MOINEAUX SANS NID N° 42
42 – DES PROJETS QUI S'ENVOLENT
La fraîcheur de l’aube fit reprendre ses sens à Mireille. Quand elle ouvrit les yeux, elle regarda autour d’elle, stupéfaite ; elle était seule devant la porte de la maison. S’apercevant que ses vêtements et ses mains étaient tâchés de sang, elle fut atterrée, mais elle ne tarda pas à se souvenir de ce qui c’était passé.
Une fois entré dans la salle à manger, poussée par l’un des hommes qui l’avaient amenée là, en voiture, elle avait buté sur un corps étendu à terre. Bien sûr, elle était tombée et pour se relever, elle s’était appuyée sur ce corps et ses mains avaient porté sur un liquide visqueux.
A ce contact, elle avait compris qu’elle était tombée sur un homme blessé... mort peut-être ! Il est facile de comprendre quelle frayeur s’était emparée de son âme enfantine ! Elle s’était enfuie, mais à peine arrivée sur le pas de la porte, elle s’était écroulée, évanouie.
A peine revenue à elle, la petite fille hurla de terreur.
— Maman ! Ma petite maman chérie ! Gémit-elle. Protége-moi ! Empêche-les de me tuer avant de t’avoir vue !
Elle n’osait pas rentrer dans la maison ; Tout avait l’air désert et, dans cette immensité solitaire, on n’entendait aucun bruit. Elle décida de quitter la propriété et se dirigea en courant vers le mur d’enceinte.
Mais, avant d’y arriver une idée lui vint à l’esprit ; Pierrot était peut-être là ? Peut-être l’avait-on tué ? Ce corps sur le sol, c’était peut-être le sien ?
L’horrible supposition lui fit oublier sa peur. Elle retourna rapidement sur ses pas et contourna le pavillon de chasse ; un homme était assis sur les marches du perron !
Bien qu’il la regardât avec douceur, l’enfant n’osait pas s’approcher. L’inconnu l’appela :
— Viens ! N’aie pas peur ! Je suis blessé... Je crois même que je vais mourir...
— Non ! non ! s’écria Mireille, atterrée. Vous voulez me tuer !
— En voilà une idée ! Approche. Je voudrais que tu ailles prévenir les gendarmes.
— Qui vous a mis dans cet état ? demanda-t-elle un peu rassurée.
— Des braconniers ! Je suis garde-chasse...
Il vit alors que ses vêtements étaient rougis de sang. Il questionna :
— Que fais-tu ici ? Et que t’est-il arrivé ?
— Le marquis m’a amenée ici de force.
— Toi aussi ?
— Oui, Monsieur... Est-il vrai que Pierrot est ici ?
— C’est exact !
— Où est-il ?
— Je ne sais pas. Je l’ai laissé dans sa chambre. Il y est peut-être encore... Va voir...
— J’ai peur d’entrer ! Avoua la fillette toute tremblante.
L’homme se leva péniblement. Ses pas étaient hésitants et il était obligé de s’appuyer contre les murs. Mireille n’osait le suivre. Tout à coup, elle l’entendit crier :
— Papa ! Papa !
A cet instant, elle le vit revenir vers elle ; son visage trahissait une immense douleur.
— Cours jusqu’au village, petite ! Avertis les gendarmes ; ils ont tué mon père !
— Et Pierrot ? demanda Mireille, affreusement pâle.
— Je ne sais pas ... Je vais voir ...
Il rentra dans la maison et elle l’entendit appeler :
— Pierrot ! Pierrot ! Où es-tu ? Viens, n’aie pas peur ! Les bandits sont partis...
Mais Pierrot ne répondait pas, et pour cause ! Peu de temps après la fillette vit réapparaître Nicolas qui lui apprit :
— Pierrot a disparu ! Les Bohémiens ont dû l’emmener !
Elle fondit en larmes, mais personne n’aurait pu dire si c’était de joie ou d’angoisse !
— Alors, ils ne l’ont pas tué ? demanda-t-elle d’une voix brisée par l’émotion.
