de larmes. Robert s’approcha d’elle et lui dit très doucement :
— J’ai besoin de parler avec Monsieur, ma chère Valérie. Je vous demande de bien vouloir nous laisser seuls. Donnez-moi votre adresse et je vous verrai ensuite.
— Que voulez-vous faire ?
— Vous le saurez plus tard.
— Je vous supplie de me permettre d’écouter votre conversation. Vous devez bien comprendre que c’est pour moi une question de vie ou de mort, murmura la pauvre jeune femme.
Le peintre réfléchit pendant quelques instants puis répondit :
— Comme vous voudrez ! Cependant je crains que vous ne passiez un moment fort douloureux.
— Je suis courageuse ! Affirma-t-elle en souriant tristement. Ce que je supporte le moins, c’est l’incertitude.
— Restez alors. Mais à la condition que vous ne vous opposiez pas à la décision que je serai peut-être amené à prendre.
Il se retourna vers Eugène Michonneau et lui demanda :
— Sur quoi basez-vous cette affirmation ?
— C’est un secret professionnel, mais à vous – et à vous seul – je n’ai pas de raison de le cacher.
Le peintre désigna Valérie et déclara :
— Cette dame a toute ma confiance. Vous pouvez être sûr que ni elle, ni moi ne raconterons jamais rien à personne.
— Je peux donc vous dire qu’il m’est possible de prouver que Jean Marigny est le coupable, grâce à des preuves que j’ai trouvées moi-même.
En quoi consistent-elles ?
Le détective eut un léger sourire et observa :
— Je crois que cette affaire vous intéresse beaucoup, monsieur Montpellier.
— Je ne le nie pas, soupira le jeune homme.
— Puis-je savoir pourquoi ?
Robert fit un geste d’impatience.
— Je vous l’expliquerai plus tard ! Faites-moi la grâce de continuer.
— Vous vous rappelez sans doute mes explications sur la fçon de fermer une porte à clé de l’intérieur, tout en étant à l’extérieur ?
— Oui.
— Eh bien ! J’ai fait une petite inspection dans la maison du crime. J’ai examiné la porte attentivement et j’ai pu faire les remarques suivantes ; sur le montant de la porte, à mi-hauteur, il y a un petit crochet comme ceux qui sont employés pour accrocher les tableaux aux murs.
« Vous vous souvenez que selon ma théorie, c’est là un détail indispensable pour effectuer l’opération ? Sur ce crochet, il restait encore un peu de plâtre, ce qui prouve qu’il avait déjà servi. Je cherchai donc dans la maison l’endroit d’où il aurait pu être retiré et ne tardai pas à le trouver ; dans la cuisine, quatre casseroles étaient pendues à des crochets semblables, une cinquième était sur la table.
« Il manquait, en effet, le crochet qui aurait dû permettre de la mettre près des autres. La casserole en aluminium était polie comme un miroir. Je la prie avec de grandes précautions, et l’emportai dans mon laboratoire afin de l’examiner tout à loisir.
« Je revins à la porte et j’examinai le judas ; il était composé d’une grille extérieure et d’un volet s’ouvrant de l’intérieur ... Entre la grille et le volet il y avait du fil de fer très fin. Incontestablement, l’assassin n’avait pu le retirer et il était resté là. C’était une preuve irréfutable !
— Possible, admit le peintre. Mais je ne vois pas comment vous pouvez affirmer que l’auteur de cette opération ne soit autre que Jean Marigny ?
— C’est vrai, mais j’avais la casserole ! Comme je vous l’ai déjà dit, je l’avais emportée. Et dans mon laboratoire, je pus l’examiner sous toutes ses faces et y relever des empreintes.
— Et ces empreintes ... ? demanda Valérie haletante.
— ... ce sont celles de Jean Marigny, acheva le détective sans hésiter.
Sortant son portefeuille, il montra plusieurs photographies.
— Regardez vous-même, dit-il.
Il leur montra deux photographies qu’ils regardèrent à la loupe ; l’une représentait les empreintes de Jean Marigny, l’autre celles relevées sur la casserole. On ne pouvait en douter ; elles étaient identiques !
— Comme vous le voyez, la preuve est faite ! triompha Michonneau. Il me suffira de présenter cette photographie à la police pour qu’elle sache qui est l’assassin de la danseuse.
L’émotion des deux jeunes gens était si intense qu’elle n’échappa pas au visiteur.
— Que vous arrive-t-il ? demanda-t-il. On dirait que tout ceci vous trouble beaucoup.
— Beaucoup, en effet, soupira Robert Montpellier ... Que me demanderiez-vous pour me donner ces photos et garder le silence ?
Le détective fut tellement stupéfait qu’il ne put répondre tout de suite.
— Comment ? s’écria-t-il, les yeux démesurément ouverts, il me semble n’avoir pas très bien compris ...
— Je vous dis que je vous donnerais tout ce que vous voulez si vous gardiez le silence sur cette affaire ? répéta le peintre un peu irrité.
