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MOINEAUX SANS NID N° 41

24 Juillet 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

41 L'AMOUR ET L'AMBITION

 

A six heures du matin, les domestiques de Julien Delorme, alertés par les cris et les gémissements d’Alice arrivaient dans la chambre… La jeune femme paraissait désespérée, pâle comme une morte ; elle courait d’un bout à l’autre de l’appartement en criant :

— Mon oncle ! Mon oncle chéri ! Qu’on appelle le médecin ! Venez vite ! Mon Dieu ! Quel malheur !

Elle se jeta sur le corps inerte de sa victime et lui couvrit les mains et le visage de baisers.

Immédiatement averti, le médecin accourut mais il ne put que constater le décès, vraisemblablement consécutif à une crise cardiaque.

— Oh ! Saints du Ciel ! Se lamentait Alice, comment ne l’ai-je pas entendu !

— Parce que vous dormiez profondément, Mademoiselle, répliqua le médecin. D’ailleurs, il est sans doute mort en dormant sans se débattre, sans crier.

Mais elle secoua la tête avec désespoir.

— Non, non, ce n’est pas possible ! J’ai le sommeil trop léger ! De plus, cette nuit, j’ai à peine dormi, j’ai téléphoné à mes frères pour leur demander de venir. Quand ils se sont approchés du lit pour regarder l’oncle, il dormait tranquillement… Seigneur ! Il doit être mort sans s’en rendre compte !

— C’est fort possible, répondit le médecin.

Peu après, Robert Montpellier arriva. Alice se précipita à sa rencontre, se jeta dans ses bras et se remit à pleurer.

— J’ai au moins le réconfort de lui avoir donné une grande joie avant sa mort, murmura-t-elle, en faisant allusion à ses prétendues fiançailles avec le peintre.

Profondément ému par cet élan, Robert Montpellier essaya de consoler la jeune femme. Il se sentait très heureux et ne savait absolument pas quelle contenance prendre devant cette femme qui l’aimait et à laquelle il avait fait une fausse promesse devant son ami mourant.

Le jeune homme était croyant et il estimait qu’une promesse faite à un homme sur son lit de mort était sacrée. Il se trouvait donc devant un cas de conscience.

Sans l’aimer vraiment, il se sentait tout de même attiré par Alice. Elle lui semblait douée d’excellentes qualités et d’une grande pureté. De plus, sa visible et profonde détresse apitoyait Robert.

Peu après, Anselme d’Evreux et son frère arrivèrent. Ils étaient graves mais n’affichaient pas une bruyante douleur.

— Avant tout, regardons s’il a laissé ses dispositions pour les funérailles ! dit le premier.

— Vous avez raison, approuva Robert Montpellier.

Et se tournant vers Alice, il lui dit :

— Voulez-vous me donner le testament de votre oncle, Alice ?

Elle le regarda d’un air égaré sans avoir l’air de comprendre.

— Le testament ? Balbutia-t-elle. (Et elle ajouta aussitôt) : Ah ! oui ! Je ne m’en souvenais plus !

Toujours pleurant, elle se dirigea vers la table de nuit et fit mise de chercher le document.

Elle regarda par terre sous le lit… Avec un naturel parfait, elle finit par s’écrier :

— Je ne le retrouve plus ! Mon Dieu ! Où l’ai-je donc mis ?

Puis elle demanda à Robert :

— Vous rappelez-vous où je l’ai mis ?

— Oui. Sur la table de chevet.

— Vous en êtes sûr ?

— Certain !

— Qui l’a pris alors ? demanda-t-elle, l’air soudain alarmé.

— C’est à toi de le dire ! Moi, je ne sais rien de ce testament ? fit Jacques.

— Evidemment, tu ne peux pas être au courant de ce document ; il a été rédigé cette nuit…

Robert commençait à se sentir inquiet, lui aussi, et regardait autour de lui. Enfin, il déclara :

— Ce testament ne peut avoir disparu ainsi !