— Non ! Tout au moins pas dans la maison. Et les gendarmes le retrouveront.
Le mari de Juliette avait reçu une légère blessure. Son père lui, avait perdu la vie en voulant défendre les biens qui étaient sous sa garde... Après l’assaut des Bohémiens, Nicolas était resté sans connaissance. En revenant à lui, il avait entendu un bruit de pas et s’était dressé revolver au poing.
Au moment où il tournait l’angle du couloir, un homme avait tiré sur lui et il avait riposté immédiatement, ne sachant sur qui il tirait.
Il croyait que c’étaient les Bohémiens qui revenaient. Il était donc resté dans la pièce sans bouger, jusqu’à l’aube. Alors, il était sorti et avait vu cette fillette inconnue.
Mireille n’osait pas aller chercher les gendarmes, parce qu’elle avait peur ; peur de s’en aller à travers champs, peur de rester dans cette maison, peur de cet homme et peur de rester seule !
— Ne sois pas si craintive, petite ! Lui dit-il. Plus tu tarderas, moins vite nous aurons des nouvelles de Pierrot. J’irai si je le pouvais mais j’ai reçu un coup de couteau dans la jambe !
Enfin, l’enfant se décida et elle allait partir quand elle vit arriver Juliette qui revenait de Paris. Descendue de l’autocar à l’entrée du pays, elle était venue à pied. Mireille la reconnut immédiatement ; c’était la femme qu’elle avait vue chez le marquis. Par contre, Juliette qui ne la connaissait pas, fut stupéfaite de la voir sortir de la maison.
— Que fais-tu ici, mignonne ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, répondit Mireille d’une voix hésitante. On m’a amenée dans cette maison... et maintenant, je vais chercher les gendarmes.
La femme fronça les sourcils.
— Les gendarmes ? Pourquoi faire ? (Puis, s’interrompant, elle eut une exclamation de surprise et ajouta précipitamment) : Mais... que veut dire ce sang que tu as sur toi ?
La gamine se retourna pour montrer le bâtiment.
— Dans la maison, il y a un homme mort et un autre blessé. Et Pierrot, je crois bien que les Bohémiens l’ont emmené !
Juliette retint avec peine un cri d’horreur.
— Mais qu’est-ce que tu dis là ? Interrogea-t-elle anxieusement.
— La vérité... C’est la vérité ! Je vais avertir les gendarmes !
Mais la femme l’arrêta.
— Attends ! N’y va pas !
Elle la saisit par la main et l’entraîna rapidement dans la maison. Soudain elle se heurta à son mari.
— Mon Dieu ! s’exclama-t-elle au comble de l’angoisse. Nicolas ! Qu’est-il arrive ici ? Qui est mort ? Qui est blessé ?
Le pauvre homme ne puit retenir ses larmes et répondit d’une voix hachée :
— Le mort, c’est mon père, Juliette... Il est dans la salle à manger. Et moi je suis blessé à une jambe...
— Mais que s’est-il donc passé ?
— Des braconniers... des Bohémiens...
— Que le Ciel nous aide ! Et toi, qu’est-ce que tu as ?
— Une blessure à la jambe. Va chercher les gendarmes, vite !
— Et le petit ?
L’homme haussa les épaules.
— Je n’en sais rien... Il a disparu...
Juliette l’abandonna pour courir dans la salle à manger jeter un coup d’œil au corps inerte de son beau-père. Elle revint quelques instants plus tard.
— Ton père n’est pas mort, dit-elle à son mari. Je vais le porter sur son lit pour examiner sa blessure.
Elle parlait fort calmement, comme si ces deux hommes ne la touchaient pas de très près. Elle souleva le corps inanimé avec la force des femmes de la campagne, et le transporta dans sa chambre. Aidée par son mari, qui paraissait avoir retrouvé un peu d’énergie, elle dévêtit le blessé et lava ses plaies avec de l’eau et du vinaigre. Elles avaient toutes provoquées par une arme blanche et, bien qu’elles fussent nombreuses, aucune ne semblait grave. Mais la malheureux avait perdu beaucoup de sang et son état général paraissait assez grave.