— Mais en quoi cette affaire vous intéresse-t-elle ?
— Répondez donc d’abord à ma question.
Eugène Michonneau soupira, secoua la tête et articula lentement :
— Ma conscience n’est pas à vendre !
— Cela vous permettrait pourtant de faire beaucoup de choses ! insista l’artiste. Réfléchissez bien !
— Mon devoir professionnel m’interdit ...
— Si c’est par scrupule, je dois vous rassure ; vous accomplissez là une bonne action, affirma Robert d’un ton persuasif.
Mais le détective restait indécis.
— Il s’agit de mon honorabilité, de ma réputation, de mon avenir professionnel !
— Je tiendrai compte de tout ! assura le jeune homme nerveusement. La récompense sera proportionnée au sacrifice !
Mais le détective ne répondait pas. De son côté, Valérie pleurait amèrement en silence ...
— Quelle somme estimez-vous nécessaire pour que vous puissiez vivre sans travailler jusqu’à la fin de vos jours ?
— Mais enfin, monsieur Montpellier, qu’avez-vous de commun avec cet homme ?
Le peintre haussa les épaules.
— Je le hais de toute mon âme ! s’exclama-t-il. Mais je ne veux pas que sa culpabilité soit prouvée parce qu’elle assombrirait la vie d’une personne que j’aime.
A ces mots, Eugène Michonneau regarda Valérie d’une façon significative, il commençait à comprendre !
— Cette dame est peut-être une parente de Jean Marigny ? demanda-t-il après un silence dramatique.
— Cette dame s’appelle Valérie Labeille, révéla Robert brusquement.
— Ah ! s’écria le détective
— Je ne veux pas que son nom soit mêlé à cette odieuse histoire d’assassinat ! reprit Robert. Vous comprenez, maintenant, monsieur Michonneau ?
— Oui, monsieur Montpellier, bien sûr ! Je ne manque pas de cœur, mais je ne peux pas transiger avec mon devoir !
— Et c’est pour cela que vous refusez une fortune ? insista le peintre qui commençait à douter du succès de sa proposition.
— Sans aucun doute ! affirma Michonneau sèchement. (Il resta pensif pendant quelques instants puis ajouta) : La seule chose que je puisse faire c’est de taire l’éventuelle complicité de Madame.
Robert eut un soubresaut ; ses yeux lançaient des flammes de stupeur et d’indignation.
- Taisez-vous ! cria-t-il. Cette personne mérite le plus grand respect ! Je l’aime et j’entends en faire ma femme !
— Je ne doute pas de son innocence, fit le détective avec beaucoup de calme mais je ne suis pas sûr que le tribunal partagera mon avis !
— Qu’y a-t-il contre moi ? demanda Valérie.
- Que Jean Marigny, après avoir commis son crime est allé chez vous et a caché avec votre aide les bijoux volés, répliqua Eugène Michonneau.
— Ce n’est pas vrai ! protesta la pauvre Valérie avec véhémence. Il est seulement venu me voir !
— Les domestiques ont déclaré au cours de l’enquête qu’un homme était entré dans le garage et qu’il en était sorti peu après. Lui-même l’a confirmé.
— Et moi aussi, je l’ai dit ! s’écria la jeune femme. Mais il m’a prouvé qu’il n’avait rien caché là.
— Moi, par contre, je peux prouver le contraire, assura le détective avec son calme habituel.
— Et comment ? demanda Robert.
— Je suis allé dans ce garage ... Je sais que Madame a été chassée de chez elle ...
— Et qu’en déduisez-vous ?
— Qu’avant de quitter la villa, il a très bien pu prendre les bijoux et les emporter.
— Il ne les a pas mis dans le garage, je vous l’assure ! répéta Valérie se tordant les mains de désespoir.
— Ne l’assurez pas, Madame, parce que vous vous tromperiez ! Je peux prouver que les bijoux ont été cachés dans le garage.
Il sortit de son portefeuille un papier qu’il déplia avec précaution ; alors, apparut un petit anneau d’or.
— Ceci se trouvait dans la terre fraîchement remuée, expliqua-t-il. Il est impossible de fournir une meilleure preuve que les bijoux volés ont bel et bien été déposés là.
Valérie et Robert étaient consternés.
— De deux choses l’une, conclut le détective ; ou il les a pris lui, ou vous les avez pris, vous ! N’êtes-vous pas les seuls susceptibles d’être au courant du secret ?
— Il est venu me revoir quelques jours après, c’est vrai, murmura la jeune femme. Je l’ai accusé d’avoir caché là les bijoux. Nous sommes allés voir et ils n’y étaient pas !
— Cela veut tout simplement dire qu’il les avait déjà remportés, déduisit Eugène Michonneau.
— Ce n’est pas possible ! Il n’est pas revenu chez moi depuis le soir où je l’ai vu entrer dans le garage.