— Oh ! Nous allons le retrouver ! Affirma Alice.

— Si vous l’avez laissé sur cette table et s’il n’y est plus, c’est que quelqu’un l’a pris !

— C’est incontestable ! Intervint le marquis… Mais… cher Monsieur en quoi tout cela vous intéresse-t-il ?

Robert supporta patiemment le ton arrogant sur lequel la question peu courtoise lui était adressée. Il répondit calmement :

— J’ai la charge de faire respecter les dernières volontés du défunt.

Anselme secoua la tête, dédaigneux.

— Et moi, en tant qu’aîné des neveux, je ne peux reconnaître cette charge, à moins que vous ne me présentiez un papier appuyant vos dires.

— Cette clause était indiquée dans le testament qui a disparu, assura le peintre.

— Alors, puisque le document est introuvable, la seule chose qui me reste à faire est de prendre la direction des affaires de l’oncle, conclut le marquis d’Evreux d’un ton résolu et hautain.

Mais Robert ne l’entendait pas ainsi. Il fixa Anselme et dit fermement :

— Messieurs, j’en appelle à votre loyauté ! Alice sait bien que je n’invente rien.

Et il se retourna vers la jeune femme, la fixant avec anxiété. Il attendait la confirmation de ses paroles. Mais Alice ne répondait pas ; elle observait ses frères et son regard paraissait triste.

— Répondez Alice, je vous en prie ! Insista l’ami de Julien.

Elle fit alors un signe affirmatif.

— Oui, oui, tout ce qu’il a dit est vrai !

— Vous avez entendu, Messieurs ? demanda Robert, visiblement soulagé par la réponse d’Alice.

— En tout cas, le testament n’est pas là ! Constata le marquis d’Evreux, en haussant les épaules ; de plus, il est assez étrange qu’un document d’une telle importance soit égaré !

— Alice a dû le ranger dans un tiroir quelconque et l’émotion l’empêche de s’en souvenir, supposa Jacques, plus conciliant.

— Voyons, Alice, cherchons ensemble ! Proposa Robert Montpellier tout en scrutant la jeune fille du regard. D’abord, qui est venu ici cette nuit ?

— Mes frères… répondit-elle en baissant la tête.

— Personne d’autre ?

— Si, les domestiques… quand j’ai commencé à crier après m’être rendue compte que mon oncle était mort.

— L’enveloppe se trouvait-elle encore sur la table de nuit ? continua Robert.

— Un moment, Monsieur ! Intervint Anselme avec indignation. Je ne puis tolérer que quelqu’un pose de telles questions sans y avoir le moindre droit ! Je vous prie de respecter la douleur de la famille et de nous laisser régler seul cette affaire !

— Je m’y refuse ! répliqua Robert sur le même ton. Vous êtes précisément les seules personnes intéressées à la disparition de ce document !

Un éclair de colère brilla dans les yeux d’Anselme.

— Comment ? Protesta-t-il, vous osez nous soupçonner ?

— Oui, Monsieur ! répondit le jeune homme avec netteté. Je ne peux faire autrement que de vous soupçonner et je suis décidé à faire toute la lumière sur cette affaire en respectant la volonté de mon pauvre ami.

— Je n’en tolérerai pas davantage ! cria Anselme d’une voix vibrante. Vous me rendrez raison de ces paroles, Monsieur !

— Pas avant que tout cela soit éclairci ! Rétorqua Robert, fort calme. Il serait trop simple de régler ainsi la question du testament disparu !

A cet instant, Alice crut opportun d’intervenir et elle déclara :

— Robert a raison. Vous devez le croire !

— Peut-être, mais je ne peux pas tolérer ses offenses ! grogna Anselme. Quand au testament, je ne sais rien à son sujet ! Cependant, je suis le chef de la famille, cette maison est la mienne et j’ordonne à cet individu de sortir immédiatement !