Puis Juliette pansa son mari et l’obligea à se coucher. Elle était très experte à ces soins et souvent, les voisins avaient recours à elle pour faire soigner leurs blessures, des coups ou des entorses.
Enfin elle lava le visage et les mains de Mireille pour faire disparaître les traces de sang et la fit se déshabiller afin de nettoyer ses vêtements.
Comme elle n’avait pas une autre robe à lui faire endosser, elle la fit entrer dans la cuisine, près du feu, en attendant que ses habits fussent secs. La pauvre gamine reste ainsi près du poêle, simplement vêtue d’une camisole, les jambes enveloppées dans une couverture.
— Maintenant, il faut que tu me racontes comment tu es venue ici lui dit Juliette, en lui caressant la joue pour la mettre en confiance.
La fillette lui expliqua tout ce qui lui était arrivé depuis le moment où le marquis l’avait contrainte à le suivre.
Juliette bouche bée, restait stupéfiée ; ainsi, Pierrot n’était pas la seule victime de la cupidité du marquis ? Il y avait donc également cette fillette si gracieuse ? Et n’y avait-il qu’eux d’eux ?
— Tu dis que tu m’as vue dans la maison du marquis ? s’enquit-elle enfin.
— Oui, Madame, répondit la petite et j’ai écouté votre conversation.
— Et qu’est-ce que tu penses de tout cela ?
— Que Monsieur le marquis, mademoiselle Alice et tous les autres sont de mauvaises gens ! Lança Mireille, sans une seconde d’hésitation.
— Et qu’est-il advenu d’eux ?
— Je ne sais pas. J’avais très peur.
— Mais c’est bien le marquis et son frère qui t’ont amené ici ?
— Oui, Madame.
« Il n’y a pas de doute, pensa Juliette ; ils l’ont conduite ici à cause de ce qu’elle savait. Si cette gamine, malgré son jeune âge a entendu ma conversation avec Monsieur le marquis, elle pourrait être dangereuse. De plus, elle à l’air intelligente et astucieuse. Il faut que je la garde, jusqu’à ce qu’on me dise ce que je dois en faire. Et je vais attendre avant de parler aux autorités de ce qui s’est passé ici... La justice ne doit pas mettre le nez dans mes affaires. »
« Les choses ne pouvaient pas tourner mieux pour moi. Dès que je l’ai menacé de tout dire à son oncle, il a mis les pouces, tout marquis et orgueilleux qu’il soit ! Tu seras riche, Juliette, tu seras riche ! Et tu auras une auto pour aller à Paris »
Mais soudain, elle se prit la tête à deux mains, et s’exclama :
— Mais que vas-tu devenir, malheureuse, si Pierrot s’est échappé ? Tu as perdu tout ton pouvoir ! Et s’ils vendent cette maison et qu’ils m’en chassent ?... Il ne nous restera plus d’autre ressource que d’aller mendier !
« Pourtant, elle songe encore : Il est vrai que j’ai entre les mains cette petite qui pourra raconter ma conversation avec monsieur Anselme mais c’est un témoignage bien fragile ! J’ai perdu ! J’ai perdu ! Mais non, il est encore temps ; s’ils me refusent l’argent, j’irai voir l’oncle et lui raconterai tout ! En outre, qui m’empêche d’aller à la recherche des Bohémiens ? Ils me diront ce qu’ils ont fait du garçon »
Juliette ne tardait jamais à mettre ses décisions à exécution. Elle se rendit donc dans la chambre de son mari et lui dit :
— Tu n’as presque rien ; tu peux donc te lever et t’occuper de ton père.
L’homme la regarda avec surprise.
— Mais... et toi, Juliette ? demanda-t-il.
Elle haussa les épaules et expliqua :
— Je dois partir en voyage...
— Où veux-tu donc aller ? Interrogea-t-il de plus en plus surpris et bien loin d’imaginer les intentions de son épouse.
— Je veux partir à la recherche de ces Bohémiens.