— Je sais. Il a été suivi continuellement et je n’ignore rien de ce qu’il a fait le jour du crime.
— Pourquoi ne l’a-t-on pas arrêté, alors ?
— Parce que ceux qui l’ont filé n’étaient que mes agents et j’ai préféré qu’il reste en liberté pour le dénoncer le jour où j’aurais une preuve décisive ... Je me refuse à croire à votre culpabilité, Madame, mais je dois vous prévenir des risques que vous courez.
— Moi ? s’écria Valérie tremblante. Et quels risques ?
— Si l’on croit que Jean Marigny n’est pas revenu dans le garage on vous soupçonnera d’avoir vous-même emporté les bijoux volés.
— Sainte Vierge ! s’écria la pauvre jeune femme. Il ne manquait plus que ça !
Valérie semblait au comble du désespoir. Mais le détective continua gardant un sang-froid très professionnel.
— Vous n’avez pas voulu partir de la maison quand les huissiers et la nouvelle propriétaire sont venus ...
— Et alors ? demanda Valérie anxieuse.
— Cette femme gardait une petite fille appelée Mireille.
— Pauvre enfant ! Soupira sa protectrice.
— Cette enfant a disparu ... J’admets que ce soit là une étrange coïncidence ... Mais voilà tout de même les faits que l’on peut relever à votre charge, Madame. Je comprends que vos relations antérieures avec Jean Marigny vous conduisent à le défendre et à me proposer l’achat du secret que j’ai découvert ...
— Non, non, ce n’est pas pour cela ! interrompit Robert Montpellier énergiquement.
— Mais pourquoi alors ? demanda Eugène Michonneau, tout en le regardant dans les yeux.
— Je vous l’ai déjà dit, répondit le peintre ; pour épargner à cette dame la honte qui rejaillirait sur elle, puisqu’elle a été sa fiancée ... Ecoutez-moi, je vous en prie et vous comprendrez l’intérêt que nous avons à étouffer cette affaire.
Il lui raconta alors toute l’histoire de Valérie Labeille et la suggestion dont elle avait été victime ... Au récit de tant de malheurs, rapportés par un homme aussi honnête que Robert Montpellier, le détective finit par se laisser convaincre.
— Si tout cela est vrai ... dit-il après un silence dramatique.
— Mais c’est vrai, je vous le jure ! s’écria Valérie en larmes.
— Alors cet homme mérite une peine exemplaire ! Par contre, vous, vous n’avez rien à craindre, la rassura Eugène Michonneau.
— Je n’ai pas grande confiance en la justice des hommes ; fit Robert amèrement, tout en hochant la tête. Les tribunaux commentent de si grossières erreurs judiciaires que je n’ai confiance qu’en Dieu ! au nom de ce que vous avez de plus sacré au monde, monsieur Michonneau, je vous supplie de suspendre votre action ; faites-le par charité si vous ne le faites pas par intérêt !
Ces paroles et, plus encore le ton sur lequel elles furent prononcées, touchèrent le détective qui, silencieux, semblait réfléchir profondément. Il émit enfin un long soupir, comme s’il voulait marquer toute l’ampleur du sacrifice que lui coûtait cette décision et dit enfin :
— J’étudierai attentivement l’affaire en tenant compte de ce que vous venez de m’apprendre et je m’arrangerai. Mais ce sera désintéressé, monsieur Montpellier, quelle que soit ma décision !
< Lorsque vous avez fait appel à moi au sujet de l’enfant disparu, j’espère que vous pensiez vous adresser à un honnête homme ... Pour moi, les avantages pécuniaires passent bien après mes satisfactions professionnelles. Avant toute chose, je tiens à m’assurer de l’innocence de cette dame. Ensuite, nous verrons !
— Notre reconnaissance vous sera éternelle ! s’écria Robert d’une voix émue.
Mais le détective haussa légèrement les épaules et esquissa un petit sourire.
— Pas encore ! Pas si vite ! Protesta-t-il. Dans deux jours au plus tard, je pourrai vous dire ce que je compte faire.
— Ah ! fit le peintre un peu déçu. Mais au moins, pendant ce temps, je compte sur vous pour ne faire aucune révélation à la justice, n’est-ce pas ?
— Cela va sans dire, monsieur Montpellier ! Le rassura Michonneau.
Et il se leva pour prendre congé.
— Mais cela ne vous empêchera pas de continuer les recherches relatives au fils de mon pauvre ami, n’est-ce pas ?
— Soyez tranquille ! J’espère pouvoir vous apporter rapidement de bonnes nouvelles.
Il serra la main de Robert, s’inclina devant Valérie et sortit.
Restés seuls, les deux jeunes gens échangèrent un regard désespéré. En effet, malgré la promesse faite par le détective ils ne se sentaient pas rassurés ; n’irait-il pas porter au juge le résultat de son enquête sur l’affaire de la rue Lakanal ?
(A SUIVRE LE 11 AOUT)