Robert Montpellier ne broncha pas et répondit d’un ton sec :

— Entendu, je m’en vais ! Mais je vais de ce pas, déposer une plainte au commissariat.

Sur ces mots, il se dirigea vers la porte qu’il franchit rapidement. Mais Alice courut derrière lui et le rattrapa au bout du couloir.

— Au nom du Ciel, Robert ! s’écria-t-elle affolée, en lui barrant le passage. Que voulez-vous faire ?

— Mon devoir ! répondit-il simplement.

— Attendez ! Gémit-elle en s’agrippant à son bras. Ayez pitié de moi !... Ce sont mes frères… Ils iront en prison et moi je mourrai de chagrin !...

— Mon devoir est de les dénoncer !

— Oui, oui, c’est juste mais au moins, évitons le scandale ! Je me charge de leur faire rendre le document !

— Vous croyez donc que ce sont ( A SUIVRE LE 27 JUILLET )eux qui l’ont pris ?

— Personne d’autre n’aurait pu le faire !

— Et s’ils l’ont détruit ?

La jeune femme fit un geste d’impuissance.

— Alors, Robert, dit-elle d’un ton faussement douloureux, il n’y aurait pas de solution ! Les volontés de mon oncle ne pourraient être exécutées.

— Si, car il y a des témoins ...

Mais Alice secoua la tête négativement.

— Dans ces cas-là, la seule chose qui compte, c’est le testament dûment signé.

— Nous verrons si les tribunaux seront de cet avis ! De toute façon, les autorités doivent savoir qu’un vol a été commis.

— Non, non, Robert ! Pensez que vous allez me perdre aussi ! Je vous jure que je ferai tout mon possible pour que mes frères restituent le document et respectent les dernières volontés du défunt.

Robert hésitait.

— Ma responsabilité est très grande, murmura-t-il.

La jeune femme le regarda, l’air surprise.

— Pourquoi ? Après tout, mes frères et moi-même sommes les seuls héritiers légitimes, car c’est folie de penser que l’enfant puisse être retrouvé un jour...

— Ce n’est pas dit ! s’écria le peintre.

— Ne vous faites pas d’illusions, Robert. Toutefois, si on le retrouvait, je lui cèderais volontiers ma part d’héritage... Je suis toute prête à signer un papier qui confirmerait mes paroles.

— J’apprécie beaucoup votre geste, Alice, mais je ne peux consentir à cela.

— Ayez pitié de moi ! supplia-t-elle. Vous, l’homme que j’aime, vous voulez dont gâcher ma vie ?

— Non, Alice, car si vous êtes innocente...

— En douteriez-vous ? interrompit-elle d’un ton altéré, capable de convaincre le plus sceptique.

— Non, bien sûr, je n’en doute pas, s’empressa-t-il de dire en souriant. Je crois à votre innocence ! C’est pourquoi vous n’avez rien à craindre.

— Pensez qu’il s’agit de mes frères ! s’exclama la perfide femme en se tordant les mains avec un faux désespoir. Ils portent le même nom que moi, nous sommes du même sang !... Oh ! Robert ! Je vous assure que j’arriverai à les convaincre !

Le peintre restait silencieux, la tête baissée, réfléchissant profondément. Alice le regardait attendant anxieusement sa décision. Enfin avec un profond soupir, il décida :

— Eh bien ! Je vous donne quarante-huit heures pour retrouver ce testament !

— C’est trop peu ! se lamenta la nièce de Julien d’un ton plaintif.

— Je ne peux pas attendre davantage, affirma-t-il avec décision.

Elle lui lança un regard pathétique.

— C’est votre dernier mot ? demanda-t-elle.

— Oui, Alice !

— Alors, dans ce cas, je ne dirai ( A SUIVRE LE 27 JUILLET )pas la vérité !

Robert fronça les sourcils et sur son visage put se lire une grande stupeur...

— Qu’entendez-vous par là ? demanda-t-il.

— Que je nierai l’existence de ce document ! répliqua l’autre avec calme.