— Ne vaudrait-il pas mieux que les gendarmes s’en occupent ? fit-il observer, d’un ton de légère réprobation.
— Je ne veux pas avoir à faire aux représentants de la loi, déclara-t-elle avec une grimace de mépris.
— Tiens ? le brigadier que nous avions avant te plaisait pourtant ! remarqua Nicolas, un peu ironique.
— C’est autre chose, coupa-t-elle. Et ne joue pas les jaloux, ce n’est pas le moment !
— Je ne l’étais même pas, alors !
— Ce que je veux dire, c’est que, pour l’instant, il ne faut pas avoir recours à la justice, reprit-elle, plus calme. L’important c’est de retrouver le gamin !
Son mari tressaillit et la regarda fixement.
— Tu as parlé de lui à ces Messieurs ? demanda-t-il avec intérêt.
Elle haussa les épaules, comme si la question était stupide.
— Naturellement ! s’exclama-t-elle. C’est pour cela que je suis allée à Paris. Ce que j’avais imaginé est vrai ; ce gosse représente une fortune pour nous !
— Alors, retrouve-le ... si tu le peux !
— Sûr que je vais essayer ! Riposta-t-elle avec assurance. (Puis elle ajouta) : Tu resteras ici, et tu te débrouilleras pour vous soigner, ton père et toi.
— Et la gamine ? Lui fit observer Nicolas, à qui la perspective de la voir partir sa femme ne souriait pas trop.
Juliette réfléchit quelques secondes et répondit, résolue :
— Enferme-là, comme nous l’avions fait pour le garçon. Et veille sur elle, parce que je crois qu’elle est au courant de tout.
Malgré les protestations de son mari, et sans prendre le moindre repos, elle déjeuna rapidement et avant de partir, dit à Mireille.
— Ma chérie, attends-moi ici. Tu verras que je te ramènerai ton petit ami.
Cette promesse tranquillisa un peu l’enfant. Pour elle, Juliette était une ennemie du marquis et des autres ; cela suffisait pour lui inspirer une certaine confiance en cette femme. Et si mince que fût son espoir de revoir son petit ami, Mireille se sentait capable d’affronter et de souffrir les pires dangers.
Dans son âme d’enfant, s’agitaient une quantité d’idées incohérentes provoquées par ce qu’elle avait entendu ; elle imaginait Pierrot devenu riche grâce à l’héritage de ses parents, héritage que cherchaient à lui voler le marquis, son frère et Alice ; elle le voyait même propriétaire du luxueux hôtel particulier où elle avait été séquestrée et qui lui semblait incomparablement beau.
La petite remuant toutes ces pensées à sa fantaisie et espérait aussi pouvoir bientôt embrasser Pierrot. Elle vit donc partir Juliette sans regret et la regarda s’éloigner avec le désir de la voir revenir bien vite en compagnie de Pierrot.
A peine la femme eut-elle disparu à sa vue qu’elle s’aperçut de la présence de Nicolas, marchant difficilement sur sa jambe blessée.
— Rentre à la maison, mignonne, lui dit-il en la prenant par la main. Il ne faut pas rester dehors !
— Je viens ! répondit-elle, docile et confiante.
Elle le suivit à l’intérieur et ne protesta pas lorsqu’il la poussa dans une des chambres dont il referma la porte à clé de l’extérieur. Mais l’enfant, cette fois-ci ; n’en ressentit aucune crainte. Il ne lui vint même pas à l’esprit qu’elle pouvait être en danger dans cette maison et que, peut-être, il aurait mieux valu pour elle essayer de partir le plus vite possible.
L’esprit tout plein du souvenir de on petit ami, elle s’agenouilla près du lit, joignit ses petites mains et commença à réciter avec ferveur les quelques prières qu’elle savait, demandant au Ciel qu’il n’arrivât rien de mal à son Pierrot et que Juliette réussit à le retrouver et à le ramener très vite.
Quand elle eut fini, elle se sentit plus calme. Alors elle s’étendit sur le lit blanc et ne tarda pas à sombrer dans un sommeil tranquille et profond.
( A SUIVRE LE 30 JUILLET )