— Oh ! Est-ce possible ?

— Avant tout, l’honneur de la famille ! déclama Alice d’une voix vibrante d’orgueil. Que penseraient les gens si je dénonçais mes frères ? Je vous ai proposé de vous aider de toutes mes forces mais si vous vous obstinez, je ne peux que faire front. Et vous n’obtiendrez rien ! De toute façon je vous répète que, si l’enfant revient, je lui cèderai ma part d’héritage ! A vous, naturellement, je remettrai la somme que mon oncle vous a léguée.

Mais Robert eut un geste las et répondit fermement :

— Je n’accepte pas ! Je refuse ce legs !

— Alors, j’en ferai donc à une œuvre quelconque...

Elle se mit alors à pleurer si amèrement que Robert ému, essaya de la consoler sans se douter de la fourberie de cette femme. Cependant, le souvenir de Valérie, de celle qu’il aimait vraiment, l’empêchait de manifester un réel élan envers cette jolie fille amoureuse de lui. Enfin, il promit :

— Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour éviter le scandale Alice. Mais vous, de votre côté, vous devez m’aider à découvrir la vérité.

— Cela dépend de mes frères, observa-t-elle, continuant à pleurer. Et moi qui m’étais fait tant d’illusions en imaginant notre bonheur futur !... Voilà que, tout d’un coup, nous devenons ennemis ! Tout ce qui pouvait exister entre nous va se révéler impossible !

— Je vous ai déjà dit que...

— je sais... oui, je sais que vous en aimez une autre, interrompit Alice. Mais quelle importance, voulez-vous que j’attache à une amourette avec une telle femme ? Vous ne tarderez pas à ouvrir les yeux.

Tout à coup, Robert ressentit une grande indifférence à l’égard d’Alice. Il coupa court :

— Adieu Alice ! Soyez sûre que je ferai l’impossible pour éviter le scandale...

Et il s’éloigna, arrêtant net une discussion qui lui était pénible.

— « Alea jacta est » ! Murmura Alice, restée seule. J’ai gagné la partie... Avant peu, il me reviendra, passionnément amoureux !

Son plan dressé, la perfide jeune femme appela le valet de chambre du défunt. Elle le regarda dans les yeux et dit :

— Vous êtes un des témoins du testament de mon oncle, n’est-ce pas ?

— Oui, Mademoiselle.

— Eh bien ! le testament a disparu.

— Est-ce possible ? Demanda-t-il, fort étonné.

— Je soupçonne mes frères ou, pour mieux dire, je sais que mes frères l’ont pris.

— Mon Dieu ! Murmura le domestique.

— Vous devez comprendre que je ne supporterai pas qu’on mette mes frères en prison.

— Bien sûr !

— D’autre part, vous savez très bien que ce testament n’était autre chose qu’une idée fixe de mon oncle... Avec ou sans testament, l’héritage nous revient tout entier.

— Bien sûr, Mademoiselle, bien sûr, approuva le valet de chambre.

Alice fit une pause, puis déclara d’une voix ferme.

— Il faut donc que vous n’ayez jamais connu l’existence de ce testament.

Le domestique tressaillit et baissa les yeux.

— Cela me semble bien délicat, fit-il embarrassé.

— Aucune importance ! Insista-t-elle. Vous aurez le triple de ce que vous laissez mon oncle.

— Mais monsieur Montpellier, lui...

— Sans votre témoignage, le sien n’aura aucune valeur. Vous n’aurez qu’à nier et vous ne vous en repentirez pas. De toute façon, cela ne portera préjudice à personne, puisque l’héritage aurait quand même été à nous.

Le visage du valet de chambre se rasséréna. Les arguments d’Alice l’avaient persuadé. Il promit alors :

— Comptez sur moi, Mademoiselle ; je dirai que je ne sais rien au sujet de ce testament.

 

( A SUIVRE LE 27 JUILLET )

 

 

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